‹ Du rôle de la mémoire dans nos conceptions métaphysiques, esthétiques, passionnelles, activesChapitre 8 sur 18 · Cf. Hohn, Lu Xaismurc de riiitclligciirc (i9lï · texte numérisé non relu

Cf. Hohn, Lu Xaismurc de riiitclligciirc (i9lï

DANS LA MÉTAPHYSInUE 3o

i udimontairement, avec possibilité d'agir en raisonnant, par son propre organisme, et par suite de manifester extérieurement le résultat de son raisonnement.

CQuels que soient le degré de ce raisonnement, ses caractères particuliers, sa source (hérédité, ! éducation, imitation, etc.), il suppose la faculté d'emmagasiner et de faire revivre des impressions passées, donc ce que nous appelons d'un terme v4rop général, la mémoire. Il faudrait appeler « êtres )) les groupes d'atomes qu'elle régit, et « choses » lés groupes qui en sont dépourvus J— Où s'arrêterait exactement Féchelle des êtres et où commencerait celle des choses'?

C'est là une de ces questions de plus ou de

1. La distinction est d'autant plus dilïicile que nous ne pouvons rétablir que sur des manifestations sensibles à nos organes de perception. Supposons que la conscience existe chez les objets dits inorganiques, mais ne se révèle par aucun phénomène de modification |)liysique ou chimique, conmient la connaitrions-nous ? (Cf. Fiéron, L'Écolution de la mémoire, passim). — Cf. Georges Bohn, op. cit.. sur les phénomènes des tropismes et « de la sensibilité ditïértncielle > dans « la naissance de lintelligence i). L'auteur démontre que beaucoup de phénomènes dits intellt^ctuels chez les animaux sont dus exclusivement à des iniluences physiques d'objets extérieures (lumière, chaleur, etc.). Je lis après coup dans son volume, p. lOi : « La mémoirt" a.ssociadce est pour n<>us le ciiterium du |tsychisme (chez les animaux). »

moins qui sont très embarrassantes pour l'observateur de la nature et qui soulèvent des montagnes de controverses. Celles-ci ne seront tranchées que par des expériences infiniment nombreuses et délicates. Celles déjà faites et enregistréc^s sont insuffisantes jusqu'ici au point de vue où nous sommes placés. — Dans une étude de ce genre, les comparaisons qui rapprochent les phénomènes de mémoire de ceux de nutrition, paraissent en général particulièrement fécondes\ D'un côté comme de Fautre, l'origine de la sélecjjon^ semble nmnileste: c'est-à-dire que lamémoire,

1. Le fait de transformation des éléments chimiques extérieurs en matière vivante, par le canal de la nutrition, n'est pas au fond moins extraordinaire que la transformation du contact de nos sens avec le monde extérieur en souvenirs. Dans les deux cas c'est une addition délémcnls externes à notre propre substance qui s'appauvrit simullancmcnt d'autres éléments et tantôt maintif-nt son é(iuilibre, tantôt s'enrichit en s'accroissant, tantôt s'amoindrit, mais est en tous cas dans un flux de transformation perpétuelle avec un fond de règle de vie, d'habitudes (^ui reste stable à travers tous les changements : ce qui semble contradictoire. Le plus extraordinaire c'est que tout cela aboutisse à un pur retour à la matière brute. La reproduction par la génération a bien, auparavant, transmis la vie, mais toujours temporaire et s'achoppant, à son tour, à la dissolution en substances inanimées. Au fond, la stabilité de certains éléments dans la transformation incessante de la vie est une sorte de transmission héréditaire des éléments vitaux qui disparaissent, à ceux qu'ils engendrent, analogue à l'hérédité des caractères acquis d'une génération à la suivante.

comme le goût S emmagasine les notions qui peuvent le mieux assurer la continuation de Ta vie.

j^ar exemple, la recherche, la sorte cl la qualité des aliments, ou les moyens de se détendre contre rextérieur^ et laisse s'éliminer les autres, par exemple, les sensations de la nutrition intérieure du corps lorsqu'elles n'entraînent pas une sensation douloureuse ou spécialement agréable: de même les rêves du sommeil quand ils ne doivent pas exercer une influence sur l'activité consciente. — Pour arriver à quelque chose de clair et de positif dans cette analyse de la question, il faudrait prendre l'histoire de la mémoire chez les hommes à certains stades de civilisation et de développement, et examiner sur quels points elle s'est particulièrement intensifiée et sur quels points elle est restée relativement tardive ou paresseuse. On pourrait faire des analyses du même genre sur des hommes vivants à la même époque, mais dans des conditions d'existence sociale ou naturelle difïérentes. L'individualité joue assurément un rôle important dans la force ou la spéciali-

1. Tant que la notation des; phénomènes de mémoire ne se f'Ta pas par un instrument indépendant du langage (plaque photograplii(}ue, réactif chimique, etc.), l'analyse de ces phénomèoes restera forcément une suite de comparaisons.

sation de la mémoire: un nombre suffisant d'expériences cependant procurerait probablement des moyennes d'où Ton pourrait tirer d'intéressantes conclusions sur révolution de la mémoire suivant les conditions de l'existence. Ces expériences faites par groupes de populations d'existence à pt'u près homogène et simple seraient particulièrement instructives et suppléeraient à celles qu'on ne peut plus faire sur les générations éteintes du passé : celles-ci ne nous ont pas laissé, faute d'esprit d'analyse, les éléments nécessaires à une étude d'ensemble sur ce point ; on peut cependant, el on l'a déjà fait, de leur littérature, de leurs croyances, de leurs mœurs, tirer des inductions sur les caractères dominants de leur mémoire ^ Il va sans dire que l'étude des animaux (en partant des moins bien doués) doit fournir des données précieuses sur les différents stades de la mémoire. Le côté utilitaire y joue assurément le rôle essentiel.

