SCISSION ENTRE RICHARD ET SES FRÈRES. — MORT DU JEUNE ROI
Sur ces entrefaites, la guerre entre le jeune roi et son père, qui couvait depuis si longtemps , parut s'éteindre au lieu d'éclater. Benoît de Peterborough (1) raconte en effet un accord qui intervint, vers la fin de 1182, entre Henri II et son fils.
Cette fois Henri II fit des concessions : il offrit à son fils de lui donner par jour 100 livres de monnaie angevine pour lui-même et 10 livres pour sa femme. En outre, il promettait de payer à ses frais pendant une année cent personnes de l'entourage de son flls. Le jeune roi accepta ces conditions et revint à son père. Mais ses* amis et les barons de Poitou continuèrent à le pousser à la révolte et à l'exciter contre son frère. C'est l'époque du sirvente D'un sirventes nom cal. Le troubadour ne peut se contenir plus longtemps ; il faut qu'il lance un sirvente. Jamais il n'eut pour cela d'aussi bonnes raisons. Le jeune roi ne vient-il pas de renoncer à ses griefs contre Richard ! Et pourquoi ? Parce que son père le lui commande. La belle excuse ! Puisque Henri n'a pas de terre à lui et sous ses ordres , qu'il soit le roi des lâches ! Car c'est agir en lâche , pour un roi couronné , c'est mal ressembler aux preux illustres, que de vivre ainsi à la ration et d'accepter un service de rentes. Lui qu'on aimait tant en Poitou (2) ! Cette conduite le rend indigne d'affection. Ce n'est pas en dormant qu'on peut arriver à être roi d'Angleterre , à conquérir l'Irlande , à gouverner la Normandie, l'Anjou, le Poitou , l'Aquitaine. « Je voudrais, » dit en terminant Bertrand de Born , « que le comte Geoffroy fût le premier né ; car lui du moins est un courtois. »
La razo de ce sirvente nous dit qu'après avoir accepté la transac-
(i) Histor, de France, t. XVlI, p. 451.
(2) Le Lexique roman, au mot truanda, traduit en Peitau par : le seigneur Poitou I . • • ;
tion proposée par son père , le jeune roi alla courir les tournois en Lombardie. Ce voyage en Lombardie (1) paraît n'avoir jamais eu lieu que dans Timagination de Tauteur de la razo.
Mais Tentente devait être de courte durée.
Les chroniqueurs ne sont pas tous parfaitement d'accord sur les circonstances qui précédèrent et accompagnèrent la déclaration de guerre entre Richard et Henri le Jeune. La chronique dite de Benoît de Peterborough donne sur ce point un long récit fort embrouillé , qui , si on l'examine de près , se présente à nous , non plus comme un récit continu, mais comme une suite de deux versions diflférentes des mêmes événements. Le chroniqueur a reproduit Tune après l'autre ces deux versions, sans s'apercevoir que c'étaient deux récits d'un même fait. Il importe donc tout d'abord, pour éclaircir les choses, de séparer les deux versions juxtaposées.
Voici la substance de la première (2) :
Le samedi 25 décembre 1182 , Henri II et ses trois flls, Henri , Richard et Geoffroy, se trouvent réunis à Caen. De là les quatre princes se dirigent vers Angers ; quand ils sont arrivés au Mans , sur l'invitation de Henri II , Geoffroy prête à son frère aîné le serment d'hommage pour le comté de Bretagne. Richard, prié d'en faire autant pour le duché d'Aquitaine, refuse {quia adeo erat ille illustris^ nobili prosapia ortm^ sicut et ille) ; puis il se soumet à la volonté de son père ; mais alors c'est Henri le Jeune qui résiste. Suit une querelle entre les deux frères, après laquelle Richard quitte la cour paternelle, la menace à la bouche. Henri le poursuit en Poitou , où un grand nombre de châteaux se rendent à lui , tandis que Geoffroy va ra'ssembler une armée en Bretagne. Henri II permit cette guerre pendant quelque temps , et n'intervint que lorsqu'il put craindre un dépouillement complet de Richard et même un fratricide.
La seconde version (3) diffère sensiblement de la première : Le jour de la Circoncision , Henri le Jeune jure spontanément une fidélité éternelle à son père , et , pour lui montrer qu'il ne veut garder aucun sentiment secret, il lui révèle qu'il s'est lié aux barons d'Aquitaine contre son frère , parce que celui-ci a fortifié Clairvaux , situé in patrimonio sibi post patrem suum debito , et il supplie son père d'enlever le château à Richard pour le retenir sous sa propre garde. Richard , averti par son père , se décide ,
(1) On pourrait corriger Lombardie en Kormand4e,
(2) Stttbb», I, ?91.
(3) Id., 294.
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après un premier refus , à s'en remettre à la volonté paternelle. Les quatre princes se rendent alors à Angers , où les trois fils s'engagent par serment à observer in perpetuum la paix que leur imposera leur père. On fixe jour et lieu pour signer le traité. Geoffroy est envoyé aux barons d'Aquitaine pour les convoquer à cette ratification de paix et faire cesser les hostilités. Mai3, au lieu de remplir sa mission pacifique, il s'allie aux ennemis de son père. Henri part à son tour sous prétexte de calmer GteofiEroy et les barons , mais il n'en fait rien ; et Henri II , arrivant quelque temps après à Limoges , plein de confiance, est reçu à coup de flèches.
