DU RÔLF. DE LA FAMILLE
Et cette universelle exigence est accompagnée d'une impolitesse naturelle contre laquelle les punitions et les remontrances ne sauraient prévaloir, et qui attend pour disparaître le contact de la famille et du monde.
Apprendre à Tenfant à supporter avec douceur les défauts d'autrui par la conscience toujours présente de ses propres défauts et par une vue élevée de l'imperfection humaine, voilà le devoir de la famille. Elle le remplira sans peine en faisant découvrir à l'enfant, par des exemples plutôt que par des paroles, la cause ordinairement excusable des défauts du prochain. Chez celui-ci, des malheurs immérités ont accru la défiance et l'inquiétude d'esprit; cet autre a reçu d'une trop longue prospérité un contentement importun de lui-même, ou du commerce des gens d'esprit une prétention peu justifiée à leur ressembler, ou d'une vie intéressante l'habitude des longs récits, ou d'une expérience chèrement acquise l'abus des maximes et une pesante sagesse. Ce n'est pas celui qui comprend le mieux les défauts des hommes qui manque d'indulgence, mais celui qui connaît assez mal l'humanité pour en être surpris et pour s'en plaindre. Étendez sur les serviteurs l'expérience et l'indulgence de l'écolier ; qu'il rougisse de les vouloir meilleurs qu'il n'est lui-même, et d'exiger
d'hommes sans culture des qualités que la culture n'a pu lui donner.
Il excusera et supportera mieux encore les défauts des hommes, si vous l'habituez à les comparer à leurs mérites, à établir entre ces mérites et ces défauts une sorle de balance et à se demander s'il vaut mieux que ces hommes soient tels qu'ils sont ou qu'ils ne soient pas, car ce sont les deux faces de leur être et de la condition humaine. Plusieurs études de ce genre Pétonneront en lui apprenant qu'on perd beaucoup et qu'on commet une grande injustice en s'éloignant de certains hommes pour certains défauts; qu'il en est de très-importuns qui sont le signe de l'honnêteté et que les méchants n'ont pas la naïveté de garder ; que l'art suprême des honnêtes gens, aussi bien que leur devoir, est de se deviner à travers leurs défauts et de se prendre en patience les uns les autres.
Cependant le véritable chemin de la patience et de la douceur, c'est la ferme persuasion du peu d'importance des sujets qui font perdre ordinairement aux hommes ces biens de l'âme et ces agréments de la vie. On s'irrite contre des accidents passagers mais fréquents et inévitables, contre des défauts légers, mais dont l'effet est continuel, si bien qu'une impatience^ sans cesse renaissante et toujours inutile, nous fatigue sans profit et dissipe