‹ Du rôle historique de Bertrand de Born (1175-1200)Chapitre 19 sur 47 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES SIRVENTES CONTRE LE ROI d'aRAGON.

Bertrand de Born n'oublia pas de longtemps le rôle joué pa^de roi d'Aragon au siège d'Hautefort. Il s'en vengea par des ^^irventes.

Il commence Pun d'eux, Pois lo gens terminis, en disant qtue la gentille saison fleurie, se déployant joyeuse et gaie, lui a i^r^spiré le désir de faire un nouveau sirvente , pour apprendre aiu "«^ Aragonais le déshonneur de leur roi, qui est venu se mettre à. 1* solde du roi d'Angleterre :

Pois lo gens terminis floritz S'espandis jauzions e gais , M'es vengut en cor que m'eslais De far un novel sirventes , On sapchon li Aragones

Qu'ab mal agur, D'aco sion il tuit segur, Sal venc lo reis , don es aunitz , Esser soudadiers logaditz.

Ce début nous permet de placer le sirvente au printemps qu»suivit la prise d'Hautefort, c'est-à-dire au printemps de 1184. Aixcune des allusions contenues dans le sirvente ne se rapporte des faits postérieurs à 1184.

Bertrand de Born insiste particulièrement sur la rapide fortune et la basse extraction des rois d'Aragon , qu'il faudra renvoyeï* a là d'où ils sont partis, à Millau et en Carladais. »

L'auteur des razos, commentant ce passage, nous donne 1^ généalogie suivante des rois d'Aragon : Pierre, seigneur de Cariât , prit pour femme la comtesse de Millau , et en eut un fils qui conquit le comté de Provence. Un autre de ses descendants, nommé Raymond-Bérenger, conquit le comté de Barce-

LSS BmvENTBS CONTRE LE HOI d'aBAGON. 61

lone et le royaume d'Aragon, Raymond-BéreDger mourut en revenant do Rome, où il était allé se faire couronner. Il laissait trois fils : l'ua fut Alphonse, roi d'Aragon, celui qui trahit Bertrand de Born, les deus auti'es se nommaient Saiiche et Bérenger de Bèsalu.

Cette généalogie a grand besoin d'être rectifiée. Si noua consultons l'histoire, nous verrous quo le royaume d'Aragon et les comtés de Barcelone et de Provence étaient réunis sous la même main par suite do deux mariages : en 1112 Raymond Bérenger III , comte de Barcelone , avait épousé Douce , héritière du comtÊdc Provence et des vicomtes de Millau et de Cariât (1); eton ll37Ramire le Moine,roi d'Aragon, avait donné saillie avec aon ruyaume à Raymond-Bérenger IV, déjà comto do Barcelono et de Provence (2). A toutes ses possessions vint, en 1172, B6 joindre le Roussillon, que le comte Guiiiard donna par testament à Alphonse II, fils de Béreiiger IV (3).

Dans Pois h gens, Borti'and de Born reproche au roi d'Aragon sa conduite à l'égard de sa fiancée, la fllle de l'omperour Manuel ; il l'accuse de ne songer qu'à s'engraisser et à boire en Roussiilon, et il exprime l'espoir de le voir bientôt dépouillé do toutes ses possessions par ses voisins. Je n'insisterai pas autrement sur les allusions contenues dans ce sirveiite, allusions déjà élucidées parDiez (4) et par Milâ.et qui se rapportent d'ailleurs à des faits auiquels Bertrand de Born ne prit aucune part.

Bertrand de Born dirigea contre le roi d'Aragon un autre sirvente , Qtian vey pels. Ses accusations ne portent plus alors sur de grands faits historiques, mais sur des actes de la vie privée ' d'Alphonse II; aussi sommes nous réduits, pour l'interprétation de cette pièce, aux récits de l'auteur des razos.

D'api-és ces récits, un jour le roi d'Aragon, invité par le seigneur du château de Gasteîlot à entrer chez lui avec sa suite , avait accepté l'offre; puis, à peine entré, il avait fait mettre le seigneur à la porte et gardé le château. Une autre fois , le comte de Toulouse ayant fait prisonniers une cinquantaine de ses chevaliers, alors qu'il se rendait au secours de Henri II , ce dernîer crut devoir lui donner la somme nécessaire pour racheter les

[D Hisioira de Langvedoc ,

(2) Ibid.. p. 419.

(3) Ibid., 1. III, p. 30.

(4) Ltben.p. 2U et suiv.

prisonniers. Le roi d'Aragon prit Fargent, mais le garda, et le» chevaliers durent se racheter à leurs frais. Une autre fois encoi-e, un jongleur du nom d'Artuset lui prêta deux cents marabotius. Cet Artuset , dans une lutte avec des juifs, tua un de ses adversaires ; aussitôt les juifs allèrent trouver le roi d'Aragon , et lui demandèrent de livrer Artuset, en échange d'une nouvelle som:inie de deux cents marabotins. Le marché fut conclu , et Artuset iul brûlé par les juifs le jour de Noël (1). Enfin le roi d'Aragon- se débarrassa encore d'un de ses créanciers , en le livrant à. la reine d'Angleterre dont il avait dit du mal.

Telles sont les histoires, plus ou moins authentiques, que R ^rtrand de Born rappelle dans son sirvente , après avoir décL ^ré ironiquement qu'il veut se réconcilier avec le roi d'Aragoa — Il les avait recueillies de la bouche des ennemis d'Alphonse, de Gaston de Béarn par exemple (2). En terminant, il prie le ^ d'Aragon défaire chanter son sirvente au roi de Navarre, et d^^le répandre dans la Castille.

Un peu plus tard, dans la pièce Greu m'es deisendre^ dont nous reparlerons , nous trouvons aussi une strophe dirigée contre le roi d'Aragon : Bertrand plaint les Catalans et les Aragort-^is d'avoir à leur tête un seigneur sans énergie et sans honneur, qui ne sait que chanter ses propres louanges.

(1) Un autre troubadour , Guillaume de Berguëdan , a fait allusion , dans uo sirvente, à l'histoire d*Ârtuset. (Raynouard, Choix , t. Y, p. 91.)

(2) Strophe 4.

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