• Le récit de Raoul de Dicet (1) est comme une conciliation des deux précédents. Pour éviter des luttes de rivalité, trop naturelles entre plusieurs frères, Henri II demande à son fils aîné de recevoir rhommage de Geoffroy pour le comté de Bretagne. Ce qui a lieu à Angers. Puis Henri II s'occupe de faire recevoir au même titre par son fils aîné l'hommage de Richard pour le duché d'Aquitaine. C'est alors que le jeune roi révèle à son père qu'il s'est lié I)ar de nombreuses alliances aux barons d'Aquitaine contre son frère Richard à cause de la forteresse de Clairvaux ; cependant il promet de faire ce que son père demande, pourvu que Richard lui jure fldéUté sur les saints évangiles. A ces mots, emportements de Richard. Henri II ordonne alors à ses fils de marcher contre Richard , pour dompter son orgueil. — Quant à Geoffroy du Vigeois (2) , il se contente de dire que la querelle entre les trois princes éclata aux fêtes de Noël 1182 ; que Geoffroy arriva à Limoges après le 2 février, et que son frère aîné .l'y rejoignit presque aussitôt. Henri II n'intervint qu'un peu plus tard. — Citons enfin , comme dernière autorité , Robert du Mont (3) , qui signale, à l'année 1182, la discorde qui s'éleva entre le roi et ses fils , et lui donne pour cause la forteresse de Clairvaux.
Les faits certains qui résultent de ces divers récits sont les suivants : Le 25 décembre- 1182, Henri II tenait sa cour à Caen ; peu de jours après , soit à Angers , soit au Mans , Geoffroy, sur la demande de son père , rend hommage à son frère Henri pour le comté de Bretagne. Richard, prié d'en faire autant, refuse d'abord, et provoque ainsi une discussion dans laquelle intervient un grief
(1) Twysden, col. 617,
(2) Bistor. de France, t XVIII, p. 213.
(3) Hûtor, de France, t. XIII, p. 326. — Société de Vffistoire de Normandie \ Chfonigue de Robert de Torigni , édit» Léopold Delisle, t« II , p. 115.
antérieur , celui de la forteresse de Glairvaux. Les deux frères conviennent cependant do s'en rapporter à l'arbitrage de leur père. Mais, x)ostériourement à cette convention, la querelle s'envenime et la guerre éclate. Henri II n'intervint sérieusement que lorsqu'il vit les affaires de Ricliard trop compromises. GeoiFroy n'ar^ riva à Limoges qu'après le 2 février ; il avait eu sans doute le temps de réunir une armée en Bretagne. Henri le Jeune le rejoignit à Limoges.
Il est un autre point qu'il nous faut éclaircir : c'est l'intervention de Henri II dans la lutte engagée entre Richard et ses deux frères. Cette lutte n'avait guère pu commencer avant l'arrivée successive à Limoges de Geoffroy et de Henri le Jeune , arrivée que Geoffroy du Vigeois place dans les premiers jours de février. En effet , il avait bien fallu un mois pour former des corps d'armée et redescendre d'Anjou ou de Bretagne en Limousin. Dans le courant du môme mois do février, Henri I[ arrivait à son tour à Limoges avec l'intention évidente de surveiller les événements. Il se présente d'abord avec une escorte peu nombreuse, cumpaucis, nous disent Geoffroy du Vigeois et Peterborough (2® récit) ; mais, soit par suite d'une erreur, soit autrement, il manque d'être massacré avec ses compagnons par la garnison du château de Limoges, et il reçoit môme un projectile. Ce fait se renouvela plusieui-s fois dans la suite, soit contre lui-même, soit contre ses envoyés, dont plusieurs furent tues sous les yeux mômes des deux jeunes princes , qui ne songèrent à punir aucun de ces crimes. B. de Peterborough entre à ce sujet dans beaucoup de détails , et nous raconte comment il y eut constamment des pourparlers entre Henri II et son fils aîné , celui-ci allant sans cesse de son père aux barons d'Aquitaine, sous le prétexte de négocier la paix, mais en réalité pour empocher Henri II d'agir et pour permettre à Geoffroy do ravager à son aise les terres paternelles. Pendant ces divers événements , Henri II ne paraît pas avoir quitté Limoges. Depuis le 1" mars, d'ailleurs, il avait commencé le siège du château. Si nous nous en tenions à B. de Peterborough , nous devrions croire que le seul rôle de Henri le Jeune dans cette guerre fut de tromper constamment son père par des négociations factices ; mais la chronique de Geoffroy du Vigeois s'accorde avec les sirventes de Bertrand de Born pour établir qu'il eut un rôle beaucoup plus actif. L'auteur de la chronique de Peterborough est un guide précieux pour suivre les princes d'Angleterre dans leurs voyages à travers la Normandie ou les provinces voisines. Mais il perd toute sa précision pour les événements du Midi , à propos