Laissons de côté cette partie en quelque sorte historique du sujet ^ : examinons la mémoire dans

l. Voir notamment Lévy-Jirulil, Les Fonctions mentales dans les socièti's inférieures , et Picron, Évolution de la mémoire.

â. Dans celte partie historique, il faudrait étudier si la mémoire des sensations intérieures de notre organisme n'a pas

son fonctionnement actuel et clierclions son rôle dans la formation de quelques-unes de nos idées fondamentales : là. elle se sépare tout à fait des modes de fonctionnement de la nutrition.

s^ous avons vu que la mémoire procède par distinction d'images. La différenciation est son moyen d'action unique et constant, et, c'est, nous Tavons dit, un moyen artificiel contraire au mouvement de la nature qui est continu.

Cette différenciation, purement artificielle dans son origine, est la source de nos conceptions intellectuelles^/

Il en est résulté, nous l'avons vu, notre création, par la pensée, dètres distincts de nous-mêmes.

Ces êtres, nous les classons dans des hiérarchies qui nont de valeur que pour nous-mêmes au point de vue des relations que nous devons avoir avec eux.

dû primitivement exister comme celles des sensations extérieures. Gelle-ci nous est nécessaire pour vivre, tandis que l'autre, dans le jeu normal des organes, est devenue inutile et a disparu. Elle reparaît dans le cas de désordre, douleurs, troubles, etc.

Une de ces hiérarchisations repose sur le plus ou moins d'analogie que nous constatons en fait d'organisation intellectuelle, entre les êtres et nous. C'est une hiérarchisation qui n'a peut-être aucune valeur réelle dans le dessein général de l'univers. Mais la mémoire, créatrice des combinaisons d'action par le raisonnement, étant notre principal moyen d'influence sur le non-moi, nous attachons l'idée de puissance comparative au plus ou moins d'organisation des êtres à ce point de vue : jugement qui est très souvent faux, car les éléments bruts ou les êtres vivants dits inférieurs sont, en l'absence complète ou presque complète d'organisation intellectuelle, beaucoup plus puissants à notre égard dans bien des cas que les êtres mieux doués et nlême voisins de l'homme sous ce rapport: nous luttons contre ces petits êtres ou ces corps bruts, mais finalement, par le nombre ou la simple force, ils nous menacent de destruction.

Contre ces éléments ou ces êtres inférieurs, l'homme, inférieur à eux en puissance sous beaucoup de rapports, ne peut avoir confiance que dans son raisonnement, fruit de sa mémoire, (|ui le rend dans certains cas supérieur à eux,

DANS LA MÉTAPHYSIQl'K il

au moins temporairement. Aussi à mesura qu il se civilise, la supériorité lui apparaît-elle dans le sens d'une augmentation des facultés intellectuelles plutôt que dans celui d'un développement de force physique. — celle de la nature brute, — ou de la puissance par le nombre peu exigeant pour les conditions de la vie, qui est celle des êtres inférieurs : à Fhomme, vu la complexité de son organisme propre et de ses nécessités vitales, cette puissance-là est interdite au delà de certaines limites.

La conception de supériorité qu'il dérive de sa propre constitution opposée à celle des autres êtres, l'a amené à placer au sommet de la hiérarchie des êtres, des organisations supérieures à la sienne propre et qui ont varié avec ses propres conceptions delà supériorité. Il a d'abord conçu des dieux ou des demi-dieux, presque exclusivement pourvus de force plus que lui-même (animaux, héros, éléments, personnages*); — puis à mesure qu'il a mieux analysé sa propre organisation, il a imaginé des êtres de mieux en mieux doués sous le rapport de lintelligence

1. « Dans les vieilles morales religieuses, les dieux commandent et punissent. » (Loisy, op. cit., p. 43.)

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consciente': ce sont des êtres encore humains par leurs racines profondes, mais qui s'épanouissent en divinités dotées chacune de facultés supérieures (mythologie antique). — A la grandeur de la conscience supposée toujours s'accroissant, mais divisée entre plusieurs êtres divins se joint progressivement, nous allons essayer de le montrer, Tidée de Tunité de cause qui résulte pour ainsi dire mécaniquement de l'idée d'enchaînement des phénomènes qui a pour source le travail de conservation de la mémoire. Ces deux courants aboutissent logiquement à l'idée d'un être unique à conscience infinie et cause de tout-.

Toutes les religions ont leurs racines dans cette amplification, par l'imagination, de facultés purement humaines, amplification dans laquelle l'analogie a constamment guidé l'huma-

1. « Les nécessités du "[ouvcrnemcnt et de la défense des groupes humains ont contribué à mettre en relief les qualités de combinaison et de prévision de certains individus devenus des chefs, et ces qualités des chefs ont été transmises aux divinités. » (Loisy, op. rit., p. 103.)

2. C'est un raisonnement instinclil (juV-n vain voudrait combattre le raisonnement abstrait d'un Spinoza concluant que « ni dans sa façon d'exister, ni dans sa façon d'agir, la nature n'a de principe d'où elle parte, ni de but auquel elle tende. »

nité, observatrice directe ou par la mémoire de son propre être intellectuel : elle a transformé celui-ci en être infini sans chanj^er la nature de ses facultés.

