CHAPITRE IV. — l'abstraction ET LA VOLONTÉ
Si l'on s'en tient à ce qu'on connaît de l'histoire la plus ancienne de l'Egypte, on sait que la spéculation abstraite et par suite les concepts généraux et leur classification ne sont apparus là que grâce à la création des castes. Il était, en efTet, impossible que l'esprit humain prit un essor plus hardi sans le dévouement d'une classe sociale qui fît du développement de la pensée sa spécialité proprement dite. La théocratie égyptienne fut l'organe social qui dégagea pour la première fois de la masse des impressions instables et confuses, les concepts, les idées générales encore arbitraires et grossières. C'est également dans l'Egypte que s'élabora la première manière de fixer les idées par l'écriture, si matérielle et rudimentaire qu'elle fût. Ainsi, l'une des hiérarchies sociales les plus anciennes que l'on connaisse, fut l'instrument adéquat qui créa la première forme de la hiérarchie intellectuelle des concepts. Le principe des classes sociales fut donc bien la cause de la première classification intellectuelle. Conséquemment, l'absolutisme des castes n'a pas manqué de se réfléchir dans la classification intellectuelle. Les premiers concepts sont aussi rigides, dogmatiques que les castes sociales ont été despotiques. Le despotisme théocratique de la caste s'est reflété nécessairement dans le dogmatisme de la première forme de la pensée.
L'évolution de la hiérarchie intellectuelle semble s'être faite, depuis, parfaitement dans le même sens que celle de la hiérarchie sociale, dont l'évolution a toujours devancé et provoque celle des idées. Très caractéristique à ce point de vue est le parallélisme parfait qui apparaît entre le progrès politique et le progrès intellectuel du peuple grec. En effet les Grecs, héritiers effectifs des Phéniciens, et situés au carrefour de deux mondes et de deux genres de civilisation dont ils ont été les intermédiaires, ont accumulé forcément la richesse psychique créée et élaborée dans ces deux civilisations. Les poèmes philosophiques d'Hésiode et toute la pensée grecque qui les a précédés ont été
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sans doute le fruit des emprunts faits à la fois à la civilisation égyptienne et à la civilisation asiatique. Le dogmatisme de ces dernières s'y retrouve inaltéré. Les philosophes de Técoie ionienne et éléate sont également des dogmatiques. Le dogmatisme s'est prolongé ainsi en Grèce jusqu'aux sophistes qui Font ruiné par leurs attaques .
Mais enfin queUe a été la raison d'être des sophistes qui formaient une véritable institution sociale? Les sophistes sont la conséquence incontestable du mouvement démocratique favorisé, sinon lancé, par la législation de Solon et qui s'est accentué continuellement depuis . La législation de Solon ayant aboli les privilèges politiques de la noblesse, a livré les fonctions sociales à la libre disposition du peuple et par suite à tous les hommes de fortune ou de capacité. La vie publique se développe, Tart oratoire, la harangue au peuple deviennent une nécessité. Il faut convaincre la foule, en obtenir les suffrages. Les harangues prirent nécessairement la forme de discussions contradictoires sur l'agora. A cette école, le succès politique devint la récompense des plus forts en dialectique. De ce moment la vie politique prend les allures d'un vrai métier qui exige une éducation préalable . C'est à cette exigence sociale que les sophistes donnèrent satisfaction .
D'une façon générale, l'apparition des sophistes a été déterminée par des nécessités politiques, c'est-à-dire par des conditions purement sociales. Comme les spéculations politiques s'entremêlaient de spéculations philosophiques et comme la philosophie était à peu près le seul moyen d'éducation de ces temps-là, les sophistes ne tardèrent pas à prendre pour sujet de leurs exercices dialectiques les problèmes de la philosophie. Les thèses contradictoires, mises ainsi face à face, procurèrent des sujets de discussion inépuisables et d'exercice dialectique merveilleux. Mais, en même temps que les thèses absolues et contradictoires faisaient l'objet des exercices dialectiques, leurs contradictions