Platon. Les Lois, Liv. II
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parmi ces jaunes gens mêmat il en 9st plusieurs qui connaissent le monde par ouï-dire, et les joies de la famille par les récits de leurs camarades. Ils voient passer cette foule joyeuse et parée comme des habitants d'un autre hémisphère, et, rentrant le soir dans le dortoir presque yide^ ils aspirent à 1^ fin de cette journée de repos^ plus longue et plus pénible que celles où le travail est allégé par la présence de tous et par un égal partage d'ennuis et de plaisirs.
Il faut compter, parmi ces exilés du monde, nonseulement les enfants, plus nombreux qu'on ne pense, auxquels la mort ou l'éloignement ont enlevé leur famille , mais tous ceux pour lesquels la famille n'existe qu'en apparence ; soit qu'occupée ailleurs elle remplisse imparfaitement son devoir» soit que, peu cultivée, elle sente Tenfant lui deyenir étranger à mesure qu'il se cultive, et cesse par degrés d'être avec lui en communauté de pensées, de sentiments et d'habitudes. L'éducation publique agit alors en pleine liberté; c'est là qu'on peut observer et juger son influence, qui n'est contrariée ni tempérée par aucune autre.
Faisons*lui, comme à l'éducation privée, les conditions les plus fayorablés et livrons sans réserve à son action une intelligence ouverte et une volonté saine. Il est incontestable que l'éducation
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intellectuelle de Tenfant Mw d'abord un eertain avantage de cette absence de la fanaille.et de cette séparation du monde. On ne peut nier que ces éco< liers occupent, en général, le premier rang dans les classes et dans les concours; que la nécessité du travail soit parmi eux plus tôt comprise et mieux acceptée ; que ces esprits, dont Tactivité n'a pas d'autre issue, se portent vers Tétude avec plus de force et plus de liberté.
Les effets le prouvent et le bon sens l'explique. Est-ce à dire que l'intervention de la famille dans l'éducation intellectuelle de l'enfant soit pour lui une cause inévitable d'infériorité? Nullement, mais il est très^rare qu'elle y intervienne et le plus souvent elle la contrarie; si bien que son absence ressemble, dans la pratique, à l'enlèvement d'un obstacle. Il est aisé, cependant, de se représenter l'heureuse influence que la famille pourrait exer* cer dans l'éducation intellectuelle, si elle comprenait sa tâche et pouvait la remplir. Nous aurons Toccasion de le faire, et c'est déjà en dire quelque chose que de montrer ce qui manque à la culture d'un jeune esprit, pour lequel l'éducation publique fait ce qu'elle peut sans que la famille fasse ce qu'elle doit.
L'étude des mots, qui n'est rien sans celle des choses, est cependant nécessaire à cette dernière
étude et doit la précéder. Aussi l'éducation publique^ réglée, quoiqu'on en dise^ sur les besoins du plus grand nombre y fait-elle à l'étude des mots une part si considérable que celle des choses s'en trouve réduite , si des secours étrangers ne viennent rétablir l'équilibre en faveur de la vie et de la réalité. Qui ne sait, par expérience, que Tétude des langues anciennes^ qui tient tant de place au collège , ne se confond malheureusement pas avec celle de l'antiquité ; que les mieux instruits de la langue sont souvent les moins bien informés de la situation , des idées et des passions de ceux qui la parlaient; qu'on ne peut pas rendre enfin de l'élite de nos écoliers ce témoignage que Robert Âsham rendait de la jeune Elisabeth : « Elle comprend, non-seulement le langage de l'orateur îithénien, mais tout le sujet de la discussion, les actes et le naturel du peuple , et vous seriez étonné de l'entendre ? » C'est avec un étonnement plus triste que l'on voit souvent les écoliers les mieux dressés à traduire et surtout à reproduire les expressions antiques, si dénués de la véritable intelligence de ce monde ancien dont ils ont retenu et répété les paroles. Des lectures bien choisies , des entretiens surtout avec un père ou un ami éclairé, doivent venir en aide à l'étude des mots , et la vivifier par l'intelligence des choses. Et le défaut de cette as-
sistance extérieure se tait cruellement sentir chez ceux-là mêmes qui, livrés entièrement à Téducation publique, en ont le mieux profité.
