CHAPITRE VI
LE SIÈGE d'HAUTEPORT.
Henri II continua la guerre, avec plus d'énergie que jamais , contre les anciens alliés de son fils. Reprenant le siège de Limoges, il s'en empare le 24 juin, et rase le château. Bertrand de Born succombe à son tour. Henri II, ou du moins Richard, arrive devant Hautefort le Jour de la Saint-Pierre, c'est-à-dire le 29 juin. Au bout de sept jours, à l'octave de la fête, c'est-à-dire le 6 juillet, la place était prise (1).
Il est question de ce siège d'Hautefort dans les razos de trois des pièces de Bertrand de Born. Mais, comme l'auteur des razos n'est point un chroniqueur, comme il s'attache avant tout à expliquer les sirventes , il lui arrive, dans chacun des trois récits dont je parle, d'omettre ou d'ajouter certains détails, suivant que ces détails sont ou ne sont pas nécessaires à l'intelligence du sirvente à commenter. Il en résulte que, tout d'abord, on peut croire qu'il s'agit de trois sièges différents. Par exemple, dans l'une des razos il fait assiéger Hautefort par Henri II et le roi d'Aragon, dans une autre par Henri II et Richard, dans la troisième il ne parle que de Richard. Mais ces indications ne sont pas contradictoires, et se concilient fort bien : elles se complètent. D'ailleurs, ce qui lève tous les doutes, c'est que dans l'une de ces razos ^ celle de Ges de far sirventes^ le biographe provençal renvoie formellement à la razo de Pois logens comme se rapportant aux mêmes faits : « ... Le roi lui rendit Hautefort et lui pardonna, ainsi que le comte Richard, tous ses torts, comme je vous l'ai raconté dans l'histoire qui précède le sirvente Pois lo gens (2). »
(1) Voir Geoffroy du Vigeois , qui est très-prëcis pour la date. V Histoire du Languedoc et la table du XYIII* volume des Historiens de France indiquent à tort le l*' juillet comme la date de la prise d'Hautefort.
(2) L'auteur du Tyrtée du. moyen âge n'a pas pris garde à cette phrase si
La présence du roi d* Aragon et de Richard au siège d'Hautefo:»:^ est «confirmée par Geoffroy du Vigeois. Mais ce choniqueur ne parle pas de Henri II, et, comme il écrivait Tannée même du siège et dans le pays môme , il est impossible de suppléer à son silence sur ce point par le récit , toujours sujet à caution , de Tauteur des razos. Nous admettrons donc que ce fut Richard , et non pas Henri II, qui assiégea Hautefort. Il y a une objection: c'est que le biographe .provençal ne se contente pas de mentionner la présence de Henri II au siège ; il va plus loiû, il raconte en détail une scène fort touchante, aussitôt après le siège, entre Henri II et Bertrand de Born. Je répondrai qu'on peut très-bieli, tout en admettant celte scène, la placer un peu plus tard que ne le dit le biographe, et croire que les choses se sont passées après le siège d'Hautefort comme après celui d'Angoulême en 1176 : Richard vainqueur aurait alors renvoyé Bertrand de Born à Henri II, conmie il Tarait fait précédemment pour le comte d'Ang;oulême et ses alliés. Henri II ne devait pas être d'ailleurs très-loin d'Hautefort. ,
Nous sommes d'autant mieux fondé à reculer un peu la scène à laquelle nous venons de faire allusion, que, si on suivait à la lettre le biographe, on rendrait absolument inexplicable un des sirventes de Bertrand de Born. En effet, la razo raconte qn'amsitét après la prise d'Hautefort par Henri II, Bertrand de Born fut conduit au pavillon du roi, et que là, après une scène touchante, Henri II lui pardonna et lui rendit son château. Or, dans un de ses sirventes, dans Ges no mi desconort, dont la date est absolument certaine, et qui ne peut pas se rapporter à une autre époque, Bertrand de Born demande précisément à Richard de lui rendre Hautefort. Cette restitution ne lui a donc pas été faite si* rapidement ; il y a donc eu un intervalle assez long entre la prise du château et le pardon du vainqueur. Enfin, comme dernier argument, j'alléguerai le passage déjà cité de Geoffroy du Vigeois, où il est dit formellement que Richard rendit Hautefort à Constantin de Born. La réconciliation de Richard et de Henri II avec Bertrand de Born ne fut donc pas immédiate.
