CHAPITRE DEIJXIÈME
DB l'ÉOUGATION PRIYÉB.
Il n'est point, pour un homme intelligent et bon, de tentation plus naturelle que de vouloir diriger l'éducation de son enfant, ni d'illusion plus digne d'excuse que de s'en croire capable. L'éducation privée , vue de loin et avec l'attrait de l'inexpérience, n'offre à l'esprit qu'une suite d'images charmantes. Elle semble ne point s'écarter de la nature et répondre aux penchants les plus forts et les plus doux du cœur humain.
L'enfant passe des bras de sa mère sous la main plus ferme, mais encore caressante, du père de famille. L'affection vient en aide à l'autorité, le res-
pect au désir d'apprendre; tous les bons sentiments se confon^leut et se soutiennent; chaque jour meillenr, plus instruit chaque jqur, cet heureux élèye du plus dévoué des njaîtres, s'avance vers le inonde s^ns s'écarter du foyer don^estique, devient un houn0te homme sans cpiirir le risque de cesser d'être un boq fils et garde toujours , au milieu des qualités vif îles et des agitations de la vie^ quelque tr^ce de cette douce discipline qui lui a épargné plus d'un vice et })ien des piaui^.
Ce n'est qu'avec regret que nous opposons la réalité k P6S séduisantes images. Nous n'enlèverons 4u moins à ^es idées auenn de leurs attraits pour les combattra ; et aeeeptaut, pour représenter Té- 4HC4tion privée, Iji ipeiHoure qui se puisse imaginer, nous la supposerons entourée de toutes les circonstances favorables^ si rarement réunies. Qu'il ne mïmque donc au père de famille ni }es lumières, ni une })pnne et persévérante volonté, et ce qui est plus rare oncore? que le tomps ne lui manque pas. Nous ne supposerong) ppint à l'enfant une de ces natures supérieures qui défient les éducations imparfaites, qui peuvent les traverser toutes, et qui, en dehors de tous les systèmes, tendent vers le bien et vers le beau, d'un mo^Yement intérieur si rapide et si sûr que les obstacles mêmes leur servent de degrés, ïûfL^ nous lui s^ççprderpus 1% meilleure de
âO DE L'ÉDUCATION PRIVÉE.
ces natures moyennes qui forment, après tout, la majorité du genre humain, qui très - capables de bien et de mal, pouvant monter ou descendre, attendent beaucoup de la main de Thomme et des circonstances, subissent l'influence décisive des méthodes et des maîtres et sont enfin, à proprement parler, la matière de l'éducation.
Il fut un temps où, pour former l'intelligence de l'héritier d'un grand nom ou d'une grande fortune, on pouvait faire appel, avec la certitude d'être écouté, aux esprits les plus distingués et les mieux cultivés de ce pays. Le défaut d'une carrière indépendante et assurée, ouverte à l'intelligence et au travail, la nécessité pour les gens de lettres, que ne soutenait point la faveur royale, de chercher un refuge dans quelque noble maison ou à l'abri d'une protection puissante, l'esprit même du temps qui, enchaînant un préjugé à l'autre, faisait de cette situation inférieure une conséquence naturelle de l'inégalité des rangs et de la naissance^ tout semblait se réunir pour offrir à l'éducation privée des ressources que notre pays, transfornié par la révolution, lui refuse aujourd'hui.
Ce ne sont pas seulement les nouvelles facilités et les nouveaux attraits de la vie littéraire, des issues nombreuses, un auditoire agrandi, une rémunération plus haute, assurés au travail et au
talent, qui détournent de Téducation privée la postérité affranchie des anciens précepteurs ; c'est encore et surtout un vaste système d'éducation nationale qui, dans les temps réguliers, attire à son service par les séductions les plus honorables tous ceux qui se sentent la force et la vocation d'enseigner. De ce côté , comme partout, les intérêts privés rencontrent l'intérêt supérieur de TÉlat, et succombent devant son influence. A des avantages certains, à un avenir paisible et assuré, à cet attrait de la sécurité qui a tant de prise sur les esprits français, vient se joindre, pour achever de rendre la carrière de l'éducation publique préférable à celle de l'éducation privée, le sentiment très-vif et très-légitime de l'immense intervalle qui sépare, surtout en ce pays, lo plus humble des fonctionnaires du plus honoré des serviteurs.
