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La monotonie rythmique fatiguerait vite l'attention si à lélément sonore ne s'associait, dans la déclamation, l'élément intellectuel infiniment plus varié, qui repose sur Talliance des mots et des répétitions sonores. Cet élément de variété se retrouve dans la musique vocale avec paroles. Il se retrouve aussi dans les manifestations combinées de musique, de mimique, de paroles, de danse, de décors, qui constituent depuis l'antiquité certains spéciales lyriques, et qui ont singulièrement augmenté en complexité, de nos jours, dans nos opéras, nos drames musicaux ou nos ballets.
— Dans les parties des arts du mouvement (danse, mimique) qui se rattachent à la vue. on retrouve comme sources de la jouissance esthétique : 1° l'un des principes des arts sonores : le rythme, se traduisant en mouvements et gestes réglés ; 2*^ des satisfactions de formes et de couleurs qui remplacent pour l'œil la jouissance que donnent à l'oreille la mélodie, l'harmonie et le
la versification française (Lemerre, éditeur). J'y ai expliqué comment, dans l'alexandrin, le nombre lixe des syllabes et les alternances de syllabes fortes et faibles fournissent un nombre limité et pourtant varié de schémas rythmiques. Ceux-ci se retrouvent, avec plus de variété, dans les vers plus courts.
9i DU ROLE DE LA MÉMOIRE
timbre. La combinaison de ces deux éléments dans un phénomène passager impose à chacun <l"<'ux une certaine simplicité pour être perçue par la vue et emmagasinée, au fur et à mesure dans la mémoire, de façon à former un ensemble organisé, source de sensations agréables, et non de fatigue. Les règles de la danse, de la mimique, sont fixées d'après ces principes. L'intervention de la musique rythmée facilite le plus souvent dans ces arts, à Tattention, la perception des symétries esthétiques. Ces règles doivent, tout en évitant la monotonie, d'autant plus exclure de trop grandes complications soit de mouvements, soit de couleurs, qu'en général des associations de sentiments ou d'idées se joignent dans les arts du mouvement s' adressant à la vue, aux perceptions esthétiques et que celles-ci ne doivent pas absorlicr en la fatiguant l'attention du spectateui'. La chose est encore plus évidente si le spectateur est en même temps acteur, puisqu'ici la fatigue physique qui succède à un exercice agréable des Mjuscles, mettrait vite fin à la jouissance est liétique.
— Les arts du repos s'adressent exclusivement
MÉMOIRE ET ESiliÉTIQUE 95
à la vue. Ils peuvent réaliser, dans des conditions particulièrement favorables ce moindre effort de l'attention joint à une certaine dose de variété ({ui sont les bases nécessaires de la jouissance esthétique et que nous avons constatées à Torigine de cette jouissance dans les arts du mouvement.
• Le premier des arts du repos, celui qui se rapproche le plus de Fart musical par son absence de reproduction d'objets réels, est Tart décoratif confiné à des ornements hnéaires, excluant par conséquent Fimitation, même stylisée de plantes, animaux, figures humaines, etc. Beaucoup d'objets matériels ont été ainsi décorés par Findustrie humaine (poterie, étoffes, armes, parois, etc.) et ont offert aux yeux les éléments dune jouissance esthétique. Elle repose, comme dans la musique simple, sur une ordonnance de lignes se combinant suivant certaines proportions et formant des figures agréables à Fœil qui se répètent dans l'espace, comme les thèmes d'une mélodie dans le temps, avec certaines alternances régulières qui constituent les conditions de simplicité et de variété relative nécessaires à une première perception esthétique.
Dès que Tart décoratif reproduit dans ses combinaisons des objets réels, il devient le premier échelon des arts plastiques proprement dits, et réalise, seulement dans des conditions plus rudimentaires, les problèmes de composition et d'invention que l'art plus libre et plus développé aura à résoudre. Il ajoute souvent aux combinaisons linéaires et géométriques des ornements tirés de la flore ou de la faune, ou même des corps humains en ne reproduisant que ceux de leurs contours essentiels qui se prêtent à la symétrie. Lart décoratif, même ainsi complété, offre encore à l'observation et à la mémoire trop de simplicité pour émouvoir profondément la sensibilité. 11 lui procure des sensations esthétiques bornées; c'est d'ailleurs son but. puisqu'il cherche seulement à donner du charme d'aspect à des objets utihtaires.
— Les véritables arts du repos s'adressant à la vue : architecture, sculpture, arts du dessin, imitent forcément (ou emploient) des choses qui ont existé ou qui existent : ce qui est une première simplification, en même temps qu'un attrait, pour l'attention qui se rend compte immédiatement du « déjà vu » au moins partiel
êl du degré de ressemblance avec la nature. L'artiste en générai réalise d'autres simplifications qui proviennent en partie du travail qui s'est fait dans son propre organisme d'observation.