Ces points établis, voici comment on peut reconstituer la suite des faits d'après la chronique de Geoffroy du Vigeois , d'après la
explicite , et , ne s'arrétant qu'aux différences apparentes des trois récits , il a imaginé trois sièges d'Hautefort au lieu d'un. Il les place à de longues années de distance l'un de l'autre , et il ajoute , de son propre fond , un grand nombre de détails. — L'Histoire littéraire de la France (t. XVII, p. 430 et 431) commet la même erreur et parle de deux sièges d'Hautefort , dont un antérieur à la mort du jeune roi.
LE SIÉQE D'hADTBFOHT.
substanco des trois razos, et d'après les sirvontos de Bertrand de Born:
Après la mort du jeune roi sou frère ot la défaite ou la soumiBaion des principaux seigneurs , Richard se présente devant Hautefort avec l'intention do s'emparer du château et de le restituer h Constantin de Born, frère de fiertraijd (I). A Richard s'était joint le roi d'Aragon, qui était venu au secours de Henii II (2). Quand il sut que le roi d'Aragon était dans l'arméo de Richard, Bertrand de Born s'en l'éjouit fort, car c'étiût un de ses bons amis {3). Sur ces entrefaites, les assiégeants vinrent à manquer de vivres. Alors la roi d'Aragon, s'adressant à l'amitié do Bertrand do Born, le fit prier d'envoyer do la viande, du pain et du vin. Bertrand fit généreusement ce qn'on lui demandait , et en retour du service rendu, il pria le roi d'Aragon de faire diriger les machines de emerre contre uno autre partio des murailles, attendu que la partie déjà attaquée menaçait ruine, Le roi d'Aragon , ingrat et traître, s'empressa de transmettre à Richard l'imporUint secret que Bertrxtnd venait de lui confier (4). On doubla le nombre des machin ^ïs dirigées contre la partie faible, et Bertrand de Born, ainsi tx-.ahi et privé de tout socoui-s, dut se rendre.
A peine dépouillé de son château, Bertrand songea au meilleur ociflyen de le recouvrer. Il ne fallait plus penser à reprendre la LtjLUe : ses anciens alliés l'avaient tous abandonné. R se tourna s^«jis scrupule vers son vainqueur, et fit appel, par le sirvenle Gf^s non mi, h la générosité de Richard. Celui-ci le renvoya à ïSCenri II , qui reçut fort mal Bertrand de Born : a Vous avez prétendu, lui dit-il, que jamais vous n'eûtes besoin de la moitié de "votre sens (5). Sachez que voici le moment où il vous le faudra t.out entier. — Seigneur, dit Bertrand, il est vrai que je l'ai dit, ot c'était bien la vérité. — Et le roi répondit : Jo crois bien qu'il vous manque aujounl'hai. — Seigneur, dit Bertrand, il me manque bien en effet. — Et comment? dit le roi. — Soigneur, le jouiotle vaillant jenne roi votre fils mourut, je perdis le savoir, le sens et la connaissance. » Quand le roi entendit ce que Bertrand disait, en pleurant, de son fils, son cœur s'émut, ses yeux semouil-
(') Rata de Ce* de far.
Pi Geoffroy du Vigeois, Hwwr. de France, t. XVIII, p. 218.
[^iRaxaiePoilogenstêrminis. Noua a voas tq cependant qu'en 1177 il avait l>nci un airvente, non pas précisément contra Id roi d'Aragon, mais dn moins *" liveur de son ennemi le comte de Toulouse.
(*J floTo de PoU to gcTU!.