— Dans la réalité, le flux des phénomènes est un tout continu, homogène sans interruption. C'est notre observation, nécessairement passagère, puisqu'elle ne peut se fixer que momentanément sur une certaine portion des phénomènes, qui V introduit la discontinuité. Cette discontinuité transforme la trame continue en chaîne de phénomènes séparés qui semblent se nécessiter l'un Tautre quand ils se suivent constamment : quand nous avons constaté que ce que nous appelons un phénomène a été suivi un nombre suffisant de fois par un autre phénomène, sans intervention de condition nouvelh' perceptible à nos sens, nous considérons, souvent à tort, le précédent comme cause et le conséquent comme effet. Au fond, nous faisons une simple hypothèse qui peut être fausse de deux façons : 1'' parce que nous considérons comme <b'ux phénomènes les deux parties d'un même phénomène (par exemple, le jour et la nuit) ; 2" parce que la constatation d'un retour régu-

4i DU ROLE DE LA MEMOIRE

lier pourrait toujours être démentie par un événement futur. Dans Téternel devenir, constaté par notre mémoire, nous transformons le post hoc en propter hoc, ce qui est, en somme, la simple constatation d'une série à retours constants dans ses termes, retours dont nous jugeons l'enregistrement suffisamment prolongé pour nous donner une quasi-certitude, d'où nous tirons lidée dune loi'. Cette loi n'est au fond qu'une courbe continuée liypotliétiquement.

— Ayant l'idée de la causalité, nous ne nous contentons plus d'observer le comment des choses : nous poursuivons le pourquoi, et nous le

1. Les hypothèses résultant diin enregistrement par la mémoire sont définitivement cristallisées dans la science écrite (jui les conserve et les ajoute Tune à l'autre en les rendant toujours présentes à l'esprit humain, lequel remplace dans un nomhre immense de cas le travail de la mémoire par celui des yeux. On ne saurait exagérer l'aide qu'ont apportée à la mémoire l'écriture d'abord, puis l'imprimerie, enfin la vulgarisation des livres et du papier ; ils ont constitué comme une mémoire relirée aux cerveaux individuels et matérialisée en mémoire collective toujours prête à fournir des renseignements.

Mais ces renseignements sont toujours approximatifs comme ceux de l'expérience même la plus récente, puis(|ue forcément les conditions, ne fût-ce que le jour, 1 heure, ou la seconde, ne .se retrouvent plus identiques. L'observateur juge par hypothèse telle variation sans influence sur le phénomène et la déclare négligeable, mais elle n'en existe pas moins.

poursuivons à Tindéfini en remontant d'effet en cause. Nous étendons à l'univers entier l'idée de causalité et d'effets. Une conception de l'infinité de l'univers nous forcerait à remonter, sans jamais nous arrêter, vers une cause qui fuirait toujours : l'idée même de cause s'y oppose, car une cause qui en aurait toujours une autre pour source, n'en est plus une pour l'imagination. Celle-ci s'arrête forcément à un moment de son exploration et conçoit une cause primordiale au delà de laquelle elle refuse de remonter. C'est évidemment une infraction à l'idée de causalité, mais c'est une infraction d'accord avec le champ fini des facultés humaines et, notamment, de la mémoire. L'homme, par l'idée de suhstance et par l'idée de cause, aussi bien que par le fonctionnement de sa conscience, est arrivé à la conception d'une substance, cause unique et universelle : il l'a appelée : Dieu, auteur de la création.

On peut dire que cette conception est fragile au point de vue purement rationnel, puisque reposant sur l'idée de substance et de causalité qui est elle-même une hypothèse, un postulat, elle en partage la précarité.

— Elle se heurte à une autre difficulté quand elle aboutit à lassimilation de Dieu à un être infini conscient. L'observation de notre propre conscience nous a révélé qu'elle n'existe que par la conservation d'impressions du non-moi sur le groupe particulier qui constitue le moi. Comment supposer un moi infini qui reçoive les contacts d'autres éléments, puisqu'il est lui-même infini, et comprend, par conséquent, tout dans sa propre substance ? Il y a là une impossibilité logique dans la définition même : elle n'a pas arrêté les hommes dans leur conception d'une Providence suprême, infinie et consciente*.

— La même précarité logique qui atteint lidée d'un Dieu infini conscient, atteint la théorie des « causes finales », lorsqu'elle implique un règlement antérieur des phénomènes du cosmos par une finalité prévoyante. L'omniscience, lOiiiniprévoyance dun être supérieur ne peuvent guère subsister en même temps (juc la liberté de détermination des êtres particuliers, que chacun

1. L'exemple de la paternité et des sentiments (jnelle a engendrés dans la famille a amené l'homme à l'idée de la patcniité divine, en plus des autres attributs de la Providence : mais c'est nn côté de la (jueslion qui nous entraînerait trop loin.

DANS LA MÉTAPHYSIQUE i"

d'eux délinit son libre arbitre v[ dont il trouve en lui-même le sentiment profond — et 1 on sait les efforts extraordinaires et d'ailleurs infructueux que l'esprit bumain a tentés pour concilier deux termes inconciliables. La mémoire jouet-elle un rôle, et quel est ce rôle dans ce contlil et dans le sentiment nirme du libre arbitre qui en est la source ?

