CHAPITRE IV
LA LmUB DB 1181 GONTHB RICHARD.
La prise d'Angoulême en 1176 (1) ne devait pas permettre à Richard de rester longtemps en repos. Dès Tannée suivante et en 1178 nous le trouvons guerroyant contre Pierre, vicomtd de Dax, et Centule, comte de Bigorre (2). En 1179 il combat Geoffroy de Rancone et détruit les deux châteaux de Pons et de Taillebourg (3). Cette même année, aussitôt après la Pentecôte, il se fait remettre de nouveau Angoulême par le comte Wulgrin, et en rase les murailles (4) . h' Art de vérifier les dates (article de Wulgrin Taillefer III, comte d'AngouIême), place en 1178, d'après Roger de Hoveden, les événement que nous venons de placer en 1179. L'erreur vient de ce que, aussitôt après le récit de ces faits, Roger de Hoveden commence un chapitre par Anno ab incamatione Domini H19 ^ ce qui paraît impliquer que les faits précédents ont eu lieu en 1178. Mais un examen attentif dn récit permet de se rendre compte qu'il n'en est rien. En effet, sous l'année 1178, Roger de Hoveden et Benoît de Peterborough commencent par raconter les faits et gestes de Henri II , puis ils passent à Richard, qu'ils suivent jusqu'à la Noël, et au delà, jusqu'à Pâques et l'Ascension , pour ne pas interrompre le récit d'un même ordre de faits. Ils empiètent donc , dans ce paragraphe consacré à 1178, sur l'année 1179, et c'est en 1179 qu'il faut placer les derniers événements. Ils reprennent ensuite l'histoire de Henri II au commencement de cette même année 1179. Raoul de Dicet place aussi ces faits en 1179 (5) , et non en 1177 comme le
(1) Voir notre chapitre II.
(2) B. de Peterborough (Stubbs, I, 212).
(3) ïbid,, 213.
(4) ibtd.
(5) R. Twysden, col. 603.
LA uarm de 1181 contas richard. 41
dit encore à tort VArt de vérifier les dates. Quant au voyage des barons rebelles en Angleterre, bien antérieur aux faits qui nous occupent en ce moment, c'est sous Tannée 1176 (1), et non sous 1177 (troisième erreur de VArt de vérifier les dates), que Raoul de Dicet en parle, et il est en cela d'accord avec Benoît de Peterborough et Roger de Hoveden.
Cependant une grande animation régnait en Poitou et en Aquitaine contre Richard. On Taccusait d'enlever les femmes et les filles de ses hommes libres pour en faire ses concubines, et de les livrer ensuite aux outrages de ses soldats : a Mulieres namque et fllias et cognatas liberorum hominum suorum vi rapiebat et concubinas illas faciebat , et postquam in eis libidinis suae ardorem extinxerat, tradebat eas militibus suis ad meretricandum. His et multis aliis injuriis populum suum afficiebat (2). » Gervais de Cantorbéry dit que Richard était odieux à ses vassaux à cause de son excessive cruauté : « propter nimiam ejus crudelitatem (3). » Ces griefs, ajoutés à beaucoup d'autres, ne devaient pas tarder à faire éclater contre lui une nouvelle révolte.
D'autre part Henri le Jeune était toujours fort mécontent de son titre de roi, qui ne lui donnait ni pouvoir ni revenus. Il était jaloux de la situation faite en Aquitaine à son frère Richard, et il réclamait de son père la Normandie, ou l'Angleterre, ou bien l'Anjou, pour pouvoir y demeurer avec sa femme et y subvenir aux frais de sa cour (4). Richard prêtait le flanc aux réclamations de son frère , car il ne prenait à son égard aucun ménagement : il commença même vers cette époque la construction d'une forteresse à Clairvaux, sur les terres qui devaient revenir au jeune roi après la mort de leur père.
BeiHirand de Born et un certain nombre de seigneurs d'Aquitaine crurent le moment favorable pour organiser contre Richard une vaste ligue. Ce mouvement eut son expression dans le sirvente Pits Ventadorn et Comborn , que Diez (5) place en 1182, par cette seule raison qu'il y est question de la forteresse de Clairvaux (5® strophe) , et que cette forteresse ne peut être antérieure à 1182, puisque c'est alors seulement qu'on s'en plaignit. Cette raison n'est pas suffisante : un fait litigieux peut parfai-
(1) Ckimme nous l'avons dit au chap. IL Voir Twysden, col. 594.
(2) Voir Benoît de Peterborough, éd. Stubbs, t. I, p. 292. (3)lfM<or. de France, t. XVII, p. 663.
(4) Voir Benoît de Peterborough, éd. Stubbi, t. I, pages 34, 4t, 289.
(5) LtbeUf p. 199, en note.
