IX. — Règle morale : achèvement de l'être fini
Nature du péché. Rapports de Dieu et du pécheur. Règle de l'éducation; culture de la Raison. Progrès.
Tout concourait, au xvni'^ siècle, à ramener une fois de plus la pensée philosophique vers l'étude du sujet. Spinoza avait cru pouvoir déterminer objectivement la nature des choses par la Raison; mais déjà Leibniz, dans le dernier grand système métaphysique qui eut paru, avait ramené la vue de la Raison à Fhorizon fermé do la monade. C'est le sujet, l'individu que le protestantisme avait mis au centre de la foi et la Renaissance au centre de la science par le libre examen, c'est lui que la politique allait mettre au centre des institutions sociales. C'était dans la pensée du sujet, dans le moi que la philosophie enfin allait pouvoir s'établir.
Or, la question et l'alternative qui se posait alors d'une manière décisive, c'était de savoir si le sujet n'est qu'une résultante ou s'il est quelque chose par luimême.
La philosophie naturaliste supposait peut-être que le moi, étant une production de la Nature, est une résultante; mais, avec Hume, elle s'apercevait pleinement qu'elle ne pouvait connaître en elles-mêmes les choses extérieures d'où il résulterait. Si le moi résultait de choses extérieures qui ne pouvaient être connues en elles-mêmes, c'est encore lui qu'on était réduit à élu-
DISSOLUTION ET RECONSTRUGTIOiN DES CONCEPTS. 1G3
dier; mais si, par cette étude, on se rendait compte qu'il y a hétérogénéité entre le moi et les choses objectivement représentées, cela donnerait à penser que non seulement les choses extérieures ne peuvent être connues en elles-mêmes, comme l'avait montré Hume, mais que le moi ne peut résulter des choses objectivement représentées, qu'il est par conséquent quelque chose d'original par rapport à elles, en un mot quelque chose par lui-même conformément à la doctrine de la philosophie rationaliste.
Mais s'il est quelque chose par lui-même, il s'ensuivra qu'il ne peut connaître les choses que relativement à lui, et non les choses en soi : voilà ce qui restera de la philosophie empiriste et ce qui constituera aussi une correction radicale de la philosophie rationaliste.
Il faut donc, et c'est la tâche que se donne Kant, chercher ce que le sujet est en lui-même, tout pur, ce par quoi il est original par rapport à toutes les choses qu'il croit connaître par expérience, soit extérieurement, soit intérieurement.
Or si le moi, si le je pense essaie de rétablir en lui la table rase d'où la philosophie empiriste veut qu'il soit parti, s'il supprime par un effort d'abstraction la représentation des qualités des choses, celle des choses mêmes qu'il croit connaître et toutes ses idées ou concepts de choses qu'il connaît intérieurement, il ne peut se représenter cependant qu'il pense sans se représenter du même coup de l'Espace et du Temps. Il semble donc qu'il porte l'Espace et le Temps en lui-même, inséparables de sa pensée. Mais la nécessité de cette représentation lui vient-elle de l'expérience? Vient-elle de ce fait qu'il a toujours perçu objectivement de l'Espace et du
Temps, en sorte qu'il soit incapable de s'affranchir de cette représentation qui lui a été toujours donnée? Mais il a toujours perçu aussi des choses, des qualités des choses, des images, des idées et il a pu faire abstraction de tout cela, mais il ne peut supprimer sa représentation de l'Espace et du Temps. Il peut supposer aisément que Tune quelconque de ces choses ou de ces idées ne soit pas, mais il ne peut même imaginer que l'un quelconque des points de l'Espace ou des moments du Temps ne soit pas. Il peut donc supposer supprimé tout ce qu'il connaît certainement par l'expérience, mais non point l'Espace et le Temps, et s'ils venaient à lui par l'expérience, il faudrait qu'elle eût là une vertu singulière, miraculeuse, qui lui manque partout ailleurs et que son effet fut, dans ce cas, radicalement contradictoire avec ce qui en est partout ailleurs le caractère manifeste.