C'est en vain qu'on opposerait à notre affirmation, justifiée par l'expérience, des exemples nombreux de la préférence accordée par des esprits distingués aux travaux de l'éducation privée sur les fonctions de l'éducation publique. Nous n'avons ni le droit, ni le désir d'oublier ces exemples, mais nous oserons dire que ce n'est point le goût de l'éducation privée qui a fait sortir librement de l'éducation publique ceux qui s'y étaient librement engagés. Et l'on ne peut tirer aucun ar-
DE L'ÉDUCATION PtttTËB.
gument solide d'un fait noUvëftti et pbëlâger^ d'autant moins important d'ailleurs ^u'il ti'esi que lu conséquence naturelle d'accidents plus lîDnëidéi'ft^ blés y et n'ayant eux-mêmes aucune chanise dé durée.
Nous croyons donc incontestable rinférioHlé du personnel de l'éducation privée , qui île se recrute guère que dans les débris de TédUCation publique. Le clergé même lui fait de plus en pltis défaut. Il a désormais son éducation publique, et tournant avec raison de ce côté toutes ses forces, il réserve pour ses établissements ceUiL de ses inattrès qu'il juge les plus capables de rivaliser avec l'enseignement laïque. Là aussi ^ d'ailleurs , à pénétré l'esprit du siècle j et l'on se sent plus indihé à faire une classe ou à desservir un hameau qu'à élever un enfant.
Si cependant, fermant les yeux à l'évidence, nous supposons réunis autour d'un enfaUt quelques hommes distingués voués à ^éducation de son intelligence, il manquera encore quelque chose à la culture intellectuelle de cet écolier iaitisi gâté par la fortune : c'est la succession des maîtres, c'est leur changement régulier d'âtinée ëii àntiée, qu'ont tant blâmé, dans l'éducisition publique, quelques juges prévenus, que le public lui-mêthe a mal apprécié.
DE L'EnuciAttdli MtTÉi. ti
Si ëlàté^ si étetidti qûé Mit l'ëâpHt dMtt homme, il m l^tlt tnanquél* d'âtoii" uilë façôii particulière
de edmprendiiB et de goûter les éhomi il {M)»»^ dans la Gontemplatien des œuvfeë de la natilre et de l'art, dans la recherehe et dfttis la démdnâtmtiôn de leurs beautés^ certaines incliiiÀtidtili ^ eertâities habitudes qui lui dont propres^ et qui lui ddunbnt une valeur et une place distinctes parmi toUs les autres esprits. Supposez Ces ihclinâtiôhs etCëâ habitudes éicelleUteSy et vous eontiëndrez cependftût que leur influence exclusive sUr Tesprit de Pëttfant né peut tourner à son avuntage. Ou cette iUfluence sera dotninaute, et ce jeUUe esprit he sera que le reflet d'un autre esprit^ et ne brillera jàttiftiâ dé sa prupre lumiôre | oU bien , il arrivera plus fréquemment encore, qu'uue réactidn naturelle contre cette influence eicluslve remportera vers lés autres extrémités du jugement et du goût.