Si l'antiquité elle-même, qui semble tout remplir au collège, y a besoin de ces secours étrangers pour être bien comprise, tout ce qui n'est pas elle y est à peine entrevu. Le temps et le pays oii ces enfants doivent vivre leur sont inconnus. Si l'étude du droit ne succède pas à leur éducation, ils ignoreront les principes les plus élémentaires de notre droit public et de notre droit civil. Après avoir étudié de leur mieux les sciences, ils en ignoreront les applications les plus simples , n'auront jamais franchi le seuil d'une manufacture, seront entièrement étrangers au travail des mains. Ils auront grandi loin des arts et devront apprendre lentement à les goûter. Ils auront traduit Démosthènes et n'auront pas vu son visage ; le musée leur sera inconnu ou peu familier ; ils n'auront jamais vu vivants les héros, les sages, les gracieuses divinités, dont ils ont, pendant dix années, épelé les noms. Supérieure à celle de la famille, l'éducation intellectuelle du collège manque encore d'étendue, d'élévation , et surtout de délicatesse. La famille peut heureusement combler ces lacunes, et nous verrons bientôt combien lui serait facile une intervention qui ferait pénétrer, par degrés, dans Té-
ducation publique la véritable intelligence des lettres et de rhistoiré , les applications pratiques de la science, le goût des arts^ ]a connaissance et l'amour du pays.
Nous n'hésitons pas à préférer l'éducation morale du collège à celle que peut donner la famille^ livrée à ses propres forces. Mais là encore l'éducation publique est imparfaite, et le concours de la famille lui est nécessaire. Certes, l'égalité, le droit et le devoir s'enseignent mieux au collège que dans le foyer domestique. Tout contribue à donner à l'enfant une haute idée de la justice : les maîtres et la discipline, par l'ordinaire équité des châtiments et des récompenses; les condisciples, par la revendication jalouse de leurs droits et par l'égalité inflexible des relations.
Cependant ces maximes et ces pratiques ne sont que les fondements d'une bonne éducation morale, et les douces vertus qui en sont la perfection ne s'apprennent guère au collège. La justice y est plus cultivée que la charité ; l'indulgence mutuelle y est inconnue; la pitié n'y vient pas ennoblir la force et protéger la faiblesse. Le sentiment exclusif de la défense personnelle et du droit donne à la vie de collège quelque chose de la dureté des ci** vllisations antiques.
Que dire de l'éducation religieuse si la famille
est absente ? Il ne faut pas compter sur Téducation publique pour remplir seule cette grande tâche ; elle la remplirait d'autant plus mal qu'elle s'y appliquerait davantage. Si la religion est imposée aux écoliers , il n'y a point de milieu entre une réaction violente et haineuse contre cette oppression de la conscience et un complet asservissement de Tes* prit| fatal à l'intelligence et au caractère. Si , au contraire ^ l'écolier est en possession de cette liberté relative de la conscience, que lui accorde sagement la discipline des collèges^ sans que la famille intervienne, sans que la religion lui apparaisse sous la forme persuasive de la piété maternelle, l'expérience, aussi bien que la raison, nous enseigne qu'une complète indifférence religieuse est le fruit ordinaire de cette liberté du collège, lorsqu'elle n'a point pour contre-poids l'exemple de la famille.
L'éducation publique ne peut enseigner aux écoliers que deux choses : l'impiété, si elle leur impose une religion; la tolérance, si elle la leur présente sans la leur imposer. Lui demander davantage, c'est méconnaître sa nature et sa puissance. C'est à là famille qu'il appartient de joindre à cette tolérance , qui s'apprend au collège , la piété qui se gagne au foyer domestique. L'éducation religieuse atteint alors sa perfection , puisqu'une
croyance sincère s'allie au respect de la liberté d'autrui.
