Taine y a insisté pres(iue avec excès
des plus complètes que puisse goûter Torganisme suffisamment cultivé, puisque à la fois la curiosité, l'activité de la mémoire et la jouissance esthétique y trouvent leur compte.
C'est dire combien il serait désirable que par le loisir et Téducation, le plus grand nombre possible d'hommes pût percevoir et comprendre ties impressions d'art, se substituant à tant d'autres fatales à l'hygiène, à la morale, à la race, et procurant à ceux qui les goûtent des jouissances mille fois supérieures à celles des délassements vulgaires, non seulement en noblesse, mais en réelles et profondes satisfactions.
Le laid est-il seulement constitué par l'absence des éléments qui à notre avis forment le ôeau? Autrement dit la laideur est-elle purement négative?
Dans ce cas il semble que l'impression du laid sur nos organes devrait toujours se traduire soit en indifférence, soit encore plus en répugnance.
Or il n'en est pas toujours ainsi. Souvent le laid nous amuse, ce qui est encore une façon de
\'-iS in- ROLE DE LA MÉMOIRE
plaire. Toute la lliéorio de la caricature et de la charge dans les arts plastiques, des gestes dits comiques dans les arts du mouvement, repose sur ce postulat que l'inverse de la beauté produit dans certaines conditions une sensation plaisante. Je ne crois pas que l'explication de ce fait (qui se rattache à celui du rire) soit simple. 11 y entre à mon avis des influences d'ordre très divers ; mais dans chacune de ces influences la mémoire me paraît jouer un rôle essentiel : de .sorte qu'en fin de compte beaucoup des règles qui conditionnent la production du beau pouiquil agisse sur notre organisme de perception, s'appliquent également à la représentation du laid, faute de quoi nous nous trouvons en pré- .sence d'un simple désordre qui nous laisse ou indifl'érents ou hostiles, ou d'une fatigue qui tourne vite en dégoût.
Je reviendrai plus loin brièvement sur ces règles : mais auparavant je voudrais éclaircir la (juestion des cas dans lesquels la laideur suscite en nous un certain agrément.
Il me paraît remarquable d'abord que la laideur représentée nous amuse surtout lorsqu'il .s'agit d'un «Mre vivant, et d'autant plus que cet
t'tre se rapproche plus crun de nos semblables. La déformation des choses matérielles nous choque sans nous divertir. Pour les animaux, leur charge nous réjouit davantage à mesure qu'ils nous sont plus familiers et plus mêlés à notre vie. La même observation s'applique aux hommes. La caricature des peuples lointains pique notre curiosité, mais ne nous fait pas rire. Plus nous connaissons et pratiquons les individus caricaturés, plus nous nous plaisons à la déformation systématique de leurs traits : si c'est un homme (ou femme) célèbre, d'État, d'art ou de théâtre, et si la charge est réussie, c'est une vraie joie — et certains journaux illustrés sont ce jour-là très recherchés.
Il est évident tout d'abord que la mémoire joue ici un rôle prédominant : pour juger la déformation, il faut connaître et se rappeler le type non déformé : il faudra de plus que la mémoire puisse aisément remonter de la déformation à loriginal et le retrouver dans les exagérations de l'artiste^ : c'est ce qui se produit dans
1. La transformation d'un être humain en animal par trop élitigné du type homme (par exemple les hommes-animaux fantasques d'un Bosch) ne nous divertit pas parce que l'effort de reconstitution est trop grand.
les caricatures d'êtres aimés ; cela nous amuse de retrouver le vrai sous la grimace, comme celle-ci divertit les enfants, à condition qu'elle ne dure pas.
Mais cela ne suffit pas; pour que la difformité ré«'lle ou représentée d'une façon un peu durable nous plaise, il faut, pour obtenir ce résultat, (ju'il se joigne un sentiment à la fine perception physique. Ce sentiment n'est pas toujours de nature élevée. Je crois même que très souvent il est d'ordre égoïste : le plaisir de constater la laideur vient dans bien des cas de ce qu'il s'agit du prochain, et que soi-même on s'aperçoit (ou s'imagine) supérieur. C'est là le fait lorsqu'il s'agit d'un prochain quelconque : si ce prochain appartient à un parti, à un groupe, ou simplement à une opinion, qu'on combat ou n'aime pas, les adversaires jouissent de la constatation d'un ridicule dans ses traits ou dans son attitude, comme ils jouiraient d'une erreur grossière relevée dans sa tactique ou son argumentation.
Le rire devient alors une manifestation de \ ictoire — ou au moins de supériorité.
Il me parait se rattacher peut-être dans ce cas à des origines historiques.
J'ai souvent eu la pensée que le rire (qui est une contraction des muscles de la joue et des mâchoires — par conséquent un effort) avait été primitivement le geste de riiomme découvrant ses dents avant de mordre dans la proie livrée à sa faim. Bien entendu ce geste, une fois entré dans l'habitude héréditaire, s'est prêté à des manifestations de genres très difiérents de celui de la faim assouvie : dans bien des cas le rire exprime une simple satisfaction qui n'a plus aucun rapport avec la faim apaisée. Chez les êtres jeunes il manifeste la joie de vivre : de plus, rendant le visage expressif, éclairant les yeux par le jeu des paupières, découvrant les dents qui dans la jeunesse sont généralement blanches et belles, il devient un moyen de séduction réciproque pour les sexes. De là il passe dans l'usage comme simple moyen de sociabilité aimable.
C'est là en quelque sorte le rire altruiste, attractif. Il n'est personnel que par le désir de plaire — ce qui est un égoïsme à effet reculé. Ce rire-là diffère tout à fait de celui dont nous traitions auparavant, oii il est resté de l'hostilité apaisée par le constat de la victoire, ou bien un
certain orj;ueil de la supériorité de soi* attestée par une difformité qui n'entraîne ni la pitié, ni le dégoût d autrui, par son excès.
— Ceci est surtout vrai des impressions de laideur de la vue. La laideur proprement dite ne réjouit guère l'oreille. L'intervention de la mémoire peut lui procurer cependant par les sons ou encore mieux par les mots, des impressions plaisantes qui sont, par certains côtés, d'un caractère diflerent de celles de la difformité plastique.
Généralement ces impressions plaisanlcs paraissent venir d'une interruption subite dans l'ordre habituel des sons ou des mots (représentant des pensées ou des images) et du rétablissement immédiat opéré par la mémoire de cet ordre interroFupu. L'hiatus entre les sons ou les mots provoque un rire (lequel est lui-même un hiatus) signe de gaieté, qui cesse par la reconstitution de 1,1 tilière habituelle. Les mots drôlement coupés ((( le roi bar — bu qui s'avance... » et toutes les cocasseries des chansons populaires où le système musical souligne et impose les coupures inattendues), les répétitions de syllabes