Dans ce CM ënédre. Il ue §era paS luUmème^ et son apparente ibdépeudanCe né sera formée que de CdntràdictidUs;
Là sUcceSfiidn des mattrés j tdûs choisis , mais divers^ est un de» bieUfâits de TédUCatidU publique^ qui séUlé peut leà rëUnlr en ausél grand nombre et avec discernement. Noil-seUlemènt l'etif&Ut, s'éléfàbt d'un mâttre â l'autre, est réveillé d'aubéë eu année par l'àttrftit du éhanf^cment fet de
la curiosité; non-seulement, un nouvel esprit, de nouveaux jugements et même un nouveau caractère stimulent utilement son attention, le familiarisent avec la diversité de l'esprit humain, lui ouvrent sur les objets de son étude et sur le monde moral des perspectives nouvelles, et tentent d'entraîner son intelligence, restée peut-être jusqu'alors insensible et immobile, mais il se trouve, par cette succession même , préservé de ces deux écueils de la culture intellectuelle dans l'éducation privée : la révolte ou l'asservissement de l'esprit. Aucune de ces influences successives n'est assez durable pour l'énerver et le soumettre à jamais ; aucune n'est assez importune pour le réduire à une incurable contradiction. Elles se présentent à lui tour à tour et le tentent, en lui laissant la liberté de choisir. Une part plus grande est ainsi réservée à la nature et au libre développement de l'intelligence. Bien des chemins sont proposés à ce jeune esprit , on ne lui en impose aucun à l'exclusion de tous les autres. Il n'est contraint de suivre trop docilement ni de fuir avec emportement personne; rien ne l'empêche , s'il est bien né, d'être quelqu'un, de penser et de vouloir quelque chose. On ne se plaindra pas, en vérité, qu'il y ait en ce monde trop d'hommes dignes de ce nom, trop d'hommes qui n'aient point
été formés à Timage ou à Topposé d*un autre homme.
Les défenseurs exclusifs de l'éducation privée semblent montrer à la fois^ sur ce sujet, une défiance singulière de la nature humaine et une confiance exagérée dans ses forces. lis n'aiment point voir essayer sur l'enfant l'influence d'esprits divers f comme si la fréquentation des intelligences cultivées n'était pas bonne pour une intelligence^ comme si le commerce des livres pouvait se passer, pour être utile, du commerce des esprits. Et, en même temps, ne laissent-ils point voir une sécurité téméraire en isolant ainsi une jeune intelligence^ en diminuant à ce point les chances qui peuvent lui être offertes de s'éveiller et de prendre goût à sa propre culture? Croit-on qu'il soit inutile de multiplier ces chances heureuses , et qu'il ne soit pas amer d'avoir à regretter un jour la triste défiance qui les a fait écarter ? Quelle illusion que de penser que l'éducation intellectuelle puisse se passer du concours actif de Tenfant, ou qu'il soit tenté d'y prendre part avant d'y avoir pris goût !
Là, au contraire, est le secret de l'éducation de l'intelligence; là est le dernier mot de bien des éducations imparfaites. Ces esprits n'ont point rencontré leur initiateur naturel ; l'heure favorable, le maître convenable ont manqué. Sans apporter
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ici notre propre expérience , 6â68 témoig^ttëi* hoWè ineffaçable gratitude à celui qui^ nous donllàUt le goût du travail , a changé pour dotiâ Tàspect des choses et le sens de la yie> nous pourfiohs dëtiiànder à beaucoup d'hbtntnes s'ils né ëe souvienhètit pas du jour où leur esprit s'est éveillé soiis rih*> fluence nouvelle d'un esprit feultivé. Oti ne prépare point, on n'achète poitit de telleà rfenconti'eô, on ne peut même les prévoir , car la diveftité des intelligences est infinie, et c'est surtout veris cette demeure ittvisible qUCj selon là parole de l'Écriture, il y â plusieurs cheitiitts. Et c'est tinë présomption que de croire , avec Certitude , potivoir découvrir, sans s'éloigner du foyci* domestique, le chemin particulier qUi donne accès danë une jeune intelligence; que de lui refuser l'àtatitage de ces tentatives l'enoUvelées, et , par là même fécondes, qu'offre la succession régulière des niâttrès dans l*éducatioh publique.
Mais l'itifériorité de l'éducation privée pbht la culture Intellectuelle n'est nulle pjirt plus évidéiite que dans cet enseignemeUt scientifique qui fait, à divers degrés, défirtitiveuient pâttie de l'éducation de tout homme civilisé. Les sciences phyfeiqUës et naturelles ont ce beau privilège , qUé \& détUônStràtioti de léurô lois et l'application de IfeUrs forcés teiideut également à i^éunir les homiués. L'intl*d^
DE L'ÉDUCATION PfilVEÊ. Î7
ductibti des nlàt3hihes dâtis rinduBtrië â retldu le ti^avail isolé pre3C|ue impossible^ et le rasâOttiblëliient d'un grand nombre d'hommes est devenu là première condition de toute entreprise industrielle. Ce n'est points non plus, dans la solitude que s'enseignent les propriétés variées de la matière , les lois du monde et lés secrets de la yici A un tel enseignement il faut Un nombreux àuditoii^e, parce qu'il réclame, pour être efficace, le Concours de plusieurs fortunes, la sollicitude successive de plusieurs générations.
