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CHAPITRE IV. — l'abstraction ET LA VOLONTÉ

des choses publiques, dans des foimules précises qu'il impose à son groupe, à l'assemblée législative et, p^r l'assemblée, au pays lui-même. Le point vraiment central dans ce processus d'unification politique et juridique, c'est donc l'effort d'attention, l'énergie de la volonté qui dissocie, analyse, élimine, accentue, synthétise et s'efforce de mettre en pratique, de réaliser.

Ainsi, la sanction immédiate de ces efforts est le pouvoir qu'ils donnent sur la réalité, sur les choses, et l'autorité acquise par l'homme politique sur les autres hommes. La récompense de cette attention et de ces efforts sera la satisfaction du pouvoir, les égards qu'on lui témoigne, en un mot, le prestige. Il y a là un do ut des ; ce qu'on dépense d'un côté en énergie, en attention, on le gagne en pouvoir et en autorité sur la transformation des hommes et des choses, en haute considération. De sorte que, à la fin, ce prestige arrive même à dispenser des efforts. La volonté du personnage, dès qu'il en a une, se réalise en vertu seulement de ce prestige, et de cette autorité acquise.

Un pouvoir analogue sur ces choses, en même temps que sur les hommes, est également acquis à l'auteur d'une invention pratique, pour peu qu'elle soit d'une portée plus notaljle. Et l'on a vu qu'ici encore, le point central de l'invention est cette même concentration de l'attention, de la réflexion, cette même volonté énergique qui analyse, élimine et synthétise.

Les projets de lois formulées et imposées par le grand politique ou l'invention pratique d'un grand technicien qui se propage, sont des sources de similitude sociale et par suite de lois sociales, encore que provisoires. Les inventeurs de la machine à vapeur sont les initiateurs du régime économique actuel, des lois économiques, de même que les grands hommes politiques comme Richelieu^ Bismarck sont les initiateurs des sociétés cen« tralisées» et par suite, du régime social et des lois qui le régissent.

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Par conséquent, la source des lois sociales de tous genres, de tout déterminisme social est bien cet effort, ce « Sprungfeder » (i) de la volonté, cette attention concentrée, synthétique, qui réduit les différences, réalisant des combinaisons nouvelles, originales, mais se généralisant ensuite. M. Tarde a bien saisi Fimportance capitale de Tacte de l'invention, lorsqu'il en fait la source des lois, le principe créateur des séries de similitudes qui constituent la matière des lois (a).

Les lois sociales, comme œuvre de Tinvention créatrice sont donc aussi l'œuvre de Teffort, de la volonté des individus, en même temps que celle d'un processus d'abstraction et de généralisation sociales, où aboutit l'unification sociale sous les deux formes économique et politique. Les lois sociales ne se découvrent donc pas ; elles se créent par des efforts de volonté ; et, par suite, la substance du déterminisme social est composée de ces efforts réfléchis des individus. Et s'il en est ainsi, même dans la phase moins avancée de la société, ajortiori lorsque les sociétés atteignent un progrès conscient, de plus en plus élevé.

De ce qui a déjà été dit ailleurs, il résulterait bien que la matière humaine dont se compose la société, devient d'autant plus souple que ces sociétés sont plus larges, plus intégrées. D'autre part, Texcès de différenciation sociale met en circulation des opinions et des règles de conduite contradictoires qui veulent être conciliées. Ces contradictions mêmes, la souffrance, la misère et l'anarchie qu'elles déchaînent donnent de la force à la volonté de l'individu qui s'en est nourri d'ailleurs. Et comme cette volonté, déjà forte par elle-même, doit s'appliquer à une matière humaine assouplie, elle devient vraiment puissante. C'est là le mystère qui fait que la volonté de T individu s'identifie avec le détermi-

(1) DiTRLBT. op. Ht. pp. 66-67.