Mais espérer que l'éducation publique, livrée à ses propres forces , puisse donner en ce siècle et en ce pays une bonne éducation religieuse, n'est permis qu'aux personnes qui ne l'ont pas traversée. C'est en vain que Ton compte sur l'attrait de la religion pour de jeunes esprits, ou sur l'exemple religieux de quelques écoliers. Les esprits intelligents sont attirés trop fortement au collège par d'autres études, et disons franchement que les écoliers dévots ne sont pas propres à prêcher d'exemple. En général, ils n'ont rien de ce qui impose à la jeunesse : ils n'occupent pas la tête de leur classe; la vivacité de l'esprit et du caractère leur fait défaut; ils ont quelque chose de contraint et d'emprunté qui n'est pas épargné au collège , et la vie commune met plutôt en péril leur dévotion que l'indifférence des autres. En un mot, si la famille fait défaut sur ce point à l'éducation publique, l'écolier peut sortir religieux du collège, mais il faut plutôt s'attendre à l'en voir sortir indifférent.
N'oublions pas cependant que la religion ne lui ayant pas été imposée, il n'a pas d'aversion contre elle et peut y être amené un jour par les circonstances ou par le mouvement naturel de son es-
prit. C'est un avantage du collège qui mérite de n*étre pas dédaigné^ dans le cas où la famille, seule capable de donner à Tenfant une éducation religieuse efficace, est absente , ou réduite à le livrer tout entier à l'éducation publique. Aux personnes qui nieraient cet avantage nous opposerions volontiers les conquêtes nombreuses et bruyantes que fait la religion dans ces conférences destinées particulièrement à la jeunesse sortie des collèges. La liberté qui avait été laissée à ces consciences n'estelle pas la meilleure explication de ce succès? Rien ne les éloignait de la religion ; et tout pouvait les y conduire, à l'âge où les décisions de l'esprit sont plus éclairées et plus durables. Un système d'éducation publique où la religion serait imposée ne laisserait rien à faire à l'avenir. Tolit serait décidé de bonne heure, et pour toujours , en ce sens qu'il en sortirait quelques fanatiques et beaucoup d'impies.
Il est aussi injuste et aussi inutile de demander à l'éducation publique de former des hommes du monde que d'exiger d'elle qu'elle fasse des croyants. C'est encore l'œuvre de la famille, qui à la loyauté que donne le collège doit ajouter la politesse et le sentiment des convenances que réclame le monde. Rien au collège ne vient tempérer l'élan du caractère, rien que la force de la discipline, qui empê-
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chë lei excès aftns en amortir la cftyse. La lutW habituelle de ces jeunes volontés» 9*usant pour leur bien les unes contre les autres^ la liberté cltt hn-gage, la violence des manières , tous ces signes de la force, de la jeunesse et d'une exubérante sincéritéy ne sont pas sans danger pour Tavenir» s'ils dé-<génèrent en habitude; si l'exemple de la famille et une certaine fréquentation du monde uç préparent Fécolier à ce qui sera exigé de l'homme. En cela^ comme en tout le reste , l'éducation publique ex«> clusive laisse beaucoup à faire à la famille^ et, si la famille fait défaut, beaucoup à désirer à la société. De toutes les tâches que l'éducation publique exclusive est inhabile à bien remplir, celle dont elle s^acquitte le plus mal et qui réclame le plus l'intervention de la famille , c'est l'éducation du corps. La triste promenade est une compensation bien inégale pour les longues heures pendant leaquelles l'enfant, assis et enfermé» percl jufuiu'à l'envie de se mouvoir, s'habitue à la langueur, à la mollesse , et aux défauts qui en dépouleAt. La gymnastique, érigée en une sorte de travail, réglée comme une classe, a peu de bons effets parce qu'elle n'a nul entraînement. L'escrime , l'équit^^ tion sont des privilèges qui supposent l'intervei^* tion de la famille. L'écolier abandonné à lui-piânie et au collège en sort affaibli ^ sans got^t ppur les
exercices du corps, sans force et sans grâce ^ à moins que la nature la plus heureuse ne résiste jusqu'au bout à l'éducation.
