DL" ROLI-: DES CONCEPTS
aussi a iwiori. En efTet, nous nous représentons nécessairement le temps dans un espace fini baigné d'espace infini. Nous construisons donc le temps dans un espace, à l'aide de l'espace. Mais si nous n'avions pas le temps, nous ne pourrions pas construire l'espace lui-même.
En effet, nous voyons, nous apercevons l'espace comme simultané, c'est-à-dire que nous apercevons les parties infinies de l'espace comme rapportées simultanément à un moment instantané de notre moi. Mais ce moi, nous nous le représentons dans l'espace et dans un espace, c'est-à-dire encore étendu, quoique fini et baigné et pénétré d'étendue infinie. Nous ne nous le représentons donc pas comme un point, néant d'espace, mais, si on veut, comme un plan aux limites quelconques, enfermant une infinité de points possibles; et comme nous ne pouvons pas non plus nous représenter un néant d'épaisseur, nous nous représentons ce plan quelconque avec une épaisseur quelconque, en résumé une épaisseur quelconque limitée par une surface quelconque, un tout concret.
Et cela est nécessaire pour construire l'espace. Si en effet nous nous représentions notre moi comme un point, néant d'espace, nous pourrions bien nous représenter objectivement toutes les parties de l'espace dans un rapport simultané avec ce point ; mais si l'espace est subjectif, comme il a été démontré, s'il est a priori dans le sujet comme la forme d'un acte fini contenant en quelque manière l'infini, nous ne pourrions jamais nous représenter l'acte qui contient un espace simultané infini comme l'acte d'un point, néant d'espace; car un point est toujours déterminé par des intersections de lignes, c'est-à-dire par des quantités infinies simultané-
ment données, mais lui-même, étant indivisible, ne peut donner simultanément une quantité infinie, une ligne. Il faut pour cela le faire voyager dans l'espace, avec le temps; et il n'aura jamais fini de voyager dans l'espace infini. Il ne peut donc donner Finfini de l'espace simultané. L'espace infini simultané ne peut donc être donné que par l'acte d'un sujet dont la forme contient déjà a priori une quantité infinie simultanée. Nous ne pouvions donc obtenir l'espace infini simultané avec le point qui ne contient pas d'espace, même infiniment petit, puisqu'il n'est pas de l'espace. Mais nous avons déjà l'espace infini simultané, il nous est donné dans un sujet que nous nous représentons dans l'espace, c'est-àdire étendu et que, par suite, nous pouvons supposer assez étendu pour être simultanément partout à l'infini. Nous construisons donc l'espace avec la simultanéité, c'est-à-dire, non pas avec un point de temps, qui ne serait rien, mais avec une quantité positive de temps infiniment petite donnée a j^riori dans l'espace, comme l'espace à son tour est donné par elle.
Donc nous construisons l'espace avec le temps, mais aussi nous construisons le temps dans l'espace.
En effet, le temps nous semble aller toujours droit devant lui dans la possibilité infinie de l'avenir, comme dans un espace, sans jamais s'arrêter ni reculer vers l'espace qui est passé, entraînant avec lui les choses présentes et notre moi. On peut donc représenter abstraitement le temps par une ligne droite qui, venant de l'infini, va à l'infini en avant.
Mais comme nous nous représentons toute chose présentement en mouvement dans le temps comme s'avançant avec lui dans l'espace du temps, on peut repré-
iOè DU ROLE DES CONCEPTS.
senler abstraitement le mouvement de chaque chose vers l'avenir par une ligne droite.
Mais comme nous nous représentons toutes les choses présentement en mouvement dans le temps comme situées simultanément sur le même plan du temps, qui est le moment présent, on peut représenter abstraitement le mouvement présent des choses vers l'avenir par un plan qui s'avance dans l'espace et dont tous les points laissent derrière eux des droites parallèles.
Mais comme nous nous représentons nécessairement toute chose, non pas comme un point mathématique, mais comme une étendue, nous sommes forcés de nous représenter le mouvement de chaque chose vers l'avenir comme laissant derrière elle, non pas une ligne mathématique sans épaisseur, mais un sillage.
Comme notre moi, sur ce plan du temps, nous semble une surface plus lumineuse parmi les autres surfaces, nous pouvons nous figurer son mouvement vers l'avenir comme laissant derrière lui un faisceau de lumière.
Mais comme sur les plans successifs dont l'inlinité des moments successivement présents a laissé l'image dans l'espace passé, notre moi a été plus obscur ou plus lumineux, plus concentré ou plus dilaté, il laisse dans le passé une figure propre de lui-même, finie et baignée et pénétrée d'infini. Et à travers les plans parallèles des moments à venir, devançant le mouvement du temps présent, il projette, pour les explorer en les colorant, sa lumière finie en même temps baignée et pénétrée d'infini.
Ainsi, même au j^oint de vue objectif, où nous sommes ici placés, le moi empirique figuré apparaît
nécessairement comme vivant son temps à lui dans le temps universel et cela par une certaine opposition du fini et de l'infini.
A ce point de vue, le temps universel devient une abstraction dont le mouvement est rapporté à des mouvements naturels et artificiels uniformes, et qui marche d'ensemble vers l'avenir avec la vitesse de ces mouvements mêmes, ainsi qu'un plan couvert ou peint de phénomènes qui s'avancerait suivant une droite perpendiculaire. Les phénomènes concrets paraissent se détacher de ce plan et rester en arrière. Des choses semblent y apparaître, marcher avec lui, puis en disparaître. Elles sont mortes, ne laissant que l'image de leurs phénomènes dans le passé. Mais du moment où on se représente les choses comme des choses en soi dans le temps et le temps lui-même comme une abstraction réalisée qui marche en les charriant, rien n'empêche qu'on ne se représente leur mouvement relatif comme inégal. On dira donc qu'il faut marcher avec son temps, devancer son temps, qu'on a gagné ou perdu du temps, que le temps a marché sans nous pendant que nous dormions et cependant on se retrouve sur le plan du moment présent. Toutes ces façons de parler sont fort légitimes et nécessaires à l'entendement humain, qui procède par des créations d'entités et qui les objective; mais que signifient-elles, sinon que dans la possibilité infinie du temps, aperçue confusément à titre d'intuition, l'esprit se crée à lui-même une succession continue de temps finis qu'il dislingue par leurs qualités intensives, leur quantité ne pouvant nullement être définie en soi, parce qu'elle participe toujours de l'infinité de l'intuition. Aussi, pour ramener cette qualité à la quan-