(( Avoir conscience du libre arbitre, dit Stuart Mill dans sa Philosophie d'Hamilton, signifie d'avoir pu, avant d'avoir choisi, choisir autrement. » Le choix se présente dans des conditions singulières. Je pars d'un état connu qui m'apparaît le présent, et il s'agit de passer de cet état présent à l'un ou l'autre de plusieurs états inconnus qui n'existent pas, puisqu'ils n'existeront que lorsque je les aurai réalisés : je ne puis donc comparer le présent avec cet ou ces états futurs sur lesquels je suis censé hésiter ; je ne puis comparer le présent qu'avec des états passés qui ont été réalisés et qui vivent <lans mon souvenir, ou qui me sont indiqués par des autorités autres que moi-même. ^Vu fond, ce (jue j'oppose au présent pour savoir si et comment par moi-même j'agirai, c'est non le fu-

i8 DU ROLE DE LA MÉMOIRE

Uir. mais le passé : si je n'avais pas de passé qui subsiste dans ma conscience je n'agirais pas par ma propre iniliative ; — et c'est ce qui arrive aux tout jeunes enfants chez qui la mémoire n'a pas encore eu à jouer suffisamment, ou aux êtres restés faibles d'intelligence^/

— Mais rien ne peut m'assurer que l'état que je songe à réaliser sera la reproduction exacte d'un passé connu, d'abord parce que celui-ci est un souvenir, donc vague et indécis sur certains points, et ensuite parce que je sais (par la mémoire) que je ne suis pas seul à créer le futur, et que d'autres causes et d'autres êtres peuvent ou doivent influer sur lui, ou en tous cas modifier le milieu, c'est-à-dire les rapports des êtres ou des objets entre eux. J'ai beau peser le pour et le contre : il y a toujours de l'incertain dans Fun comme dans l'autre : ne fût-ce que par l'impossibilit»' de recréer le moment passé, l'instant exact auquel se réfère le souvenir — ce qui entraîne au moins une variation — je ne pourrai éviter un grain d'inconnu dans ma décision ; celle-ci aura toujours un certain caractère d'arbitraire ou d'aléatoire, qui me donne l'impression qu'elle aurait pu raisonnablement être autre, donc que j'aurais

DANS LA MÉIAPHYSIQUE 49

été libre d'agir autrement que je nai fait, donc que mon action n'était pas déterminée d'avance'. Que ma conclusion soit réelle ou non, peu importe, pour le point de vue où je me place : du . moment que je différencie par la mémoire des états différents de mon être et que je les vois par la pensée se succédant sans que j'aie pu déterminer avec précision les causes qui les ont fait se succéder, j'en conclus nécessairement ma liberté. Le sentiment de celle-ci résulte pour moi d'une indétermination relative des motifs successifs dans ma mémoire.fAu fond, l'homme est décidé par un souvenir de mieux-ètre qu'il oppose à une constatation présente. Il ne peut même pas agir autrement : entre deux mobiles il choisit toujours celui qui. par la pensée, c'està-dire par le souvenir, le rapproche d'un état de plus grande satisfaction : mais ce qui varie à l'infini, c'est la définition qu'il se donne à luimême de la satisfaction ou de la non satisfaction. Elle dépend dune nuiltitude d éléments, de con-

1. Au tond. Descaries entendait la liberté à peu près ainsi : « Si je connaissais toujours clairement, écrit-il, ce cpii est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ». (4° maL, 1,303, cité par Liard, op. cit., p, 243.)

D'ElCHTHAL. 4

tagions d'idées et d'exemples, de sympathie pour d'autres êtres, de traditions enfoncées dans son imagination Jïl se fait là un engrenage dont il est en grande partie inconscient, et qui se traduit par une notion du mieux ou du moins bien-être qui peut, à un moment donné, être très éloignée de celle qu'il a eue à une autre époque. D'où très grande incertitude dans le choix, et, par suite, dans l'action. Et de là vient que la ligne de conduite d'un homme ne peut jamais être prévue entièrement et infailliblement par personne, même par lui-même, en se rapportant à une période antérieure de son existence : c'est que dans l'intervalle un idéal de mieuxêtre qui était fourni par ses souvenirs peut avoir été plus ou moins modifié par toutes sortes de circonstances qui se sont gravées dans sa mémoire, et ont remplacé ou modiiié d'anciennes images.

— Un aperçoit, si l'on admet ces données, l'importance capitale qu'ont, au point de vue de la décision, le milieu, et, par conséquent, l'éducalion, l'exemple, la contagion des contacts sociaux (jui chacun fournissent et consolident dans la mémoire des impressions d'où naissent les actes,

DANS I.A .AiÉrAPHYSiMUE .' j 1

— par préférence pour celles qui seront une représentation du inieux-ètre. et par répugnance contre celles (jui représenteront un moins bienêtre. Il est probable que Tbonnne isolé suivrait à ce point de vue une voie à peu près uniforme. Il n'aurait qu'un petit nombre d'expériences personnelles pour modilier ses impressions premières. Formé en grande partie par l'iiérédité, il tournerait dans un cercle de décisions nouvelles très restreint, et aurait à peine l'idée de sa liberté, précisément parce qu'il cboisiraitpeu, retombant toujours dans les mêmes choix qui seraient guidés par l'unique souci d'éviter une souffrance déjà ressentie et de rechercher une jouissance déjà goûtée, comme de se défendre contre une bête féroce, ou de manger une proie ou un fruit dont la sensation savoureuse est demeurée dans son souvenii/ C'est le mélange social et le contact continuel d'autres êtres pareils à lui qui compliquent ses sensations, par suite ses souvenirs, et font de sa mémoire un guide indispensajble^mais beaucoup moins simple dans ses suggestionsySon mieux-être personnel s'enchevêtre de toutes sortes d'influences qui lui oient de son caractère uniforme et presque invariable.

