CHAPITRE IV. — l'abstraction ET LA VOLONTÉ
Le processus de Tunification juridique, explicite, réfléchi, s'accomplit selon un mécanisme très connu, parce qu'il est très manifeste. Il compte plusieurs étapes dans les pays à régime représentatif. La première étape cependant» celle du pouvoir législatif, est la principale. C'est le mécanisme de la législation par représentants, qu'il faut voir pour en dégager le sens du processus d'unification juridique. En effet, à le bien considérer, le régime représentatif est une sorte d'alambic qui distille tout, ou à peu près tout, ce qull y a d'accord et de similitude, dans les aspirations et les opinions des membres de la société, et les formule en lois. Comment ce mécanisme fonctionne- t-il P Comment le pouvoir législatif se réalise-t-il P
Les assemblées législatives se composent de représentants du peuple. Ils ont reçu mandat de leurs électeurs d'apporter à la connaissance générale les aspirations et les nécessités de tous. Au moyen du suffrage, à l'époque électorale, on décide du repré sentant. C'est là le mécanisme de l'élection, qui fait tout l'intérêt de la question. La pratique électorale, on le sait très bien, consiste en ce que plusieurs groupes, constitués préalablement, présentent chacun un candidat. La signification des groupes est raccord, l'uniformité d'opinion établie entre un nombre quelconque de citoyens. Il est évident que ce premier accord est déjà le résultat d'une élaboration sociale, de cencessions réciproques et de compromis. Tous les citoyens ayant droit d'éligibilité s'en dépouillent, en font abstraction et le concèdent à leur candidat. A son tour, celui-ci doit adopter leurs vues et leurs aspirations et surtout concilier et harmoniser celles des autres avec celles-là. Le citoyen qui sait remplir ces conditions est seul susceptible d'être nommé candidat. Or, ces conditions sont précisément celles que doit reinplir, comme on Ta vu, une hypothèse, afin qu'elle puisse réaliser une invention.
Chaque groupement électoral élabore ainsi, par concessions et compromis, par éliminations et conciliations, ou harmonisa-
a 44 UTRE U. — RAPPORTS ENTRE LA PSYCHOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE
tîon récriproque, une hypothèse qui sera vérifiée le jour du vole. Après que cette hypothèse a été fixée, la candidature étant décidée, c'est le travail de généralisation qui commence. Les groupes font de la propagande autour de leur candidat. Le jour du vote, on met à Tépreuve les diverses hypothèses, et le résultat du vote ne fait que montrer, au moins théoriquement, laquelle des hypothèses présentées a rempli d'une façon plus complète les conditions d'une invention viable, et surtout quel est le groupement le plus important et qui a fait le plus d'adeptes. Le principe de la souveraineté du peuple demanderait que les voix se réunissent toutes sur un des candidats, et qu'ainsi la généralisation de l'hypothèse soit complète ; et comme on ne peut jamais aboutir à l'adhésion de tous, on se contente d'un pis-aller de fait, en réduisant l'unanimité à une simple majorité arithmétique.
On ne tient pas compte u si cette majorité est petite ou grande : et, fût-elle d'une voix seulement, on lui accorde le même avantage que s'il ne s'en fallait que d'une voix qu'elle ne fût l'unanimité » (i). Ainsi le candidat qui a obtenu cette sorte de majorité est proclamé élu comme s'il avait réuni les voix de l'unanimité. Les autres candidats-hypothèses échouent, et la proclamation de celui de la majorité, par cela seul, constitue un acte de généralisation complète, mais forcée, cette fois, puisqu'elle n'était pas possible de bon gré.
Nous avons un second degré de généralisation où l'hypothèse se vérifie et s'étend jusqu'à l'unanimité, quoique forcée. Donc, de fait, c'est un tout petit groupe qui, élaborant l'abstraction et la formation d'une nouvelle synthèse, réalise cette hypothèse sociale sous la forme d'une candidature et entreprend le travail de la généralisation. La propagande autour de la candidature iixée, et qui lui fait gagner des partisans, se continue jusque dans le mécanisme même du vote et s'achève dans le principe
(1) BO0TMT. Annales des Sciences politiques, 1904 (15 mars), p. 189.