(2) Balwin. Interprétation sociale. C'est l'individa qoi crée les formes de législation, moules dans lesquels soûl jetés finalement les matériaux bruts de tonte réforme populaire. Les inTeniioos du génie sont le noyau de Thabitude. » PeasUn*

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nisme social, et que, plus les sociétés sont avancées, plus leur dé* terminisme devient voulu et intentionnel. La thèse de la sociologie naturaliste et positiviste qui nie l'efficacité de la volonté des individus devient donc fausse, dans la mesure où elle se rapporte à des sociétés avancées, et elle ne se vérifie que dans les sociétés animales et humaines primitives qui sont objet de recherches biologiques plutôt que sociologiques.

Les psychologues et les moralistes se sont bien aperçu de cette source créatrice de lois qui existe dans ces individus. « Une des sources les mieux connues des lois morales, dit Bain, c'est la dictature d'un prophète religieux comme Mahomet. En gagnant, par un moyen ou par un autre, une grande influence sur une communauté, un tel homme est capable de prescrire des pratiques qui dirigeront les actes, les consciences de sa génération et des suivantes ». Et Fauteur ajoute immédiatement, pour préci- .ser davantage : u Les lois de la société existante sont données par quelqu'un revêtu en son temps d'une autorité législative morale ( I ) ».

L'effort d'attention, la volonté, ne sont pas seulement la condition ou la substance intime du processus de l'abstraction sociale extérieure, mais aussi de celui de l'abstraction psychique proprement dite. « L'intérêt et l'attention, dit Hôffding, interviennent efficacement dans la formation des idées individuelles et générales, aussi bien que dans l'association. » « Nous n'avons d'idées générales que dans ce sens seulement... que nous sommes capables de concentrer notre attention sur certaines parties ou propriétés déterminées (a). »

Bien plus, non seulement l'attention et la volonté sont les conditions du processus psychique de l'abstraction, mais encore le fond même de l'unité de la conscience qui se réalise dans ce processus s'identifie avec la volonté ; car Hôffding nous assure

(1) Emotions et volonté, p. 273.

(t) HOrrDiHo. Op. eit, pp. tH-m.

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que la persistance de la conscience eUe-même est due à un acte de volonté (i). » Et cela parce que cesl « Taltention volontaire qui rassemble toute Ténergie autour d'une représentation unique prise comme centre d'association (a) n. C'est aussi l'activité volontaire qui contribue à conserver Tenchaînement de nos re[H^ sentations.

En un mot, selon Hôffding, « la volonté ne commence pas en un point particulier mais elle agit, au contraire^ depuis le début de la vie consciente, en toute association didées et en toute émotion (3). » Aux yeux de Bain, « le savant, l'homme qui manie des affaires compliquées, celui qui travaille de tête, ont besoin de faire des efforts d'attention d'un ordre plus élevé ; chez eux l'élément volitionnel et l'élément intellectuel se confondent ». *i Dans le procédé intellectuel qu'on appelle l'association constructive, on trouve seulement un fait additionnel : l'exercice de la volonté mue par un but à atteindre », dit le même auteur (&). (( Les mouvements volontaires, dit Wundt, sont les seuls qui possèdent toujours le caractère indéniable de manifestations de la vie psychique (5). »

Mais la volonté est, en même temps, très dépendante de la vie sociale qui la détermine de toutes les manières. Son aboutissement est également la vie sociale, le pouvoir qu'elle gagne sur le déterminisme social, surtout lorsqu'elle est le produit dernier de tout un processus d'unification et d'abstraction sociale.

C'est donc la volonté qui établit le passage entre le psychique et le social. Nous devenons des êtres conscients en tant que nos actions se compliquent et s'unifient sous la pression de la vie sociale. Par la volonté, la conscience se fait jour chez les individus sociaux. La volonté, enfin, détermine du même coup le progrès

(1) Op. cit., p. 411

(2) Ibidem, p. 414.

(3) Ibidem.

(4) Emotions et volontét p. 961.

(5) WuNiyT. Ptycfwlogie ]^y8iologique, t. I, p. 22.

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