11 dépend, pour son propre niieux-ètre, de nombreux mieux-étre d'aulrui.

La filiation, l'attrait ou lunion sexuelle, la paternité, les rapports de sympathie avec ses semblables, les liens dans lesquels il se conçoit avec l'univers, rattachent étroitement son existence à celle de beaucoup de vivants ou d'objets et augmentent ou diminuent ses jouissances ou ses souffrances par des réactions altruistes, directes ou indirectes. Directes, ce sont celles qui influent immédiatement sur la dose de son bien-être par ce qu'il y ajoute sentimentalement du bien-être d' autrui. Indirectes, ce sont celles qui agissent sur lui par l'exemple, par les doutes ou les augmentations d'espérance, que les actes des autres, résultat de leurs propres préférences, lui suggèrent.

On constate, dans ces conditions, l'importance pour l'action, c'est-à-dire pour le choix, de l'exemple, du milieu, de Ihabitude, de l'éducation. II s'agit de créer dans l'être humain une idée de mieux-être qui prenne pour lui la valeur d'un motif prépondérant et réponde à certaines données d'expérience générale de l'humanité, et non au pur instinct immédiat de l'individu, d'un

motif qui s'adapte à la vie à la fois individuelle et collective, que le remords sanctionne quand l'être humain y désobéit. Ces données de l'expérience séculaire et générale de l'humanité constituent la base de la morale à la fois individuelle et sociale. Elle a été évolutive et reste évolutive; mais par le fait même de la profonde complexité et de limplication des causes qui Tengendrent. elle est constituée dans ses grands traits à l'état relativement fixe pour une époque et pour un miHeu donné, époque et milieu qui ont été et seront, pour les choses essentielles, de très longue durée : d'où la permanence, suffisante pour les besoins sociaux, de ses règles principales et fondamentales ^

Les phénomènes du cosmos sont un tout qui

1. Je trouve après coup dans La matière et (a rie de M. Guillominot (p. 201) les intéressantes indications suivantes : « Considérons la matière organisée <lans n'importe (Quelle lignée d etros... pourvu quelle soit vivante, c'est-à-dire irritable... Tout se passe comme si le hasard d'une option laissait une marque indicatrice susceptible de guider l'option suivante, comme si les systèmes stationnaires de la vie conservaient dans leur cinétique... une certaine mémoire du déjà fait et comme si le souvenir du passé créait une indication pour l'avenir, une invitation à reprendre la même voie, une attraction vers les mêmes objectifs. »

5i DU ROLE DE LA MÉMOIRE

ne pourrait pas être autrement qu'il n'est, et où nous apportons, nous, avec notre sentiment du libre arbitre, l'idée d'une prévision qui suppose la possibilité de réalisation d'un autre mode d'être. Étant des êtres passagers et qui ne percevons que successivement, nous supposons des liens de cause à effet entre des phénomènes qui sont tous impliqués les uns dans les autres et qui, au fond, sont un phénomène unique, où nos sens de perception et notre mémoire introduisent le devenir par enchaînements de causes et d'effets. Ce devenir existe pour nous, mais il n'existe pas en soi. Il est simplement l'être avec ses lois irréfragables. Les uns y voient une tendance vers la vie. C'est exact, puisqu'il y a toujours plus de vie, saisissable pour nous dans l'univers. D'autres pourraient y voir une tendance vers la mort, et ce serait aussi exact, puisque tout ce (jui a vécu ou vit, est mort ou mourra, et que plus il y a de vie, plus il y aura de mort. De ce point de vue la cause finale de l'univers pourrait, au moins sur notre globe, aussi bien apparaître comme un dualisme entre la volonté de vie des êtres supérieurs et le dessein d'absorption perpétuelle de cette vie soit par des êtres vivants

DANS LA METAPHY.SIQIE OO

inférieurs, soit par la nature inorganique. Quel qu'ait été le progrès de l'homme dans sa lutte contre la nature, il n'a jamais triomphé de hi reprise par celle-ci des éléments mêmes de la vie individuelle au profit de la matière hrute ou d'éhauches à peine vivantes. Pour constater une certaine perpétuité, il faut se reporter à Fespèce : mais celle-ci même est menacée d'absorption totale, soit par l'action destructive d'autres espèces, soit par l'épuisement des ressources terrestres, soit par le refroidissement de la planète provenant du refroidissement solaire. Comment établir que la vie supérieure puisse, dans ces conditions, être considérée comme une finalité * ? On pourrait tout aussi bien y substituer comme but final l'existence des plantes, des vers ou des microbes, ou des substances purement chimiques.

— Un grand nombre d'hommes y ont substitué un idéal de vie post-terrestre, dépouillée de la

1. G'e?;t une des objections (jue soulève, il me semble, VEvolution créatrice de M. Bergson. L'éminonl philosophe établit une sorte d élan vital créant toujours plus de vie et limposant à la matière, mais celle-ci n'étant plus créée, s'épuise. i.'Evolutinn créatrice devrait donc s'épuiser elle-même faute de matière nouvelle. Par là elle serait destructive d'elle-même.

fragilité et de la caducité de la matière organique ; idéal qui se rattache, par des liens assez faciles à démêler, aux différents concepts qui naissent du fonctionnement de la mémoire, et notamment à ceux de Fespace et du temps, dont il nous faut maintenant dire quelques mots.

— J "oublie ici toutes les thèses kantiennes ou autres sur les catégories de Fesprit, et je me confine dans l'étude des résultats du fonctionnement de la mémoire des hommes suffisamment civilisés.