DU nOLE HISTORIOL'K DE BERTRAND DB BORN.
tement être antérieur, mCme de ]thisieurs années, à la guerz— w qu'il doit provofjuer. La forteresse de Clairvaux Tut bien , d'ap^rrrÈe toutes les chroniques, la cause ou l'occasion jirincipale de Ij guerre qui s'éleva entre les flls de Jlenri II ; mais Bertrand d( Born pai-aft avoir contribué Leaucoup à donner à la construcift^or de cette fortei-esse le Ciiraclf're qui en fit un casns belli; pi^ -ut être Henri le Jeune n'avait-il pas songé à s'en plaindre avaa^K: !< sirvente Pus Ventadorn, qui mettait au service de ses çrâ pf; contre son frère une ligue formidable. Ce sirvente , et par «i — ■iij la ligue qui en fait le sujet, a certainement pi-ôcédé la dé^czlaration de ^'uerre entre les trois frères, quoique Bertrand y seca»- ble assuré de l'entrée en campagne de Henri le Jeune, pour qu 'm. la ligue était toute favorable, et dont il devait d'ailleurs conna— Stre les sentiments.
Quoi qu'il en soit, je place ce sirvente vers la fin de juin 11. Si, et j'appuie cette date sur les quatre derniers vers. Il est diffl-<;ile do faire un mot-à-mot rigoureux de ces quatre vers ; mais le s^ us, qui n'est pas douteux, est celui-ci : « Taillefer possède Aiigoulôme par l'octioi royal, et un roi n'a pas le droit, après avoir dit oui ,de dire ensuite non. » Or le Taillofer dont il s'agit ici me parart «d pouvoir être que Wulgrin Taillefer, qui mourut, d'après Geolï^oï du Vigeois, à la fin de juin 1181, ou même 1180 (1). Si nouapK-"0>i'
(1) Voir Labbe, II, p. 325 et 326, Hùtor. de france, t. XII. p. «Tut -^^^ Dans le premier passage, Geoffroj toit mourir le père do Wulgrin à Mes» ■ en août 1 178. Dans le seconil, il noua Ait que Wulgrin mourut k lu ba île 1181 , moini de deiiz am après la mort de aou père. L'Art de rérificr mainletiBDt In date de 11BI, suppcsequc Geoffroy a voulu dire : moiti an*. Je recliflcrBîa plus volonliti-s la date de la mort du ptro. En eiFet, Geol* ne dit pas rormellemeiit que Guillaume Tiiilli'rer mourut en 1178; Il tlil s plement qu'il mourut au mois d'août. 11 est vrai que le fait viinant immMi' mmt après dans la chronique ae passe le lundi 17 des calendes de novitmb^ or, le 17 des calendes de novembre (16 octobre) tombe un lundi en II non pas en 1170. Ce tait est doue de l'annde 1178, et on a pu Icgitim en concluie que le fait précédent n'était pas d'une année postérieure. immiditttenifM avant la mention de la mort de Guillaume, nous tn un autre bit qui se passe le l*' décembre 1178. On peut donc en COael| aussi que le fait suivant , la mort de Guillaume, étant du mois d'aoAt, ■ être de l'anode 1179. Voici donc deui conclusions, aussi légitimes 1 l'autre, et qui se contredisent. Mais !a seconde a l'avantage de b avec le <> moins de deui: ans ■■ du passage relatif k la mort de Wulgrin très-bien supposer que le fait qui a euUeu le 16 octobre U78 avait été oubll^ Geoifroj' & soti rang de date , et qu'il l'a intercalé h la place oti noua l vous aujourd'hui. Celte intercalatlon pourrait encore s'expliquer par 1( vais état des manuscrits de la chronique de Geoffroy, mauvais état i par tous les éditeurs, ynoï qu'il en soit, il nio parait évident qu'il y a eo
KLA LIGUE DB 1181 CONTRE HICHABD. 43
9 (jiie c'est bien Wiilgrîn qui est en cause , il sera évident que la pièce est antérieure à la fin de juin 1 181 . Nous allons donc montrer : 1° que l'allusion contenue dans les vers que je viens de citer ne peut pas s'appliquer au successeur de Wulgrin, et 2' que cette même allusion s'explique au contraire fort bien , si on la rapporte à Wulgrin Taillofer.