En outre, l'expérience nous donne constamment des choses qui nous apparaissent comme diverses les unes des autres à quelques égards. Au contraire, l'Espace et le Temps nous apparaissent comme homogènes dans toutes leurs parties. Sans doute ces parties sont représentées comme diverses d'une diversité qui résulte de leur situation respective dans l'Espace et le Temps mêmes, mais dans l'Espace et le Temps formant chacun un même tout homogène et donnés comme tels. Aussi peut-on imaginer que chacun des objets de l'expérience existe seul de son espèce, ce qui est un corollaire de ce que tous les objets de Tcxpérience sont susceptibles d'être un à un supprimés par la pensée. Mais dès qu'on imagine une partie de l'Espace ou du Temps, on est forcé d'imaginer relativement à celle-là toutes les autres par-
lies do l'Espace et du Temps, nécessairement représentés comme des touts homogènes. Et si des objets d'expérience, tout en nous apparaissant comme divers, ce qui est la condition même de leur perception respective, ne nous présentent aucune différence sensible de qualités, il faut, pour qu'ils soient perçus comme distincts, qu'ils diffèrent justement par leur situation respective dans ces milieux homogènes, antérieurement donnés, de l'Espace et du Temps : en sorte que, loin de résulter de l'expérience, l'Espace et le Temps lui sont nécessairement antérieurs; et comme chacune des parties de l'Espace et du Temps n'est perçue comme distincte que par rapport au tout qui est donné en même temps qu'elle et que l'expérience ne nous donne nullement ce tout, il faut bien que l'Espace et le Temps soient dans notre esprit comme les formes antérieures et les conditions universelles de l'expérience.
Grâce à cela seulement nous pouvons comprendre le caractère de nécessité que présentent les mathématiques pures et la physique générale ou mathématique. Si leur caractère résultait de l'expérience, il ne pourrait jamais être nécessaire; rien ne nous garantirait par exemple qu'un théorème de géométrie ou de mécanique pure ne sera pas démenti par une expérience future. Or nous l'affirmons. Il faut donc que ces vérités et ces concepts synthétiques que forme notre esprit, grâce aux intuitions de l'Espace et du Temps, soient des lois décrétées par l'esprit comme valables dans l'universalité de l'Espace et du Temps. Ainsi l'esprit impose une loi à l'expérience, loin de la recevoir d'elle, et par conséquent il porte cette loi en lui-même impliquée dans la forme générale de ses intuitions de l'Espace et du Temps.
Enfin, rexpérience ne nous donne rien que de fini, tandis que l'Espace et le Temps sont représentés comme des grandeurs infinies données.
En résumé, il y a hélérogénéilé complète de Texpérience et des intuitions de l'Espace et du Temps. La première ne nous donne que des objets finis, contingents, c'est-à-dire qui pourraient, nous semble-t-il, ne pas être, différents les uns des autres à beaucoup d'égards et comme accidentels dans notre pensée. D'autre part, ce sont des intuitions infmies, des formes d'où résulte, semble-t-il, des notions et des lois nécessaires; ce sont des quantités où une diversité relative ne résulte que de rhomogénéité du tout et dont la représentation est tout à fait essentielle à notre pensée.
L'Espace et le Temps sont donc des formes subjectives du je pense, des intuitions a priori de la sensibilité. Après avoir été conçus dans la pliilosopbie antique et moderne comme des qualités sensibles communes à toutes cboses, puis des relations des cboses entre elles, ils demeuraient comme les dernières des perceptions qui ne fussent point relatives à la nature toute pure du sujet : ils y font enfin retour et, du même coup, le relativisme est entièrement fondé par le subjectivisme pbilosopliique qu'il a contribué lui-même à amener.
Mais si nous connaissons toute cliose dans l'Espace et le Temps, c'est-à-dire avec des parties relatives les unes aux autres, en relation possible avec d'autres cboses et avec des moments relatifs les uns aux autres, nous ne connaissons aucune cbose que relativement à l'Espace et au Temps, c'est-à-dire relativement aux formes a priori de notre pensée, et nullement ni absolument en soi : ni
les objets de la perception extérieure, ni notre propre essence, ni Dieu, l'absolu par excellence.
Après tout cela, il reste que le moi nous paraît actif, puisqu'il forme en quelque manière les objets de sa connaissance. Gela explique pourquoi les choses nous apparaissent avec des qualités, variables jusque dans leur intensité même, comme le constatait la philosophie empiriste sans en pouvoir donner de raison, et comme il était difficile de le comprendre dans toute philosophie où on admettait que nous percevions des qualités objectives et absolument réelles des choses. La qualité intensive des choses est toute relative au sujet, c'est-à-dire subjective.
Enfin l'expérience ne nous donne que des choses diverses , des phénomènes qui , dans TEspace et le Temps, nous apparaissent avec des relations de situation respective, de concomitance ou de succession : elle ne nous montre jamais une cause comme telle et c'est encore l'activité du sujet qui établit entre les choses le lien causal. La causalité est une catégorie a priori de notre pensée et de là même vient la valeur universelle du principe de causalité dans le monde tel qu'il nous apparaît, tel que l'organise notre pensée, c'est-à-dire dans le monde des choses empiriquement connues, en un mot des phénomènes. Nous affirmons légitimement que les phénomènes se déterminent les uns les autres, parce que cela est la condition même et la loi a priori de notre intelligence des choses empiriquement connues; mais nous ne pouvons affirmer avec la même légitimité qu'au delà des phénomènes, quelque substance en soi, quelque substance absolue que l'expérience ne nous donne pas, est cause des choses connues empiriquement. Nous ne