Moins incapable , h nos yeux , que l'éducation privée de faire un homme^ l'éducation publique a besoin en toute chose de l'intervention de la famille. Si celle-ci fait défaut, non-seulepaent l'éduçatiw de l'enfant est sur tous les points incomplète, mais l'ensemble de cette éducation et son résultat général révèlent tristement l'étendue du devoir auquel la famille a manqué. Les avantages mêmes de l'éducation publique , ne recevant aucun tempérament du dehors, deviennent à un jour dooné des embarras et des périls. L'amour de l'étude, la stricte honnêteté , et surtout l'habitude et le goût de la justice, les qualités qui honoraient l'écolier au collège, lui pèsent trop souvent sur ce nouveau théâtre du monde où il se sent troublé , où change tout à coup pour lui la taleur des mots et des choses.
Epreuve inconnue à ceux qui ont conservé du sein de l'éducation publique des rapports réguliers avec le monde et pour qui le collège n*^ jamaii^ été toute la patrie. Épreuve difficile, que tous ne traversent pas heureusement , et sur laquelle nous demanderons au lecteur la permission de rinstruire par la bouche d'un homme qui aurait
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pu y succomber, et qui en a gardé un très-vif souvenir. Il affirmait que l'éducation publique exclusive , et en l'absence de toute intervention de la famille; n'était pas sans danger pour le plus heureux naturel, et comme nous pensions le réfuter par son propre exemple , il n'hésita pas à le tourner contre nous , parlant à peu près ainsi :
(( Je n'avais pas quatorze ans lorsque la ruine et la mort, fondant sur ma famille, firent changer de face mon existence au collège et me fermèrent à peu près le monde. Bien que l'aridité des premières études eût rebuté mon intelligence , bien que des lectures, niaisement défendues et dont plus tard j'ai senti tout le prix, m'eussent beaucoup plus occupé que la grammaire des langues an-* ciennes, j'avais déjà gagné l'affection de quelquesuns de mes maîtres et surtout d'un excellent liomme qui, ne désespérant pas de me voir devenir un bon écolier, contribua de tout son pouvoir à me maintenir dans l'éducation publique. Dès ce jour, j'appartins tout entier au collège.
« Certes je n'avais pas jusqu'alors vécu en étranger au milieu de mes camarades et de mes maîtres , mais alors seulement ce petit monde , où mes idées et mes passions se trouvaient renfermées, devint le véritable et effaça de mon esprit l'image de lautre. La grande tristesse qui me saisit fut al-
légée par Famitié d'un camarade qu'une situation semblable à la mienne rapprochait de moi, et aussi par le sentiment de la nécessité qui se fit jour dans mon âme et qui m'apporta une consolation mêlée d amertume. Je pris ce monde du collège comme il était, j'acceptai la place que le destin m'y avait faite et je me composai, pour y régler ma vie, une morale pratique plus rapprochée du stoïcisme que de la résignation, inspirée plutôt par le mépris du mal que par l'amour du bien.
« Toujours écarté du travail régulier des classes par l'aridité des matières, par de mauvaises méthodes et par la nécessité d'une application machinale qu'aucun attrait ne me rendait facile , j'étais en même temps éloigné du commerce et des jeux de mes camarades par une misanthropie naissante et surtout par l'injuste sévérité de mes jugements. Une idée exagérée de la liberté et du droit, que mon isolement même m'avait inspirée, me faisait considérer comme des crimes l'empire de quelques écoliers sur les autres, les plus légères infractions à l'égalité , les privilèges naturels et inévitables de la force et de la ruse.