Cet enseignement est récent parmi nous et déjà aucune famille, eri s'isolant, n'y pourrait suffire. Tous les jours il s'agrandit, et avec ses besoins doit s'élargir le cerclé de ses ressources. Ses exigences, de plus en plus impérieuses> sont pour Péducàtion publique autant de moyens de Conquête , et il ne peut avancer d'un pas que l'éducation privée he recule. Devons-nous attribuer à un pur hasard cette destinée de l'enseignement scientifique qui , en même temps qu'il s'impose, apJ>orte avec lui des conditions d'établissement, et d'existence si favorables à l'éducation publique, puisque seule elle y peut suffire? Quoi qu'il en soit, nous voydtis volontiers les sciences physiques marcher entourées de leur indispensable cortège d'instruments délicats et hombreUX , de fréquentes et coâteUsos
expériences, en songeant qu'elles ne peuvent s'enseigner Sans rapprocher les enfants, comme elles n'ont pu s'appliquer sans rapprocher les hommes.
Ce rapprochement des enfants, nécessaire pour une partie importante de leur culture intellectuelle, apporte à l'éducation de Tintelligence, prise dans son ensemble, un puissant secours auquel l'éducation privée se condamne volontairement à renoncer. C'est ce mouvement naturel de l'esprit qui nous engagea nous comparer avec nos semblables, c'est ce penchant impérieux du cœur qui nous défend de rester trop volontiers au-dessous d'eux. La société tire un grand profit de cette heureuse impatience, source d'une rivalité féconde. La nature humaine est loin d'être abaissée par celte noble tristesse qui lui rend l'infériorité difficile à supporter, l'égalité désirable et qui tourne vers les hauteurs ses pensées, ses vœux et toutes ses forces. Les nations sages favorisent ce sentiment qui n'est pas étranger à leur grandeur ; elles savent que les plus faibles dans le monde, et les moins honorées dans l'histoire ne sont point celles où un grand nombre d'hommes a connu le sommeil agité de Thémistocle.
Ceux qui veulent exclure l'émulation de l'éducation de Tenfant ne peuvent cependant espérer Teffacer de la vie, à laquelle cette éducation le
prépare. Qu'auront-ils donc gagné à relarder de quelques années Tapproche d'un sentiment inévitable, dont l'usage opportun n'eût pas manqué d'être heureux? Venant plus tard s'emparer d'un cœur qui n'en a pas l'expérience, l'émulation à moins de chances de rester pure que dans cette première jeunesse, où toutes les passions sont mêlées d'une pureté naturelle et adoucies par une bienveillance dont l'âge et la vie emportent toujours quelque chose.
Si l'émulation peut s'abîmer dans l'envie, c'est surtout lorsqu'elle est tardive, et par là même moins soutenue et moins rafraîchie par l'espérance. L'impuissance et le désespoir peuvent rendre l'émulation douloureuse, sans l'aigrir encore, si elle tourmente une âme bien née, capable de souffrir sans se corrompre. En revanche, cette émulation aigrie, qui fait les envieux, a sa demeure naturelle dans des âmes condamnées au malheur et à la méchanceté.
Qu'importe aux gens de bien ! Pourquoi la noble émulation, échappant à la loi des sentiments humains, ne s'étendrait-elle point en nuances délicates du vice à la vertu ? Nos passions ne prennentelles pas racine dans nos misères, pour s'élever à ce qu'il y a de meilleur dans le monde et hors du monde ? Un abîme sépare ce pharisien , mécham-
Sp DE L'ËOUGÀTION PRIVÉE.
ment heureux de se croire plus saint que son frère, de cet humble imitateur du Christ, saintement attristé de se voir plus éloigné que son frère du modèle achevé de Tamour, de la sagesse et du courage.