Si Faction de la mémoire était indéfiniment identique en tout à elle-même dans notre conscience, c'est-à-dire si ses impressions gardaient toujours la même intensité, tout nous paraîtrait le présent. Je m'explique : en sortant d'un tunnel je me trouve en face d'un paysage dont certains plans sont très éloignés, et je les regarde. Rigoureusement, si jf ne jugeais des objets extérieurs que par Irur emplacement réel, je devrais percevoir les différents objets de ce paysage par des sensations successives, suivant l'éloignement des objets : pratiquement, j'ai une impression totale simultanée et unique qui provient de ce que la sensation m'est procurée par des vibrations différentes chronologiquement

DANS l.A MÉTAPHYSIQUE 57

dans K'ur point dr dt'[)art. mais simuJtanéesdans leur perception par mon œil. S il n y avait pas d'affaiblissement dans l'impression une fois perçue, elles subsisteraient toutes à Tétat de continuité et je n'aurais pas Fidée de succession dans les sensations. La perception de temps ne peut provenir que d une alternance d impressions différentes de qualité ou inégales en intensité, mais dont les unes subsistent pendant la perception des autres, comme une mélodie se distingue d'un accord par la discontinuité sensible pour nous de ses notes, bien que la sensation d'une mélodie elle-même existe par le fait que la mémoire conserve les notes précédentes pendant le déroulement des suivantes.

Les alternances de retour du phénomène perceptible peuvent être éloignées ou rapprochées Tune de l'autre : comme, par exemple, les levers ou les couchers du soleil, ou tels phénomènes astronomiques, comparés au rythme des flots de la mer. Pourvu que le souvenir de l'impression précédente subsiste, suivie d'un affaiblissement, puis d'un retour d'impiession plus vive, la perception de la périodicité naît dans l'esprit et engendre la notion du temps. « La conscience,

dit bien Tli. Ribot {Evolution des Idées générales, p. 197), esl ]a condition nécessaire d'une notion quelconque du temps qui paraît et disparait avec elle'. »

En revanclie. en Tabsence de ces alternances, nous perdons la notion du temps qui s'écoule. Ainsi dans la rêverie éveillée, ou dans la contemplation paisible d'un spectacle sans changeïuent, comme d'un borizon éloigné — une vue de montagnes — la mer ou un lac aperçus de loin, etc. Tout le monde connaît cet « oubli du temps » qui est souvent recherché comme un repos. Le sommeil profond sans rêves est une relâche encore plus complète sous ce rapport. Là, nous n'avons plus aucune perception de la fuite des heures, et ce n'est que par des signes extérieurs que nous nous apercevons, au réveil, du temps qui s'est écoulé depuis que nous nous sommes endormis. Au contraire, pendant le rêve à images nettes nous avons, sans la mesurer, la sensation de la succession des épisodes, donc celle du temps.

1. Je lis après coup dans Bergson : Données immédiates de la conscience, p. 33 • « La succession (des positions d'une aiguille d'horloge) existe seulement pour un spectateur conscient qui se remémore le passé. »

DANS LA MÉTAPHYSIQUE o9

Je ne crois pas, d'ailleurs, que l'esprit humain, tout en la sentant confusément sous forme de durée, aurait jamais pu se définir à lui-même la perception temps sans l'intervention de l'idée d'espace. Les deux notions se relient étroitement entre elles*.

Là encore, la mémoire, agissant sur les perl'cptions du toucher et de la vue. joue un rôle essentiel.

Le toucher, comme l'a bien montré M. Georges Guéroult (Revue des sciences, février 1916), nous fournit la notion de points indivisibles pour notre faculté de perception tactile, comme un son est indivisible pour l'ouïe, ou un rayon lumineux pour la vue : mais sans la vue et la mémoire il n'en naîtrait pas pour l'esprit, — pas plus que d'une succession de sons — l'idée d'espace".

1. Le vocabulaire même se transmet de l'une à l'autre : « avant, après, le temps qui passe, longueur de temps, » etc., qui sont dabord des termes d'espace. Cf. Destult de Tracy : El. d'idëolofjic, chap. i\ : « Le seul sentiment de notre existence, la seule succession de nos sensations sutîit pour nous donner l'idée de la durée : mais si nous ne connaissions rien autre chose nous n'aurions aucun moyen de la mesurer. Nous ne pourrions avoir l'idée de temps qui est celle d'une durée mesurée. »

i. L'idée d'espace ne nail pour nous du son ((ue par Tinter-

Sans la mémoire qui retient les sensations passées, tout en les gardant distinctes des sensations directes nouvelles, je ne saurais pas en touchant un point, que j'en ai déjà touché un ou plusieurs autres.

La vue me renseigne sur les déplacements de lorgane tactile vers les points que j'ai successivement touchés : elle m'apprend si je touche plusieurs fois le même, ou si j'en touche d'autres successifs. Elle me renseigne encore, par ses ressources propres, sur l'éloignement respectif des objets touchés et me fournit tes moyens de mesurer ces intervalles, mais ne peut le faire qu'éclairée constamment par la mémoire, sans laquelle aucun de ses procédés ne se réaliserait. On peut donc affirmer que la mémoire est la racine de l'idée d'espace, comme elle est la racine de l'idée de temps. Sans elle nous n'aurions jamais que la perception dun présent, et celle d'un point ou dune forme uniques. La mémoire nous fournit le sentiment de la durée et de la successsion des phénomènes. Elle nous

raédiaire d'un arlifice, lequel consiste à dérouler le son sur un cylindre où il s'imprime en transformant les vibrations en dimensions spatiales : et c'est par des termes d'espace que nous distinguons les sons en hauts, bas, graves, aigus, etc.

lournit en même temps les moyens de mesure de l'espace, et, par la suite, du temps, puisque nous traduisons le temps en espace franchi, et n'avons pas d'autre moyen de le mesurer.

