CHAPITRE PREMIER
DU RÔLE DB LA FAMILLE DANS l'ÉDDGATION INTELLECTUELLE.
Cette lâche habitude de se décharger sur autrui de ses devoirs, fût-ce même au prix de ses droits , qui a toujours eu dans ce pays trop d'empire , ne pouvait manquer de pénétrer dans l'éducation et d'y* exercer une funeste influence. On jette ses enfaats à l'éducation publique, et Von croit avoir tout fait, lorsque, en les faisant sortir aux jours de congé y on joint des récompenses à celles des maîtres ou de^ reproches à leurs reproches. Puis, lorsque l'enfant, devenu homme, est ignorant ou grossier, incapable d'une prqfçs^on libérale, on accuse l'éducation publique et l'on se range parmi
les pires de famille mécontents. Il est peu de griefs moins respectables, peu de plaintes qu'il soit moins honorable de faire tout haut. Lorsque des paysans, inhabiles à assainir leurs étables ou leur village , accusent le gouvernement de la mortalité des bestiaux et de celle des hommes ; lorsqu'un peuple , incapable de conduire ses affaires , les remet sans contrôle à autrui et se plaint de les voir mal conduites, ils sont encore plus dignes d'excuse qu'un père qui , en s'indignant qu'on ait mal élevé son fils, ne voit pas qu*il s'accuse de l'avoir laissé faire. Non, l'éducation publique n'est point destinée à débarrasser les pères du premier de leurs devoirs, mais simplement à leur venir en aide pour le mieux remplir. C'est un puissant secours qui assure à leurs enfants l'attention de plusieurs hommes éclairés , la régularité du travail , le bienfait de la vie commune , de précieux avantages qu'ils ne trouveraient pas dans la maison paternelle , mais qui ont besoin eux-mêmes d'un tempérament et d'une intervention extérieure, pour ne point devenir inutiles ou dangereux. L'éducation publique ne doit pas être traitée comme une machine mystérieuse et bienfaisante , qui reçoit des enfants et qui rend des hommes, sans qu'on ait d'autre peine que celle de les apporter et de les reprendre , ou comme le dépôt d'un régiment, qui reçoit des conscrits et
qui rend des soldats. Ces préjugés grossiers , dont la conduite d'un* grand nombre de familles semble attester l'existence, ne sont pas seulement indignes d'un peuple éclairé, ils contribuent à son abaissement par l'inertie intellectuelle et morale d'une grande partie de sa jeunesse.
Il n'est point de système d'éducation publique si imparfait que l'intervention constante de la famille n'en puisse atténuer les défauts et en développer les avantages; il n'en est point de si admirable qu'il puisse se passer de la famille. Qui doit, par exemple , si ce n'est elle , épier la vocation de l'enfant et la consulter, découvrir, dans les seuls entretiens où il soit tout à fait sincère, le véritable penchant de son âme et lui épargner un travail frappé d'avance de stérilité? Distinguer une réelle inaptitude d'un dégoût passager , les révoltes bruyantes des résistances sourdes et opiniâtres, persister à propos ou céder à temps, accommoder, si on le peut, les circonstances extérieures aux désirs légitimes de l'enfant ou le préparer de bonne heure au sacrifice de ses désirs et à l'intelligence de la nécessité, tels sont les premiers soins qui reviennent à la famille dans l'éducation intellectuelle.
Lorsque cette éducation est sérieusement commencée , il faut la suivre et savoir surtout si l'en-
fant y prend une part active ou s'il n'est qu'un instrument docile dans la main de ses maîtres. Il vous le dira lui-même. Le penchant naturel de l'enfant est de causer sans cesse du collège et d'en fatiguer la maison . On doit le souffrir et en profiter ; une impatience qui le décourage, des reproches qui altèrent sa confiance et qui lui montrent le maître dans le père, peuvent seuls lui fermer la bouche^ l'habituer au silence et vous laisser ignorer désormais ce qu'il vous importe le plus de savoir.
Qu'on se garde également , dans ces premiers temps, d'une confiance ou d'une crainte excessive selon le rang qu'occupe l'enfant dans ses classes. C'est une des nécessités de l'instruction que la mémoire y ait d'abord plus d'influence que le jugement, et l'application une plus grande part que l'esprit naturel . Plus tard , tout change, et avec le caractère général des études le rang des enfants se modifie. Tant qu'un écolier n'a point traversé ces deux épreuves , il est impossible de bien savoir ce qu'il y a de durable dans ses succès ou dans son infériorité. Les enfants ont eux-mêmes l'instinct de ces changements; un nouvel objet d'étude les réveille et les intéresse; ils se sentent tous égaux devant cette nouveauté et capables d'y tenter la fortune, et il faut qu'ils aient tout vu pour qu'on ait le droit de désespérer de tout.