<c Aidé démon ami, je m'entourai bientôt d'une sorte de rempart, et je m'assurai une indépendance solitaire. Je ne voulais voir autour de moi que des tyrans , des flatteurs et des sujets. L'opiniâtreté de
ma résistance et Tàpreté de mes critiques allèrent croissant. Un livre , où nos maîtres ne nous faisaient étudier que des mots, m'enflamma par ses idées j s*acCorda merveilleusement avec tnes passions naissantes , les grandit à mes propres yeux et leur communiqua la dignité de la vertu. J'ai relu souvent depuis ce jour Tinoifenéif recueil appelé : SelectsB e profanis scriptoribus historùè , sans pouvoir comprendre qu'il ait eu sur mon esprit d'enfant une action dont je ne puis oublier la durée ni la force. Ces exemples héroïques de résistance à Toppression, de mépfis pour l'injustice , d'une fière indépendance de Tàme au milieu des misères du corps, me parurent proposés à mon imitation et donnèrent à ma conduite un nouveau caractère de persévérance et de hauteur. La pompe de mon stoïcisme 9 la disproportion qui existait entre ma misanthropie et ses causes , entre mes invectives et leur objet, ne pouvaient échapper au ridicule, qui a conservé au collège cette puissance mortelle qu'il semble avoir perdue dans le monde. J'endurai pourtant le ridicule, je tirai vanité des surnoms mérités qui me frappèrent, et mon isolement s'en accrut avec mon orgueil.
c( Gomme les études qui m'étaient imposées me rebutaient encore, de ce côté aussi je me tenais sur la défensive et je ne voyais dans mes relations
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avec mes maîtres qu'une partie de mes épreuves. Je m'acquittais donc de ma tâche comme d'un injuste tribut levé sur mon repos , et j'en atténuais le poids de mon mieux. Les punitions n'étaient à mes yeux que les accroissements passagers de cette charge périodique ^ et dans mes moments de loisir je faisais quelques pensum d'avance pour les tnauvais jours. Mais l'instruction et les mattres tenaient peu de place dans ma vie; j'étais tout entier à mes pensées et à mes «passions.
« Je ne puis réfléchir sans tristesse sur le sort qui m'eût été réservé dans le monde, si j y étais entré tel que je me sentais alors , tel que je fus pendant plusieurs années. Qui m'empêchait cependant d'arriver ainsi pas à pas jusqu'au seuil du monde , ignorant , révolté d'avance contre une société inconnue, mais à coup sûr pire que celle du collège, et incapable moi-même de m'y faire ma place ? Qui ne voit combien de maux m'eût épargnés pendant cette crise la pénétration d'une mère, l'intervention intelligente et douce de la famille? Le collège n'eût pas été pour moi l'univers ; mon esprit ne s'y fût pas exalté et dévoré lui-même, comme dit le poëte. Cette vie enfantine eût été réduite à sa juste valeur par l'idée d'-une autre et dépouillée de cette sombre importance. Enfin le secret de mon oisiveté eût été découvert, et le travail,
rendu pour moi plus attrayant par une sollicitude éclairée, m'eût gaiement arraché à tous ces fantomes.
« J'avançais cependant, sans m'écarter du chemin que j'avais choisi , et une amère volupté s'y mêlait à toutes mes peines. Tout à coup, une main bienfaisante m'en détourna, sans que j'eusse le temps de lui résister ni même de la sentir. Mais, ni la nécessité, ni aucune prévoyance ne m'avaient ménagé ce secours : tout fut l'œuvre de la Fortune qui jeta sur ma route tant d'intelligence et tant de bonté. Je ne vous dirai point comment un de mes maîtres se sentit attiré vers moi et moi vers lui , comment ce qu'il enseignait devint mon étude préférée, comment la passion de cette étude m'inspira du goût pour quelques autres, et fit de moi, à mon insu, un écolier distingué. Ma situation s'en ressentit aussitôt, et mes sentiments s'adoucirent. Mon esprit, plus occupé et plus tranquille, se détendit peu à peu et désarma, pour ainsi dire, devant la bienveillance nouvelle dont je me sentis entouré. Estimé de mes camarades, indulgemment traité par mes maîtres , je vécus presque heureux sans prévoir que j'eusse à traverser d'autres épreuves. D'autres épreuves m'étaient cependant réservées.
« Le mauvais côté de la vie de collège m'avait aigri , le bon côté de cette vie m'enivra, et la con-
naissance du monde , qui eût tout ramené à une juste mesure, fit défaut à ma seconde erreur comme à la première. D'où venait le changement heureux de masituation au collège? De mon intelligeneeetde mon travail. Jeleeroyais du moins, etje ne pouvais, à cet âge, faire la part de la Fortune qui avait, par un secours inattendu , réveillé mon intelligence et favorisé mon travail.