C'est par elle que se constitue, comme par des alluvions successives, ce passé sur lequel nous vivons, qui est, au fond, notre vie réelle, puisqu'il s'ajouteMoujours dans notre pensée au présent avec lequel il fait corps : c'est par elle que nous ne pou^'ons pas vivre hors du temps et quil s'incarne en quelque sorte comme un élément essentiel dans notre organisme intellectuel. De là à considérer la notion du temps comme innée dans notre esprit, il n'y avait qu'un pas, et la métaphysique l'a franchi : mais ce qui est inné en nous avec la vie, c'est la mémoire, ou plutôt sans elle, la vie intellectuelle ne serait pas possihle, puisque tout raisonnement suppose un passé conscient.

— Mais il suppose aussi un avenir qui s'ouvre à l'action.

C'est encore la mémoire qui, par une sorte de projection en avant de ses souvenirs du passé, nous fournit l'idée de ce temps à venir. Seule l'expérience consciente du déjà perçu peut nous

donner la notion (trrs extraordinaire en ellemême) dun espacement futur dans le temps. Sans la mémoire nous ne l'aurions certainement pas et nous serions comme Tenfant qui voit tous les objets au même plan et croit pouvoir les toucher en même temps.

C'est la mémoir»' qui nous procure la prévision du temps futur (jui nous sera nécessaire pour l'action. Si nous ne l'avions pas, nous ne pourrions pas faire un mouvement quelconque conscient, garrottés que nous serions par le pré- .sent, puisque tout mouvement suppose un devenir, donc une évolution nécessitant du temps. Rien ne sert de désigner cette évolution, ce développement, sous le nom de vie. Dès qu'il est régi par une action consciente, il ne peut se passer de l'idée de temps et de celle d'espace, qui lui est connexe, ni de leur application aux actions à venir. Privés de ces concepts, nous agirions par une sorte d'instinct comme les animaux uniquement déterminés par des motifs extérieurs et sans calcul préalable du temps nécessaire à l'action, ni de la succession à imposer aux différentes parties de celle-ci.

— Dans cette projection en avant de ses im-

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pressions passées, et qui deviennent des prévisions d'avenir, il n'y a aucune raison pour qur l'imagination, servie par la mémoire, s'arrête à une limite plutôt qu'à une autre : car là elle n'est plus en face du réel comme dans le souvenir proprement dit, mais en face d'une transposition du réel dans l'hypothétique devenu vraisemblable par sa ressemblance avec le passé enregistré. Dans cette transposition, l'esprit humain doit, presque forcément, aller à l'infini, puisque rien de réel ne l'arrête en l'enchaînement des images futures. Dans le passé, la portée de son souvenir est pour la pensée la mesure de l'étendue qu'elle accorde au temps et à l'espace : mais dans ses vues d'avenir basées sur sa concordance probable avec le passé, elle n'a aucune mesure de ce qui doit exister dans l'une et l'autre catégories : n'ayant en elle-même aucune mesure, elle en conclut que le réel n'en a pas non plus, et elle en tire logiquement la notion de l'infini dans l'espace, et de l'infini dans le temps qui est l'éternité.

Là encore la mémoire est la vraie source de l'idée d'éternité pour l'être vivant, idée qui est elle-même un des fondements de presque toutes

les religions, au moins des peuples civilisés. Ayant conçu Tinfini comme un prolongement, sans limites dans le temps, de sensations conservées par la mémoire, Fliomme applique l'idée d'infini à sa propre existence consciente, qu'il sait, du fait de l'expérience retenue par le souvenir, devoir être tranchée en apparence par la mort. Colle-ci lui apparaît, non plus comme un arrêt, mais comme une transformation, et il établit une continuité entre la vie avant la mort et une \iv post morteni', continuité qui a changé de nature dans l'esprit des hommes suivant les résultats de l'observation emmagasinés par la mémoire et consignés dans la tradition. Sous ses diverses formes, l'imagination humaine a toujours paré l'éternité des souvenirs du passé et du présent de la vie.

Ces .souvenirs lui fournissent à la fois des données positives et des données négatives. Celle.s-ci consistent surtout à obliger l'imagination de séparer peu à peu le concept d'éternité de celui de matière organique, qu'elle sait forcément périssable, et de les rendre, en quelque sorte, indépendantes pour l'esprit : il est ainsi amené à concevoir une vie future qui n'aura

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plus, au point de vue de la durée, les caractères de la vie corporelle, tout en en restant par certains côtés une sorte de continuation mystérieuse : mais il ne peut pas la concevoir sans la doter de ce que lui fournit, comme données positives, le souvenir de la vie réelle terrestre. De là les notions du double, du paradis, de Tenfer, des liens subsistant entre les vivants et les morts, etc., qui sont, dans les différentes relig^ions, des amplifications de sensations réellement éprouvées et restées dans la mémoire.

Par là on peut dire que la mémoire est à la base de toutes les religions qui supposent pour Tètre humain une post- existence extra - terrestre ^

— Il va sans dire qu'elle est dune façon plus générale à la base de celles — et c'est presque toutes — qui revêtent un caractère utilitaire, sous forme de croyance en l'efficacité de la prière ou d'autres rites, pour obtenir, soit ici-bas, soit

1. Le spiritisme sous toutes ses formes peut être considéré comme une de ces religions.

La mémoire consciente étant la source d'autant de souffrances que de jouissances, certaines religions ont donné, comme idéal d'espérance, la suppression totale de l'existence consciente, par exemple, le Bouddhisme.