Attendez l'heure, en la hâtant de votre mieux par des tentatives fréquentes sur ce jeune esprit qui n a point trouvé sa voie, et, lorsqu'elle est venue , secondez ses maîtres et ne vous en remettez pas à eiix pour ce qui est hors de leur pouvoir. Qui ajoutera, aux livres imposés par la classe, les lectures nécessaires pour les comprendre et pour les goûter, pour mettre dans tout leur jour les hommes, les événements, les idées, sur lesquels glissent ces livres, choisis et commentés surtout en vue de Tétude des mots? Si réduits que soient malheureusement au collège les loisirs laissés à l'écolier pour la lecture, si courtes que soient les heures passées dans la maison paternelle, la famille a rarement le soin et l'intelligence de les bien remplir.
Il faut à l'écolier beaucoup de livres, de bons livres et surtout d'autres livres que ceux qui, expliqués lentement dans sa classe, ou récités par courts fragments, n'existent plus pour lui que comme des instruments d'étude pour la langue, comme des preuves développées à l'appui des règles de la grammaire. Il sent lui-même que d'autres livres lui sont nécessaires et, faute de bons, il en liraf d'absurdes ou de détestables, que nulle surveillance ne pourra éloigner de son intelligence, justement curieuse et insuffisamment remplie. Des
voyages, des Mémoires, des œuvres de critique littéraire^ des études sur l'antiquité et tout ce qui peut exister de bon parmi les œuvres historiques, voilà ce que la famille doit s'efforcer de faire lire à Tenfant, à travers les occupations régulières du collège et pendant les longues journées des vacances. La vie et le monde ne lui enlèveront que trop tôt le temps et le courage nécessaires aux bonnes lectures. Elles sont au contraire attrayantes au collège, et Tenfant les remplace par des distractions funestes, lorsqu'on ne songe pas à les lui offrir ou lorsqu'un préjugé absurde et coupable les fait écarter.
C'est moins encore par des lectures que par des entretiens et par le commerce des honnêtes gens que l'enfant doit apprendre à connaître, en dehors du cçUége, son temps et son pays. L'ignorance, parfois grossière, des usages du monde, n'est que la moindre conséqijence de l'absence ou de la suppression de cette vie du dehors. Il est des choses que Ton doit savoir sans les avoir apprises et qui doivent pénétrer en nous avec l'air qu'on respire. L'attachement éclairé au pays, la connaissance des grands faits de son histoire contemporaine, des moins mobiles de nos lois, de nos usages civils, des formes de notre justice, et des garanties les moins fragiles qui protègent nos biens et notre
vie, doivent se faire jour dans un jeune esprit par le seul contact de la famille et du monde. Si l'étude du droit ne succédait fréquemment à l'éducation publique , il faudrait avouer que l'indifférence de beaucoup de familles laisse beaucoup de jeunes gens entrer en étrangers dans leur patrie. Faut-il s'étonner s'il en est tant qui , toute leur vie, s'y conduisent en étrangers?
Les études, inévitablement arides du collège, doivent être en tous sens vivifiées et éclairées par la famille. Il faut montrer en action aux enfants, dans les applications industrielles, les sciences dont ils étudient les principes; appeler tous les arts au secours du collège pour éveiller en eux le sentiment du beau et faire pénétrer dans la classe les rayons du musée ; ressusciter de notre mieux l'histoire par la vue des monuments, et si nous pouvons donner à l'enfant ce bienfait inestimable, changer quelques-unes de ses vacances en voyages, l'initier à la variété du monde^ aux mœurs de nos voisins, à la grandeur de la civilisation qui ne connaît pas de frontières et qui s'exprime librement par le génie divers des nations.
S'il n'est pas donné au plus grand nombre des familles d'assurer à l'enfant ce couronnement d'une éducation libérale, il importe à toutes de veiller à ce que l'étude et Tintelligence sérieuse de
Thistoire le familiarisent avec le genre humain. La famille doit venir, sur un sujet d'une telle im* portance^ en aide à Téducation publique, la contrôler et, s'il le faut^ Félargir; surtout dans un temps où l'histoire a eu l'honneur d'être comptée parmi les sciences libérales et d'être parcimonieusement mesurée à la jeunesse. Que la famille ne laisse pas déshériter son enfant d'un tel enseignement, et selon l'excellente parole de Montaigne : « Qu'il pratique par le moyen des histoires les grandes âmes des meilleurs siècles. » Que surtout la suite de ces histoires et l'enchaînement de ces siècles s'établissent dans son esprit, et qu'il voie sa génération et lui-même à leur véritable place dans l'échelle des âges.
N'abandonnez pas enfin entièrement au collège le soin d'attirer l'enfant vers les langues modernes. Il ne sufiQt pas de lui en imposer la grammaire, c'est à vous de lui en ouvrir la littérature et de lui en faciliter l'usage. Toutes les classes sont impuissantes, si vous n'y ajoutez le libre attrait de la lecture et de la pratique. Si vous craignez de surcharger l'esprit de l'enfant par l'étude de plusieurs langues et s'il faut choisir, faites du moins qu'il se sente chez lui en Angleterre. Non-seulement la langue de cette grande nation est celle de Shakspeare, mais ce qui la recommande encore plus
DANS L'ÉDUCATION INTELLECTUELLE. li
aux gens de bien , Hampden la parlait lorsqu'il défendait^ avec ses vingt schellings, la cause du monde civilisé, et il lui en est resté le don heureux de porter partout avec elle le sentiment de la dignité humaine et le respect du droit