CHAPITRE DEUXIÈME
pu rôle de la famille dans l'ioiication morale et dans
l'Éducation recigieosb.
Une famille, qui veut avec raison joindre son influence à celle du collège et intervenir dans l'éducation morale de l'enfant, ne doit pas seulement en être digne, il faut qu'elle s'en rende capable, et elle en devient capable en se faisant aimer. Il n'est point d'autre chemin pour arriver à ce jeune cœur que l'affection et la confiance. S'il ne s'ouvre pas de lui-même, rien n'y pénètre, car la force d'inertie singulière dont les enfants sont doués s'accroît au collège, où il faut savoir souffrir sans se plaindre, se taire sans être convaincu, obéir sans céder. L'épreuve continuelle, à laquelle le
collège soumet la volonté toujours tendue de l'enfant, ses inévitables ennuis et ses plaisirs monotones, tout vient d'ailleurs en aide au mouvement de la nature pour rendre la famille aimable à ses yeux. La maison paternelle, dont l'entrée est déjà une récompense, est pour lui un lieu de repos et de liberté relative ; il est aisé de la peupler d'images charmantes et d'en faire un lieu de délices. C'est un des plus précieux avantages de l'éducation publique que de détourner de la famille toutes les amertumes de la vie d'écolier, que de l'associer aux idées lés plus attrayantes, augmentant ainsi sa puissance naturelle et faisant naître l'occasion d'en bien user.
Cette confiance une fois établie, l'âme de l'enfant vous laissera voir aisément de quel côté elle incline et par où l'équilibre en est menacé. Il ne peut apprendre que de vous les nuances qui séparent la morale du collège de celle du monde, TinsufiTisance du droit pour régler seul la conduite humaine, l'existence entre les hommes d'autres rapports que ceux qui subsistent au collège entre des égaux. Mais il est surtout trois choses dont il doit se convaincre à votre école, par l'insistance de vos conseils et par la vivacité de vos exemples : que le monde nous impose le travail plus étroitement que le collège et sous des peines plus dures; que notre
devoir est indépendant de celui d'autrui et ne repose point sur la réciprocité ; que la Fortune a une grande influence sur les affaires huitaines et une instabilité merveilleuse.
Le préjugé le plus naturel de la première enfance est de voir dans le travail une importune nécessité du jeune âge, dont le temps affranchit l'homme et qui ne pèse point sur la vie des grandes personnes. Cette erreur est lente à se dissiper; souvent elle n'a pas entièrement disparu, lorsque Tenfant, devenu homme, se croit vaguement délivré du travail en sortant du collège. Tout contribue à nourrir sa fausse espérance : ses jours de congé sont en général vos jours de loisir, votre maison et le monde ont un air de fête. Unissant vos plaisirs aux siens et pleins de respect pour sa gaieté insouciante, vous lui cachez le prix qu'ils ont coûté, le travail qui vous a donné, avec le repos, le bonheur de ne rien refuser à votre enfant. Il y a, dans cette conduite, plus de tendresse que de prudence. Écartez de Tenfant les difficultés de la vie, mais donnez-lui-en peu à peu Tintelligence, pour qu'il n'en soit pas un jour accablé, et aussi pour qu'il sente le prix d'en être préservé pendant sa jeunesse. Faites-lui reconnaître l'universelle obligation du travail et ramenez-en souvent sous ses yeux les plus rigoureuses consé-
quences ; c'est le plus sûr moyen de lui rendre sa part légère et de la lui faire accepter de grand cœur.
Qu'il vous voie donc plus d'une fois, vous et vos amis, préoccupés du difficile accomplissement de vos devoirs, lassés et cependant poursuivis par le travail et enviant, ajuste titre, ses travaux plus doux du collège, qui ne seraient pour vous et pour eux qu'une distraction agréable et l'emploi préféré du loisir. Initiez-le par degrés aux dures pénalités que les lois du monde ont attachées à la négligence du devoir et au relâchement du travail. Qu'il puisse pressentir une différence entre les reproches d'un maître et la déconsidération publique, entre le doigt levé et le sourcil froncé du professeur, et les étrivières de la pauvreté. Comme sa jeune imagination incline aux images riantes et qu'il ne comprend qu'avec peine des nécessités qu'il ignore, déchirez hardiment ce côté du voile qui lui cache le monde, et qu'il y voie régner le travail, depuis les labeurs de l'ambition légitime, dans les professions libérales, jusqu'à la marche pénible du commerçant vers l'aisance, jusqu'à la lutte quotidienne de l'artisan contre la faim. Ce grand et sévère spectacle lui inspirera une plus juste appréciation de ses propres misères ; il sera moins éloigné de reconnaître dans les lettres, non plus le fardeau
de l'enfance, mais le luxe de Thumanilé etTornement de la vie.