C'est en vain d'ailleurs qu'on voudrait , selon le paradoxe ingénieux de Rousseau, remplacer l'émulation de l'enfant avec autrui par l'émulation de l'enfant avec lui-même. Le désir de se surpasser est un sentiment très-élevé, trop élevé pour l'enfance, et qui exige, pour êtrq efficace, beaucpup de culture, une grande délicatesse, un amour désintéressé du beau, L'enfant ne peut s'enflammer en luttant contre lui-même, contre un livre, contre une svipériorité abstr^te et inaqimée. Il manque k ses cQm})2^ts la réalité et la yie, seuls éléments de l'intérêt.
De plus, une réunion peu nombreuse et toujours la mêipe n'offre point à l'émulation un théâtre digne d'elle, et elle ne peut se développer dans ces associations restreintes, que l'instinct de son insuffisance conduit parfois l'édqcation privée à former à l'ioidge de&i grandes assopiations çle l'éducation publique. Il faut à l'émulation des spectateurs nombreux et renouvelés ; çUe a quelque chose de l'éloquence : un public lui est nécessaire et. des rivaux ne la contentent pas. Il y ^ toujours et ps^rtout, dan9 les oréatures humaines rassemblées,
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une secrète et admirable puiss^^nce. Elles inspirant ceux qu'elles écoutent , elles soutiennent ceux qu'elles regardent , elles dominent ceux-là mêmes qui les dédaignent^ et il ne suffit pas de mépriser leurs applaudissements pour savoir s'en passer. Leur influence croît avec leur nombre, et ^lles imposent d'autant plus qu'elles sont une image moins imparfaite de l'humanité.
L'activité de Tintelligence, les efforts nécessaires à sa culture trouvent dans ces grandes réunions de l'éducation publique un aliment et un soutien que rien ne remplace. Ce sont de longues et pures rivalités, bala^cees par de^ accidents imprévus , variées par l'intervention de nouvei^ux émules, soutenues par l'attention 4^ U foule et qui ne laissent aucune journée indifférente , aucun travail inutile, aucune mollesse sans danger. Tout intéresse alors I parce que tout est compté» L'étude, empruntant son attrait aux diverses formes de l'activité humaine, s^ rapproche tour à tour du jeu , 4p h guerre , de la vie publique , et , tandis qu'on ne l'ainierait que difficilement pour ellemême , elle séduit ç^ppuyée sur les passions juvéniles §t ^ui* les plus légitimes ambitions du cœur l:mmain.
Si pourtant l'on pr^nd en pitié les objets de l'émulation enfantine, on pourra juger, sans s'éle-
ver beaucoup plus haut, que les objets de Témulation virile peuvent être pris en même pitié. Mais si Ton veut avoir de la vie humaine une intelligence plus complète et plus profonde, il faut se réjouir de l'inclination de notre nature vers ces futilités inoffensives qui ouvrent le chemin des grandes choses et qui nous y engagent sans qu'on y pense. S'il est puéril d'aimer le miel, c'est une fausse sagesse que de n'en point vouloir mêler à l'amer et fortifiant breuvage de l'éducation. Que vous ayez à élever un enfant ou à conduire des hommes , apprenez à connaître Tâme humaine et cherchez-y tout ce qui peut vous aider à la pousser au bien. Elle n'est pas assez riche pour qu'il vous soit permis d'y rien négliger.
Aux yeux de quelques personnes , l'inévitable infériorité des ressources de l'éducation privée, pour la culture de l'intelligence, est compensée par la supériorité des garanties qu'elle semble offrir à l'éducation morale. Il y a dans ce préjugé une bonne opinion de la nature humaine qui doit être respectée , une candeur qui mériterait d'être justifiée par l'expérience. C'est cependant mal connaître le monde que de croire qu'il soit le plus souvent avantageux pour Tenfant de grandir au milieu de sa famille, à l'âge où son intelligence, aiguisée par la curiosité > se met en quête des
choses de ia vie et ne laisse rien échapper de ce qui Tentoure. Ils sont présomptueux ou admirables les hommes qui espèrent n'avoir jamais à regretter la présence d'un enfant sous leur toit, qui comptent sur la paix éternelle du foyer domestique, sur la perpétuité de leurs bons exemples, sur l'honnêteté de toute leur maison , et enfin sur Tabseoce assurée de ces orages inattendus qui fondent parfois sur les plus calmes demeures, y déchirent le rideau de la vie et en jettent au grand jour les plus tristes réalités, sans pi(ié pour ceux qui les ignorent.