« L'intelligence et le travail ont plus de puissance au collège qu'on ne Timagine , surtout la première de ces deux divinités quand le succès la révèle. L'intelligence, couronnée par le succès, reconnue par les maîtres et constatée par le jugement de tous, balance tous les autres avantages dans cette république de jeunes esprits , éveillés par l'émulation et facilement émus par une gloire qu'ils comprennent. Ils sont épris de la justice, et rendent à chacun ce qui lui est dû. La justice des maîtres , contrôlée par le sentiment public , ne s'écarte guère de celle des écoliers et la confirme avec autorité; si bien que l'intelligence, aidée du travail, est ordinairement au collège le chemin assuré de la considération , de l'influence et des honneurs , de cet otium cum dignitale , qui était dans les sociétés antiques la récompense et la félicité d'un éminent citoyen.
« Cette excellente équité du collège n'est inofTen-
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ftive que ni la famille et te inonde la tempèrent à pMpoB , par le npeetaole si différent des épreuves que la société réserve au talent et au travail. Pour moi 9 je ne pus que m^abandonner à la régularité de ce monde moral ^ où le bien et le mal étaient si exactement récompensés. L'image de rinjusticie s'effaça de mon esprit et fit place à celle du devoir, à celle du droit , et dans mon âme , comme dans nos déclamations juvéniles, le juste et l'utile furent confondus. Rien ne vint à propos corriger mon inexpérience et ma trop bonne opinion du monde. Tout semblait, au contraire, conspirer pour l'entretenir. Non - seulement les victoires inévitables et répétées du collège accroissaient cette confiance ; mais elle était portée au comble par ces victoires plus bruyantes , remportées sur l'élite réunie des collèges rivaux, confirmées par le jugement de maîtres inconnus jugeant des émules inconnus , accueillies par les applaudissements d'un vaste auditoire, brillant abrégé de la société, environnées enfin de toutes les circonstances les plus capables de me convaincre de plus en plus de l'équité universelle et des privilèges incontestés de l'intelligence et du travail.
« C'est avec cette opinion que j'entrai dans le monde ; est-il besoin de Vous dire lout ce que j'y ai souffert, et puis-je vous expliquer comment je
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n'ai pas succombé à l'amertume de mes déceptions et à la violence de mes ressentiments? Des circon^* stances imprévues ; le hasard plutôt que la sagesse des hommes , ma propre force plutôt que la pré* voyance des autres, m'ont tiré une seconde fois de l'abîme, sans me faire oublier comment j'y avais été entraîné, et combien peu j'avais le droit d'espérer en sortir. Les penchants réveillés de ma jeunesse , le goût de la lutte, une certaine force d'âme, armée plutôt que tempérée par les lettres, pouvaient faire de moi un adversaire incommode de ce monde injuste qui m'avait abreuvé d'espérances légitimes et qui semblait les trahir.
« Il en fut autrement pour mon bonheur. La réalité qui m'avait indigné s'expliqua par degrés, et peu à peu j'en vis moins l'horreur que les causes. L'intelligence de ces causes et le spectacle de la nature, où elles régnent en liberté, m'apprirent à la fois leur puissance universelle et la nécessité d'y accommoder nos vœux. Je ne me reconnus pas le droit d'exiger du monde une justice qu'il ne pouvait me rendre et que j'avais eu tort d'espérer. Je m'aperçus qu'il tombait plus d'un grain sur le rocher, que plus d'une fleur mourait avant le temps desséchée, que des milliers de créatures, organisées pour la vie et pour le bonheur, ne faisaient que traverser en souffrant la terre. Je compris que
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rintelligence et le travail n'avaient pas plus de droits que la jeunesse , Tinnocence ou la beauté i que semblent rechercher la mort ou la douleur. Je demeurai enfin persuadé que rien n'était dû en ce monde à personne, et j'appris ainsi par expérience ce que ne m'avait pas enseigné le collège, ce qu'une famille prévoyante «eût pu m'apprendre. »
LIVKE DEUXIÈME.