Et gardez-vous, en même temps, de lui laisser ignorer que l'effet du travail accepté avec courage et du devoir religieusement rempli n'est pas toujours heureux. Réservez pour son adolescence ces leçons trop cruelles pour un cœur bien né, mais^ qu'il n'entre pas dans le monde sans les avoir reçues et comprises. Il faut lui faire entrevoir, avec une lumière ménagée et toujours croissante , l'activité stérile de beaucoup d'hommes , l'honnêteté infortunée de beaucoup d'autres, l'impuissance et parfois le ridicule des revendications les plus légitimes. Ne croyez pas l'instruire de ces vérités nécessaires par de vaines paroles ou par de froids exemples; il n'est pas à cet âge d'idées fortes sans images vives. Qu'il secoure avec vous les pauvres et s'habitue à les connaître aussi bien qu'à les compter. Dirigez-le de préférence vers les vétérans de l'atelier et de la charrue, pour mêler la réflexion à la charité et la leçon au bienfait. Multipliez cet enseignenient, et n'en craignez pas l'influence : c'est aux âmes les plus généreuses que vous aurez le plus de peine à persuader que les dieux ne sont pas tenus d'être du même parti que Caton.
Tempérez à propos l'abattement qui pourrait naître du sentiment trop profond de ces réalités
parla connaissance de ce que peut et de ce que ne peut pas la Fortune. L'ordre artificiel du collège n'est que par exception et par intervalle celui du monde, où tout semble sans cesse s'écrouler et se refaire. Celui qui doit naviguer sur cette mer doit en avoir vu de loin les tempêtes ; mais il faut aussi qu'il ait mesuré la puissance des flots et les sache incapables d'emporter le rivage. Votre enfant saura ce qui appartient à la Fortune et s'en détachera par avance, atténuant des déchirements auxquels nulle âme humaine ne peut complètement échapper. Le grand nombre de choses atteintes par la Fortune lui fera voir le haut prix des biens qu'elle est condamnée à respecter. Il mettra donc à leur place, c'est-à-dire au-dessus de tout le reste, comme d'inaliénables et consolantes richesses, les jouissances de la pensée, la satisfaction de la conscience, et surtout l'honneur, qui soutient la faiblesse humaine et qui produit si souvent les mêmes effets que la vertu.
Au milieu de ces enseignements, relevez ou contenez ce jeune esprit, selon qu'il s'exalte ou se décourage, et quant à l'orgueil, compagnon de l'intelligence précoce , et nourri par les succès du collège, ne l'attaquez jamais de front : c'est en accroître les forces que de l'obliger à se contraindre avant de l'avoir convaincu de son néant. Vous
détruirez sans retour et sans affeclation cet orgueil, mêlé de naïveté, en rapprochant l'enfant d'esprits qui lui soient de beaucoup supérieurs , et qui lui apprennent indirectement à se mesurer. Vainqueur de ses égaux au collège , et trop souvent plus cultivé que sa famille, l'enfant dojt être instruit pour son bien des véritables proportions de la science et des étroites limites ou sont contenues ses études enfantines et sa supériorité relative. 11 reviendra d'autant plus modeste de ces épreuves qu'elles ne sembleront point préparées pour humilier son orgueil^ mais simplement amenées par le hasard et parle commerce de la vie. N'en tirez aucune leçon; laissez se faire d'elle-même une comparaison dont la modestie doit sortir.