P) Cf. un vwB du airTente On timmtes on mol» ("Voir ci-desans page 3))-
lèrent et il se pâma de douleur. Quand il revint à lui, il dit en pleurant à Bertrand : « Ce n*est point à tort ni sans raison que vous avez perdu le sens à cause de mon fils , car il vous voulait plus de bien qu'à homme du monde. Et moi, pour Famour de lui, je vous restitue votre liberté, vos biens et votre château, et je vous rends mon amour et ma faveur. Et je vous donne cinq cents marcs d'argent pour réparer les dommages qu'on vous a causés. » Bertrand tomba aux pieds du roi et lui rendit grâces (1). Le roi ajouta : « Qu'Hautefort t'appartienne. Tu dois bien l'avoir par raison , après avoir fait à ton frère si grande félonie (2). — Seigneur, grand merci, reprit Bertrand de Born. Bien me plaît un tel jugement. » Et plus tard, quand Constantin réclama près de Henri II, Bertrand montra au roi le jugement rendu par lui, car il l'avait fait écrire. Et le roi en rit beaucoup (3).
La razo de Ges de far ajoute que Constantin ne se tint pas pour battu, et qu'il fit longtemps, quoique en vain, la guerre à Bertrand avec le secours des barons ses amis. Ce qui est sûr, c'est que Constantin de Born, vers la fin de 1183, au mois d'octobre, s'allia au chef de routiers Mercadier pour exercer des ravages dans toute la contrée, et notamment pour rançonner le monastère de Pompadour. Ces faits amenèrent même des dissentiments dans la famille de Lastours : les Lastours alliés à Bertrand de Born refusèrent de rendre hommage aux Lastours alliés à Constantin , qui constituaient la branche aînée (4).
Après ces explications, quelques mots suffiront à résumer les sirventes.
Dans Ges no mi desconort^ Bertrand exprime sa confiance en Richard, qui l'a accueilli par un baiser de pardon lorsqu'il s'est présenté devant lui pour lui demander merci. Il promet à Richard son dévouement le plus absolu (5) ; il le prie d'être généreux , de lui rendre son château , de faire comme la mer qui garde en elle ce qui tombe de bon dans son sein, et qui jette le reste au rivage. « Un ami qui ne fait pas de bien est comme un ennemi qui ne fait pas de mal. »
Ses pro tener amie Tenc per égal
(1) Raxo de Pois lo gens:
(2) Cette félonie est rexpulsion violente dont nous avons parlé à la fin de notre chapitre des Premiers sirventes.
(3) Baxo de Ges de far.
(4) Geoflfroy du Vigeois, Histor. de France, t. XVIII, p. 221.
(5) Nous verrons qu'il tint parole.
LB SIÈGE d'HAUTEFORT. 59
Com faz mon enemic Que nom fai mal.
Il se plaint vivement d'avoir été abandonné et trahi par tous ses alliés, et il déclare qu'il renonce à guerroyer pour Tamour d*Adhémar. Il envoie son sirvente à sa dame.
Dans Ges de far, Bertrand de Born, à qui le roi et Richard ont rendu Hautefort , se félicite de son habileté et du succès qu'il a obtenu (1). Il a Hautefort et le gardera contre tous, puisqu'il doit l'avoir, a J'en crois le jugement de mon seigneur le roi. »I1 saura défendre la terre de ses enfants contre son frère qui voudrait tout; mais il ne refuse pas de lui donner une part : « Et on parlera ensuite du mauvais cœur de Bertrand ! »
Pois diran que mais es Bertrans I
Mal inspirés seront ceux qui viendront contester ses droits, car il n'a pas de repos qu'il ne se soit vengé de ceux qui lui font tort; et quand la paix est faite de toutes parts , il lui reste toujours « un pan de guerre. »
(l) L'Histoire littéraire de la France (t. XVII , p. 428 ) interprète à tort ce sirvente comme la dénonciation d'une nouvelle ligue préparée. contre Bertrand de Born.