Quelle que soit en effet son acuité de a ision et sa fidélité de mémoire, il ne peut tout reproduire de ce qu'il voit. Forcément il choisit. Cela est nécessaire pour sa production ou sa propre interprétation, et comme il produit ou interprète non seulement pour lui-même, mais pour être compris de ceux qui verront son œuvre, il procède par groupement de certains éléments et par effacement relatif ou exclusion de certains autres. Il recourt pour cela, dans chacun des arts de la vue, à des procédés un peu différents, mais qui tous reposent cependant sur quelques principes communs. C'est ainsi que l'architecte, tout en s'attachant à satisfaire aux conditions utilitaires de l'édifice qu'il doit construire, cherchera des symétries, des répétitions, des équilibres qui jouent un rôle d'autant plus important que l'édifice construit est plus grand de dimensions, ou plus compliqué dans ses contours. Ainsi la vue d'un monument de grandes propor-
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tions nécessitera, pour être source de jouissance esthétique, une symétrie dans ses diverses parties, qui épargne aux yeux la nécessité d'en regarder attentivement et successivement tous les éléments pour les fixer par la mémoire. En général, la hauteur de Tédifice pourra avec avantage dépasser, quand cela est possible pratiquement, la largeur, parce que les yeux ou même le visage se déplacent plus facilement dans le sens vertical que dans le plan horizontal'. Delà, le goût pour les colonnes, les tours, les clochers, les flèches. Ils se gravent aisément dans la mémoire par la facilité de la réitération du regard de bas en haut, tandis qu'elle retient difficilement l'image des façades ou d'intérieurs prolongés qui
1. Dans co dernier cas, il faut un mouvement des yeux ou de la tête tournant sur le cou qui, s'il nécessite une certaine amplitude, est pénible. Ceci s'applique aussi bien aux arbres élancés, aux corps humains allongés, etc. Notre habitude de voir dans le sens lioiizonlal un espace restreint assez étroilement (6 kih)inètres environ en regaidant de 3 mètres au-dessus du sol), par la rotondité mOme do la terre, nous a accoutumés à chercher l'idée de la grandeur de l'espace dans le sens vertical (le ciel, les étoiles, etc.) où rien n'arréle le regard. Il est possible que, si elle se généralisait, l'habitude des trajets en aéroplanes qui montent à des hauteurs inusitées et par consé<|uent reculrnl .singulièrement l'horizon, modifierait nos concepts sur ce point. Déjà la mer ou une vaste plaine, vue d'une haute cime, nous procure une impression de grandeur d'espace qu'on compar»quelquefois à l'aspect du ciel.
ne sont pas la simple répétition d'une travée ou (l'un groupe de travées en petit nombre et ellesmêmes symétriques entre elles, de deux en deux par exemple. Les colonnades réselvent le problème d'une façon simple, et on sait le parti que l'antiquité en a tiré. Les arcades, si familières à la Renaissance, sont encore une solution simple et élégante du problème posé à Farehitecte \
— Ces mêmes conditions de symétrie ou de répétition seront mutatis mutaudis nécessaires pour fixer rattention sans la lasser, dans les compositions plastiques : statuaire ou peinture. Môme des figures ou des objets isolés comporteront une certaine symétrie que fournit d'ailleurs assez souvent, dans une certaine mesure, la nature imitée par lartiste ; mais si celui-ci icproduit des objets animés, il devra forcément
1. A ce mtme ordre de cctnsidéralions se rattache le charme du reflet des objets dans l'eau comme dans un miroir (arbres, édifices, mtme les nuages, etc.). Ce doublement symétrique par renversement, qui est souvent utilisé par l'architecture de jardins, est une source de jouissance pour l'œil qui perçoit la double image sans elTort et avec un élément de variété, non seulement dans le contour mais dans la couleur, l'influence de leau, le plus souvent ridée par le vent ou colorée par les taches du fond et de la lumière, modifiant sensiblement la coloration et même les contours de l'objet tout en en respectant la forme générale.
Vjniversltat WBUOTHECA
choisir parmi ces syinclrics parce qu'elles varient incessamment. S'il la choisit trop complète dans toutes ses parties, il tomhera dans ce qu'on appelle la roideui\ ce qui veut dire que Fattention sera vite lasse d'un aspect trop monotone et uniforme, très différent de la vie dont l'ohservation lui procurait des jouissances de nouveauté, même au prix d'une certaine fatigue. L'art du peintre ou du sculpteur consiste à trouver et à fixer des symétries en quelque sorte de second degré, comme par exemple un mouvement de la jambe s' opposant à celui du bras, ou le geste de la tète à une inclinaison du corps (s'il s'agit de figures humaines ou animales). Là, l'artiste a un répertoire d'une grande variété, où il peut puiser sans s'éloigner d'une simplicité relative'. IVous verrons plus loin que l'accoutumance du spectateur joue un certain rôle dans la dose de variété qui est permise à l'artiste, de même que dans les suggestions sentimentales qu'elle provoque. Celles-ci naissent de l'accord observé par la mémoire, dans la vie réelle, de certains mouvements, de certains gestes des membres, de certaines déformations des visages