D'ElCUTHAL. 3

bb DL" RÔLE DE LA MÉMOIRE

dans la survie mystique, des intervt^ntions iavorables de la divinité (spécialement des miracles) et conjurer des maléfices ou des fléaux cosmi- (jues. Le souvenir de coïncidences fortuites ou mal interprétées entre certains actes humains et certains faits favorables ou nuisibles excite les croyants à les pratiquer d'une façon habituelle, sous forme de culte, de sacrifices, d'abstinences, de pèlerinages, etc. Ce souvenir, inscrit dans certains livres, dans des légendes, dans des traditions et des enseignements sacrés, devient dogmes qu'on ne discute plus et qu'on ne vérifie plus par l'observation exacte, mais qui jouent un rôle essentiel dans les croyances et, par suite, dans les mœurs et les institutions.

Avec rinnnortalité de l'ànie et les sanctions (ju'elle comporte, nous avons achevé de parcourir sommairement le champ de la métaphysique en (j iielque sorte classique : nous avons cru apercevoir quelque lumière jetée sur les racines que chacune des parties de cette métaphysique a dans le fonctionnement de la mémoire. Sans elle, elles n'exis-

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taraient pas : elles Fiaissent et se développent par elle: elles se développera ienf de même chez tout être qui serait doué de la mémoire dans les mêmes conditions que l'homme^ mais leur orij^ine retombe dans Tobscurité, et lesprit humain, pourvu par cette source de notions conformes à ses désirs et à ses espérances, n'en vérifie plus la nature et la valeur. Il semble vouloir oublier le tra- \ ail de sa mémoire. Celle-ci, après avoir produit ses déductions logiques s'abolit elle-même comme pour laisser à Fàme la sécurité de ses croyances ou de ses illusions : mais l'habitude de Fanalyse rationnelle ne peut pas ne pas à un moment donné réagir contre cet abandon de sa méthode, même quand certaines traditions, certaines conclusions chères ou bienfaisantes à beaucoup d'imaginations, sont en jeu. Elle applique à la métaphysique aussi bien qu'aux autres conceptions de la pensée humaine ses procédés d'investigation : et si elle arrive à se prouver à ellemême les détours par lesquels l'exercice de la mémoire, déviée de sa destination originaire, a conduit les hommes à des formules brillant*'s, mais fragiles, on peut refuser d'écouter sun témoignage : mais il ne faut pas lui reprocher

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d'avoir cliPivlié la vérité avec désinléressement, quelles qu'en doivent être les conséquences.

— Parmi ces conséquences de Taffaiblissement des idées dogmatiques en fait de métaphysique, il en est une sur laquelle nous ne voulons pas insister ici, parce qu'il y faudrait de longs développements, mais qui nous paraîtrait devoir être plutôt heureuse : ce serait l'abandon par l'esprit humain de certains dogmes politiques et sociaux qui sont un grand danger pour la paix et l'ordre des sociétés.

Nous vivons sur plusieurs de ces dogmes qui proviennent des mêmes tendances que celles d'où est née la métaphysique, et en vivant sur eux nous créons de redoutables difficultés à la vie des nations. Le dogme de la souveraineté du peuple, celui de l'égahté démocratique d'oii l'on a tiré la souveraineté, souvent despotique et anarchiqur, du nombre, celui des nationalités compris comme le droit absolu des peuples — ou d'uno simple majorité dans ces peuples — à disposer d'eux mêmes au point de vue de leur souveraineté d'États, sont parmi les plus dangereux de ces dogmes, — d'abord parce qu'ils

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reposent sur une conception inexacte des réalités humaines, et ensuite parce qu'ils supposent la possibilité de l'absolu dans les choses sociales et politiques, et répandent dans les masses la croyance à cet absolu. Nous voyons de plus en plus, dans l'immense tourbillon créé par la grande guerre, les conséquences où nous entraînent ce qu'on a appelé justement « de fausses idées claires » . Elles ne se seraient pas popularisées comme elles l'ont fait si elles n'avaient trouvé un terrain favorable dans des esprits façonnés aux généralités par les formules de la métaphysique, et habitués par elles à adopter comme des certitudes, des croyances simplement conformes à leurs désirs et à leurs aspirations. Il faudra probablement de dures expériences pour ramener les sociétés modernes à des idées plus saines et tenant plus de compte du relatif. Nous assistons actuellement à quelques-unes de ces expériences bien périlleuses pour l'époque qui les subit et qui ne laissent pas l'esprit sans de lourdes anxiétés sur l'avenir de la civilisa-

I. Jai abordé ces sujets dans Souveroineté du peuple et gouvernement. Alcan. éd.. 1 vol., 1892, et dansLrt ynerre et la paix internationales (Do'm, édit., 19(M).

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tion. Celle-ci a été si profondément bouleversée par la dernière grande crise européenne que tous ses maux et tous ses périls surgissent à la fois el que la complexité de la maladie permet plus de craintes au sujet de la guérison. Elle dépend en partie des méthodes de raisonnement et de travail que la société en voie de traitement pratiquera dans toutes les questions qui touchent à son bien-être moral et physique. Les problèmes de la métaphysique n'échappent pas à cette règle générale, qui est une règle de bonne méthode d'analyse.

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