SCISSION BNTRE RICHARD ET SES FRÈRES
desquels il ne donne plus que des indications géographiques trèsrares et des dates encore plus rares. Quoi qu'il en soit, nous savons par Geoffroy du Vigeois (1) qu'à partir de la fin de février, et pendant tout le carême, les ennemis de Richard firent des progrès rapides dans le Périgord, TAngoumois et la Saintonge, et que, si le 1" mars Henri le Jeune était au château de Limoges , le 17 avril , jour de Pâques , il occupait Angoulême avec une forte armée. Peu de temps après, toujours d'après la même source, le duc de Bourgogne et le comte de Toulouse vinrent se joindre au jeune roi contre Richard. Cependant les barons d'Aquitaine avaient agi de leur côté. Geoffroy du Vigeois nous raconte assez longuement leurs ravages. Adhémar de Limoges et Raymond de Turenne paraissent y avoir joué le principal rôle.
Deux pièces de Bertrand de Born se rapportent aux événements que nous venons de résumer. La première est Seigner en coms (2) ; nous aurions été fort embarrassé de la dater , sans les trois derniers vers ainsi conçus : « Si le comte Geoffroy ne s'éloigne pas , il aura le Poitou et la Gascogne , bien qu'il ne sache pas courtiser les belles. » Il est clair , d'après ces trois vers , que le sirvente a été composé à une époque où Geoffroy était en lutte avec Richard, et où Bertrand de Born était lui-même ennemi de Richard. Or ces deux conditions ne se trouvent réalisées qu'en
Dans cette pièce , Bertrand de Born reproche longuement à un comte, au nom des lois de la galanterie, (le n'être pas allé à un rendez-vous que lui avait demandé une dame. Ce comte ne peut guère être que Geoffroy, qui , d'après le dernier vers , « ne sait pas courtiser les belles. » On peut s'étonner que de tels reproches aient été adressés à Geofiroy par Bertrand de Born , à une époque où l'un et l'autre devaient avoir bien autre chose en tête. Une strophe, difficile à expliquer, mais où il est question d'Adhé^ mar de Limoges, va peut-être, malgré son obscurité, nous fournir l'explication de cette bizarrerie. Nous y relevons en effet ces mots t € Adhémar est un galant si accompli qu'il ne bouge ni ne se revêt de sa broigne. » Voilà un reproche absolument opposé au premier, et bien plus naturel en pareille circonstance. Dès lors, il me semble possible d'admettre que les reproches adressés à GeofjEroy sont uife feinte , et que le rendez-vous même, auquel il aurait manqué, a pu être imaginé par Bertrand de Born pour blâmer
(1) Histor. de France, t. XVIII, p. 215 et suiv.
(2) Àrchiv de Herrig, vol. XXXIV, p. 188.
indirectement l'inertie d'Adhémar , qu'on accusait sans doute de s'attarder près d'une dame.
Dans cette hypothèse , nous placerions le sirvente Seigner en coms au mois de février 1183, au moment où Geoffroy est déjà arrivé à Limoges , et où l'on y attend encore Adhémar. GeoflFroy du Vigeois nous dit en effet qu'Adhémar n'arriva à Limoges qu'après Geoffroy, et même après Henri le Jeune.
Avec le sirvente leu chan quel reis , nous sonunes en pleine lutte. Bertrand de Born chante parce que le roi l'en a prié. Ce roi est évidemment le jeune roi , — désigné ainsi d'une façon plus précise dans la strophe suivante , — c'est-à-dire Henri le Jeune. La Saintonge vient d'être délivrée , et Henri le Jeune s'est emparé d'Angoulôme. Ces faits, indiqués dans la deuxième strophe, sont exactement conformes au récit de Geoffroy du Vigeois , que nous avons résumé plus haut. La guerre a commencé en Limousin ; mais Bertrand de Born annonce qu'on va la porter au nord, entre la France et la Normandie. « Je veux, » ajoute-t-il, a qu'on entende crier Arras ! et Montjoie ! et Dieu aide (1) !» Le duc de Bourgogne a promis son secours , et Bertrand de Born s'en réjouit. Mais Philippe-Auguste ne se décide pas : « Il étame sa conduite ; bien mieux vaudrait qu'il la dorât. »
Car vey que sos fagz estanha , Quel vairion mais daurat.
Bertrand de Born compare cette guerre à la révolte des villes lombardes contre Frédéric Barberousse. « Quand ce jeu sera joué , » dit-il ailleurs (i''' slrophe) , « nous saurons auxquels des fils restera la terre. » C'était bien en effet une guerre de succession, avec cette circonstance particulièrement odieuse, que le père dont les fils se disputaient l'héritage n'était pas mort encore et prenait part à la lutte.
Un événement imprévu allait changer complètement la situation. Le 11 juin de cette même année tl83, Henri le Jeune mourut à Martel. Cette mort , qui ruinait tant d'espérances , inspira à Bertrand de Born deux de ses plus beaux chants. Ja-
(1) Ce sont les cris de guerre des Flamands , des Français et des Normands. Cf. ce passage du Jioman de Rou (Y. 4666) :
tt Franceiz crient : Monjoe ! e Normanz : Diez aïe I » Flamenz crient : AsrazI... »