Enfin, quoiqu'il soit bien doux de redevenir jeune , et que les grâces naïves de l'enfant donnent souvent la tentation de recommencer avec lui la vie, ne vous faites point son camarade^ n'exigez pas en toute chose sa confiance, ne vous abandonnez pas en tout à sa familiarité. Vous auriez à le ^regretter un jour, lorsque, voulant inutilement ressaisir une autorité devenue nécessaire, vous ne pourriez plus l'appuyer sur le respect. C'est en vain que la mode est venue parmi nous d'attacher a ces deux mots d'autorité et de respect une sorte de pouvoir magique , et de revendiquer pour eux
une sorte de sainteté^ indépendamment des choses et des hommes qui prétendent au respect et à Tautorité. L'autorité qui ne procède point de la supériorité morale et de la persuasion n'est qu'une violence, et le respect de ce qui n'est point respectable n'est qu'une hypocrisie. Si les hommes se plaisent parfois à l'oublier, ou croient de leur intérêt de ne pas s'en souvenir, ils ne doivent pas supposer aux enfants tant d'indulgence ou tant de politique. Demeurez donc persuadé que le seul moyen d'avoir sur eux de l'autorité et de leur inspirer du respect, c'est de ne point cesser un seul instant de leur en paraître digne.
L'impossibilité ou la ruine d'un grand nombre d'éducations morales n'a guère d'autre cause , et, sans cesser de désirer que le père prenne une part active et bienfaisante à cette éducation, il faut souvent s'estimer heureux s'il ne détruit pas l'œuvre du collège et l'influence morale de la grande littérature parle relâchement de sa vie et de ses maximes. Est- il au monde une preuve plus triste d'inintelligence et de grossièreté que cette interprétation étroite qui applique seulement à la pureté des mœurs la belle maxime antique : Maœima rfebetur puero reverentia ? Il n'est que trop de pères qui croient leur devoir rempli lorsqu'ils prennent soin de purifier leur langage devant un enfant et
de lui dérober leurs plaisirs. Mais ce sont pour eux les dernières extrémités de l'empire sur soimême et du respect qu'on doit à l'enfant. Ils ne s'aperçoivent plus de sa présence lorsqu'ils se félicitent de leurs gains illégitimes , de leurs intrigues intéressées, de l'heureux succès de leurs basses avidités. Ils étalent devant lui leurs affaires, pires que leurs débauches.
Négociants , qui précipitez la fortune par des voies obliques, hommes d'affaires, qui vivez de la fraude, hommes de loi, qui vendez la justice à l'intérêt, à l'ambition, ou à la seule passion de servir, et qui, cédant tous à un reste d'humanité, et voulant avoir des enfants meilleurs que vous, trouvez à peine assez morale l'éducation du collège, ne la détruisez pas en laissant deviner à vos fils ce que vous êtes ; qu'ils hésitent entre le bruit public et rhabituelle probité de vos paroles; tâchez de paraître honnêtes un jour par semaine, et choisissez le jour où ils se trouvent près de vous. Qu'ils vous ignorent afin de vous respecter. S'ils vqus connaissent, il ne suffira point pour vous estimer qu'ils vous ressemblent, et leur dépravation ne vous sauvera pas de leur jugement. Qu'ils résistent à votre exemple ou qu'ils y succombent, l'effet sera le même. Ou ils vous mépriseront sans vous imiter, ou ils vous imiteront en vous méprisant. Quoi
qu'il arrive, vous n'échapperez pas à la plus vive douleur qui puisse atteindre l'homme en ce monde, et vous vivrez assez pour voir vos enfants rougir de vous. Contraignez-vous donc devant eux, et dérobez-leur votre conscience. C'est une fâcheuse contrainte que celle qui fait du foyer domestique un théâtre, et de la vie de famille une étude; mais cette contrainte vous est due : quelle différence y aurait-il entre vous et les honnêtes gens si vous pouviez parler à cœur ouvert devant ceux dont vous recherchez Testime ?
Si l'exemple de la famille est nécessaire à une bonne éducation morale, l'éducation religieuse n'existe pas sans l'exemple de la famille. Il était réservé à ce siècle et à ce pays de voir des familles faire élever scrupuleusement leurs enfants dans des croyances qu'elles ne partagent point, et dans des pratiques qu'elles délaissent. Qui ne connaît l'effet de cette conduite ? L'enfant, abandonné à lui-même et à de vaines formules , n'a pour la religion des sentiments d'aucun genre. Il ne la suit ni ne la repousse, à moins que des exigences maladroites n'aient mêlé l'aversion à l'ennui. Le collège évite en général cet écueil , et n'oppose ni ne prépare aucune difficulté à l'éducation religieuse.