Nous redoutons pour Tenfant ces communes et terribles épreuves, leur effet décisif et durable. Qu'il connaisse des maux et des fautes, nous y consentons, nous le désirons même; mais qu'il connaisse les fautes et les maux de son âge; qu'il ne voie qu'en germe les vives passions et leurs suites violentes; que ses forces soient ménagées et préparées , par les agitations d'un monde fait à sa taille, à ces grands troubles qui, à peine supportés par son père, ne peuvent que l'accabler ou le dépraver , soit qu'une tristesse sans remède le saisisse , soit qu'il devienne insensible et s'arme d'un mépris prématuré pour l'humanité.
Écartons cependant ces images trop fidèles et ne
voyons dans la famille qu'une paisible école de
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toutes les vertus. Cette perfection même et cette paix inviolable nous sembleront alors à craindre, n y a trop loin d'une telle famille à la grande famille humaine pour que Tinévitable passage de la première à la seconde ne soit pas accompagné de découragement et de périls. On se prépare imparfaitement, en vivant parmi des saints, à vivre parmi les hommes , et la connaissance du mal est nécessaire à la ferme pratique du bien. Le spectacle des faiblesses enfantines^ de leur diversité , de leur violence ingénue » de leurs conséquences, est pour Tenfant la plus vive des leçons morales. Il s'instruit par une expérience journalière de la différence que met entre les hommes le devoir accompli ou négligé , du haut prix de la considéra* tion publique, du danger de la perdre, de la nécessité d'un continuel effort. Le goût de l'honneur s'accroît de tout le soin qu'en exige la garde , au milieu des tentations de ce petit monde, qui a sur le nôtre ce grand avantage que les fautes y sont réparables, que l'habitude du bien est la seule trace qui ne s'en puisse effacer. Mieux vaut, lorsqu'on arrive à l'âge où tout se décide, une vertu achetée par quelques épreuves , qu'une molle innocence qui a tout à craindre, parce qu'elle n'a rien combattu.
Il en est de même de la foi religieuse , que Ton
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est souvent tenté de ne croire bien gardée qu'au sein de là fatiiille. Satis nous demander si elle n y est pas souvent plus exposée qu'ailleurs, si, dans ce siècle et dans ce pays , il est un grand nombre de familles où l'éducation religieuse de l'enfant soit assurée contre toutes les paroles et contre tous les exemples, nous oserons dire que la famille la plus pieuse ne peut donner à l'enfant qu'une éducation religieuse incomplète et mal afTermie. L'exemple du doute y fera défaut et sera réservé pour le jour où, accotopagbant la liberté, il en aura tous les attraits. Si cependant râtiie de l'enfant, naturellement religieuse , est prémunie contre ces réactions fréquentes , dont tant d'exemples célèbres ont attesté la violence, elle aura été nourrie sous l'influence exclusive d'une religion , dans l'ignorance, trop souvent dans la haine de toutes les autres. La tolérance lui sera étrangère ; nous ne parlons point de cette tolérance extérieure, à laquelle nul ne peut aujourd'hui se soustraire et qui nous interdit de menacer d'asservissement la conscience d'autrui , mais de cette tolérance morale qui ne s'impose pas à tout le monde et qui est encore la marque d'une âme bien cultivée.
Noble sentiment, qu'aucune théorie ne suffit pour enseigner , qui, dans l'éducation comme dans la société, ne peut nalti:*e que du rapprochement
des religions diverses; qui, appuyé sur Testime, sur l'admiration, sur Tamitié, sur toutes les passions généreuses , nous fait tant de fois franchir les limites dont les religions s'entourent , que notre esprit cesse de les voir, que notre cœur les oublie. L'éducation mixte ^ comme on l'appelle, est la seule voie tracée vers cette véritable et complète tolérance, qui est l'honneur aussi bien que le besoin des sociétés modernes.