Que se passa-t-il en effet après la mort de Wulgrin? Il n'avait laissé qu'une fille, Mathilde : Richard la prit soua sa protection, et les deu3 Itères du comte défunt, Guillaume Taillefer et Adhémar, luttèrent conjointement contre leur nifîce pour la possession du comté d'AngouIêrao. Ces faits ne peuvent en aucune façon expliquer les vers qui nous occupent, h moins de supposer que Henri H avait octroyé le comté à Guilhaume Taillefer, et que Bertrand de Born veut mettre en opposition cet octroi royal avec la défense prise par Richard de la jeune Mathilde. Il n'est guère admissihîe, et rien ne le prouve d'ailleurs , que Henri II soit intervenu à ce moment dans les affaires particulières du comté d'Angoulême. Mais nous savons d'une façon certaine qu'il y intervint quelques années auparavant, du temps de Wulgrin. Raoul de Dicet (t) nous raconte en effet qu'après la prise d'Angoulême par Richard, en 1176, Henri II reçut le cximte d'Angoulême h Winchester, le 21 septembre, et lui pardonna, ce qui ïfflphquo la restitution d'Angoulême. Nous avons parlé de ces laits dans notre chapitre IL Or , nous venons de voir, au comniencement de ce chapitre, que Richard s'était fait remettre de nouveau Angoulcme en 1179 par le comte Wulgrin, et en avait ^^sé les murailles. N'est-ce pas cette agression que Bertrand de Born veut rappeler , pour exciter le comte contre Richard , et ^^u'il oppose à l'octroi royal pi-écédemment obtenu? ^^L 31 y a une autre raison pour placer ce sirveute avant la mort
des principaux faits qui précèdent e'
RBtiaii. Void, en elTel
it le passage qui nous occupe :
1178, ides de septembre : éclipse de sDieil, Fin de septembre : prise du vicomte de Tureune. 1« décembre : élection de l'iSvdque de Limogea. Juillet ! départ du comte d'Angouiênte pour la terre sainte, Août : mort du comie d'Acigoulâme ^ Messine.
(16 octobre 1178 : mort de labbfi du Vigeois). l'f novembre 1179 : sacre de Philippe-Auguste, ^oua les faits se suivent donc parfaitement daos l'ordre chronologî(|Uc "n admet que le départ et la. mort du comte d'Angoulômo sont de l'ai
.:^> et que la mention de la mort de l'abbiS du Vigeois a 6té intercaliie.
^(i) Twysden, col. 591.
de Wulgrin, et cette raison nous est fournie par la pièce Ges no mi desconort^ où Bertrand de Born rappelle les noms des membres de la ligue contre Richard. Parmi les alliés, il cite les trois comtes d^Angoulême, Or ils n'étaient trois qu'avant la mort de Wulgrin. La ligue est donc antérieure à cette mort , et par suite aussi le sirvente Pm Ventadorn , qui en est comme le manifeste. D'autre part, Pits Ventadorn est certainement postérieur à Tavénement de Philippe- Auguste , puisqu'il y est question du roi Philippe.
Après cette discussion de date, venons au sirvente lui-môme. Il commence par une brillante énumération des alliés : « Puisque Ventadour et Comborn et Ségur se sont ligués avec Périgord, et que partout les bourgeois s'enferment dans leurs murs, il m'est bel et bon aujourd'hui de les réconforter par un sirvente. » Bertrand cherche ensuite à exciter le jeune roi, en insinuant que, s'il a un beau titre, il n'a ni pouvoir, ni richesse, ni même sécurité : « Je ne voudrais pas que Tolède fût mienne, si je ne pouvais y rester en sûreté. » Et plus loin : « Je mets à plus haut prix l'honneur avec un coin de terre que le déshonneur avec un grand empire. »
Fer qu'ab onor pretz mais pauca terreta Qu'un grand empier tener a dezonor.
Le jeune roi est traité de seigneur charretier, expression qui nous est expliquée par la razo provençale du sirvente. Il paraît qu'il avait reçu de son père le droit de toucher une partie des redevances imposées aux charrois, l'impôt sur les voitures de l'époque. Or son frère Richard lui avait même enlevé cette ressource, a Ah! Puyguillem, Clarens, Grignol, Saint- Astier, Turenne, Angoulême, nous avons tous un bien plus grand honneur qu'un seigneur charretier qui abandonne sa charrette, et qui n'a ou ne prend de deniers qu'en tremblant. » On voit comment cette pièce de Bertrand de Born confirme et complète les récits des chroniqueurs, relativement aux causes de l'irritation du jeune roi. Le grief de la forteresse de Clairvaux est présenté sous une forme ingénieuse et piquante : « Entre Poitiers et l'Ile-Bouchard, et Mirebeau, et Loudun, et Chinon, à Clairvaux on a bâti, sans crainte, un beau château au milieu d'une plaine. Je ne voudrais pas que le jeune roi le sût ni le vît, car il ne le trouverait point de son goût; mais j'ai bien peur, tant la pierre en est blanche, qu'il ne l'aperçoive de Mateflon (1). » Bertrand de Born
(1) Mateflon est aujourd'hui dans le département de Maine-et-Loire, commune de Seiches. Clairvaux est dans le département de la Vienne, commune de Bcorbé-Clairvauz.