Mais il ne peut que la faciliter, et c'est à la famille qu'il appartient de la faire. Est-ce à elle de
Ht DU RÔLE DE LA FAMILLE
s'en plaindre^ si elle y attache quelque importanoc, si elle n'ea fait point un jeu eoupable, ou une insi* gnifiante concession à la coutume ? C'est respeeter le droit d'une famille pieuse, et c'est lui ménager un grand bonheur en même temps que raccomplisse-» ment d'un grand devoir, que de confier à sa sollicitude l'éducation religieuse de l'enfant. Les meilleures intentions ne suffisent pas pour le succès dans cette tâche délicate ; une piété éclairée et une certaine connaissance de la nature enfantine ei) sont les conditions premières. Il se peut que Fenfant soit incapable de croyances religieuses, et que eette disposition intérieure que la doctrine catholique appelle la grâce lui fasse défaut. Ne faites point y dans ce cas , une violence inutile à sa nature; veillez à son éducation morale, et ne désespérez pas de le voir un jour honnête homme. Les personnes les plus pieuses n'ont qu'à s'examiner un instant pour convenir qu'elles connaissent et respectent plus d'un honnête incrédule dans le monde; et c'est aux mêmes personnes que nous demanderons si la foi la plus imperturbable est un signe certain de l'honnêteté. Rien n'est décidé d'ailleurs sur l'état religieux de l'âme hu* maine tant que l'homme est vivant^ et surtout tant que la religion ne lui est pas suspecte et n'a pas menacé la liberté de sa conscience.
Pour Tenfant qui «'abandonne à la piété de la famille^ et qui montre une âme naturellement re» ligieuse, n'oubliez pa^ en la cultivant que e'eit rame d'un enfant, que oertains aspecti sévères d^ la religion doivent être réservés à son regard plus ferme, qu'il y sera eonduit par les plus doux sen» timents du cœur, par les images le^ plus riantes^ et surtout par la souple étreinte de la piété mater*^ nelle. Associez en lui les idées religieuses à la charité, à l'amour de ceux qui souffrent» au res^ peot de la faiblesse. Le Christ sur la croii^ parle éloquemment à Tenfanee, toujours ennemie des oppresseurs parce qu'elle redoute d'être opprimée* La mère du Christ gagne aisément le cœur de oes enfants à peine échappés des bras de leur nière ; et le paradis est une douce pâture pour ces imagi^ nations infatigables et charmantes ; que la vie n'a point déshabituées de concevoir et de désirer.
Dans ce premier âge, la piété de l'enfant ne peut être diminuée que par des circonstances secondais res qu'il faut éviter avec soin s l'ennui des aéréf monies trop longues, ou une injuste sévérité. Mais à mesure qu'il grandit et que son esprit est plus cultivé, il faut donner à la religion toutes ses forces, et surtout l'attrait de la science et du talent chez ceux qui l'enseignent. N'oubliez pas que cette jtune intelligence, curieuse, sollicitée par les plus
intéressantes études, habituée aux meilleures façons d'instruire et de prouver, est plus exigeante envers ses guides de tout genre qu'elle ne le sera plus tard au milieu de la vie et des passions. Aucun don de la nature, aucune culture n'est inutile à un homme chargé d'enseigner et de faire goûter la religion à la jeunesse. Il faut beaucoup de science, beaucoup de présence d'esprit, un grand bon sens, une douceur exquise , sans faiblesse et sans flatterie. Rien n'est plus suspect aux enfants que des témoignages exagérés d'intérêt et de tendresse. Quant à la déclamation^ elle ramène souvent à la religion les hommes, parce qu'elle remue en eux les sentiments violents que la vie alimente; elle en éloigne les écoliers, dont l'esprit est éveillé, et dont le cœur est tranquille.
Enfin, faites porter à la religion ses meilleurs fruits : que l'âme où vous l'aurez nourrie, au mi~ lieu du feu des études et de l'éveil des passions, soit reconnaissable entre toutes à la douceur particulière et à la sérénité de sa vertu ; qu'elle ignore la haine, et qu'elle aime toujours Dieu dans les hommes. Affermissez sa piété dans la justice , et ornez-la de tolérance. Qu'elle soit émue par les arts, élevée par la science, civilisée par les lettres; qu'elle s'éprenne de toutes les nobles créations de l'esprit humain , et ne désavoue aucune partie de
cet héritage auquel l'ont appelée ses maîtres , sa famille, son pays, et Dieu lui-même; que la raison lui soit chère, et qu'elle réponde à ses détracteurs par cette question d'un sage : « Où trouver un abri tutélaire après avoir outragé la majesté de la raison? »