C'est encore un préjugé que de croire une bonne éducation du caractère plus facile et plus sûre au milieu de la famille que dans les hasards de l'édu- 'cation publique. Certes, la famille peut exercer sur le caractère de l'enfant la plus heureuse influence, mais à la condition que cette influence ne soit pas la seule, et qu'elle vienne à son heure adoucir et tempérer un caractère que fortifient et qu'aigrissent d'un autre côté les épreuves de la vie commune. Si la famille veut remplir ce double rôle, elle perd sa puissance particulière et ne suffit à aucun. Ces inévitables bouillonnements du caractère, qui doivent s'épancher au dehors et ne mettre l'enfant aux prises qu'avec des étrangers et une muette discipline, se répandent alors dans la famille, où toutes les fautes sont plus graves, oii les plus saintes affections et les plus saints devoirs sont perpétuellement en jeu. L'enfant, quoi qu'on
fasse, sera plus d'une fois en guerre avec quelqu'un ; la nature le veut et la raison ne s'en alarme pas> mais ne l'habituons point à combattre son père. Réservez pour les occasions décisives, pour les moments difficiles, cette touchante autorité dont une épreuve journalière prodigue et rabaisse l'usage. Elle ne vous est pas toujours nécessaire, elle vous sera un jour indispensable et vous la trouverez d*autant plus efficace que vous l'aurez mieux ménagée.
Enfin, si habile et si heureuse qu'on puisse supposer la famille dans Téducation du caractère, je ne vois^ autour de l'enfant qu'elle élève, que des maîtres et des inférieurs. Il ne peut regarder qu'audessus de lui ou au-dessous de lui; je ne vois personne à ses côtés. Obéir et commander ne font pas tout l'homme, quoi qu'on en dise ; il est bien loin de la perfection celui qui manque de l'intelligence et de la pratique de l'égalité. Nous vivons en un temps et dans un pays où, grâce au légitime orgueil de tout le monde, quiconque ne sait pas vivre avec des égaux ne sait vivre avec personne.
Cette funeste ignorance de l'égalité, cette tendance à l'égoïsme et à la domination d'autrui, qui sont les fléaux de l'éducation privée, peuvent s'accroître par les obstacles mêmes qu'on oppose à leur développement. Plus vous entourerez de
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soin$ habile» cette jeune crés^turei plus vous emploierez de moyens et montrere^s de dévouement pour la rendre meilleure, plus vous la persuaderez de son importance. La fausse et terrible idée qu'elle est le centre du monde et que son perfectionnement est Tunique aCTaire de plusieurs de ses semblables germera dans son esprit et lui prépa* rera des malheurs qui ne seront point exempts de ridicule. Vos e£[brts pour écarter cette idée ne serviront qu'à Tenraciner davantage, car c'est de vos efforts mêmes qu'elle est sortie et elle se nourrit de votre sollicitude. Je ne sais quelles épreuves seront nécessaires à votre élève pour lui apprendre que le monde n'est point fait à son usage et qu'il y occupe fort peu de place^ mais elles viendront tard et lui coûteront cher*
La même attention, les mêmes soins peuvent au contraire se porter sur lui sans troubler son âme s'il les partage avec le grand nombre, si, mêlé à la foule et s'y faisant la place qui lui convient, il s'élève jusqu'à ridée d'un intérêt général et supérieur au sien , qqi a étendu sur lui et sur tant d'autres les regards et la main du pays. Vous pouvez alors vous dévouer impunément à cet enfant ; vous ne lui donnerez pas une idée exagérée de lui-même. Il sait le vide qu'il ferait dans sa olasse et apprend ainsi ce qu'il vaut pour le monde.
C'est cette infatuation qui corrompt le plus souvent les meilleurs succès de l'éducation privée et qui rend si difficile l'éducation d'un prince. Pour empêcher qu'il ne se croie tout, on veut souvent lui persuader qu'il n'est rien, et avec tant de soin qu'il se sent quelque choses Un roi , qui crut ses enfants appelés comme lui à exécuter les lois chez un peuple libre , éloigna d'eux ce péril et leur fit traverser l'éducation publique afin qu'ils fussent un jour des citoyens sur le trône. Il vécut assez pour s'applaudir de sa sagesse» et c'est à lui qu'ils doivent d'être aujourd'hui des citoyens dans l'exil.