LA LmUE DB 1181 CONTRE RICHARD. 45
s'efforce aussi de gagner à sa cause de nouvelles adhésions , il fait appel à Vezian de Lomagne, vicomte de Dax , au seigneur de Pons et de Taillebourg, etc. Presque tous ces barons avaient eu, comme nous venons de le voir, des guerres antérieures à soutenir contre Richard. Enfin il espère même que Philippe-Auguste se joindra à la ligue : « Quant au roi Philippe (1) , nous verrons bien, dit-il, si c'est Texemple de son père ou celui de Charlemagne qu'il voudra suivre (2). »
Cette ligue (3) , malgré tant de belles espérances , paraît avoir avorté au début; car nous ne trouvons dans les historiens aucune trace de son action. Les deux seuls faits de guerre que Ton signale en 1181 sont les suivants : Le 24 juin, d'après G. du Vigeois, Richard ordonne aux Limousins d'abattre leurs murailles, ce (jui est exécuté, et le 15 août, toujours d'après la même source (4), il s'empare de Lectoure sur Vézian de Lomagne, un de ceux que Bertrand de Born ne rangeait que parmi ses futurs aUiés. Le premier fait est môme contesté par l'auteur de la Chronique de Saint-Martin de Limoges, qui le reporte à l'année suivante. Richard était si peu retenu dans ses domaines, que nous le trouvons, au mois de novembre 1181 , à côté de son frère aîné, dans l'armée levée par Philippe-Auguste contre le comte de Flandre (5). Bertrand de Born dut profiter de cette absence pour ranimer le zèle de ses trop faibles alliés. C'est probablement l'époque de la pièce Un sirventes fatz. Elle commence ainsi : « Je fais un sirvente contre les lâches barons, et jamais plus d'eux vous rie m'entendrez parler. Car j'ai brisé en eux plus de mille aiguillons sans pouvoir en faire courir ou trotter un seul. » Ils se laissent déshériter sans se plaindre. Que Dieu les maudisse! Hé! que pensent-ils donc faire? Il n'y en a pas un qu'on ne puisse à loisir
(1) Cette strophe ne permet pas de placer le sirvente en 1179, comme le veut Augustin Thierry {Conquête de l'Angleterre, livre X).
(2) J'adopte ici , non la leçon de Raynouard , mais celle de plusieurs manus'» crits qui portent paireia au lieu de panteya, Paireiar est un verbe formé ëvidemment avec le mot paire (père) , et qui doit signifier : a faire comme son père. » Je n'en connais pas d'autre exemple. Mais il fournit un meilleur sens que panteyar.
(3) Elle s'était conclue et jurée à Saint-Martial de Limoges (Voir la pièce Ges no mi desconort),
(4) Voir Geoflfroy du Vigeois (Bistor, de France, t. XII, p. 448 et 449).
(5) Voir G. de (3antorbéry (R. Twysden , col. 14b9) , les 'Annales de l'abbaye d'Anchin {Hist. de France, t. XVIII, p. 534), la Généalogie des comtes de Flandres {Bistor, de France, t. XVIII, p. 560), Raoul de Dicet (Bistor. de France , t. XVII , p. 619). ,
tondre, raser, ou ferrer des quatre pieds. Ce serait pourtant le moment pour Adhémar, Archambaut et Gui, de montrer leur valeur.
Les barons se réveillèrent enfin. En 1182 nous avons en Périgord d'importants faits de guerre. Le 15 avril 1182, Richard s'empare du Puy-Saint-Front, c'est-à-dire de Tune des deux villes que formait Périgueux. Puis il passe à Excideuil, dont il ravage le territoire. Cependant Henri II, qui venait de ramener la concorde entre Philippe-Auguste et le comte de Flandre , arrive à Grammont, ou s'engagent des conférences pour la paix avec le comte de Périgord, celui d'Augouléme, et le vicomte de Limoges. Ces négociations n'aboutissent pas : Richard revient assiéger le château d'Excideuil, et s'empare du bourg. Puis, laissant Excideuil, vers le 24 juin, il va mettre le blocus devant le Puy-Saint-Front (1). Son père et son frère aîné viennent l'y rejoindre , ce dernier le 1®' juillet. Les négociations pour la paix reprennent alors, et aboutissent à des traités entre Richard d'un côté , et de l'autre le comte de Périgord et le vicomte de Limoges. Les comtes d'Angoulême, Guillaume et Adhémar, restaient en dehors de la paix : le vicomte de Limoges s'engageait à ne pas les aider (2).
(1) Le siège de Périgaeux. que la Table du XII* vol. de D. Bouquet place en 1175, doit être rétabli en U82.
(2) Pour tous ces événements, voir Geoffroy du Vigeois (D. Bouquet, t. XVIII, p. 212).