‹ Du rôle historique de Bertrand de Born (1175-1200)Chapitre 20 sur 47 · BERTRAND DE BORN ET MAENZ DE MONTIGNAC · texte numérisé non relu

BERTRAND DE BORN ET MAENZ DE MONTIGNAC

Avant de poursuivre l'examen des sirventes politiques de Bertrand de Born, nous devons placer ici les relations du troubaàour avec la dame Maénz de Montignac , car les princijiaux incidenta de cette aventure suivirent d'assez prfis le siège d'Hautofort. Cinq des poésies amoureuses de Bertrand de Boru se rapportent, d'après les razos, — qui sont notre seule source de reuseignemeiits à cet égard , — à son amour pour Mafinz de Montignac (1] . l'uoe da ces pièces , Rassa tan , est ant'iTieure au mois de juin !!83, car il y est question de Marinier, c'ost-à-dire du jeune roi, qui mourut le 11 juin 1133. D'autre part, nous y voyons un comte (jui est disposé à envahir et un vicomte qui est disposé à se défendre , au printemps suivant, et la razo nous dit que ce comte est Richard ot co vicomte Adhémar de Limoges. On peut donc dater cette pièce de 1176 (2).

Les autres pièces sont postérieures à tt83, car elles ont été composées , nous disent les 7-asos , à l'occasion de l'arrivée en liimousin de Guichai'de, comme nouvelle vicomtesse de Coniborn, Or, si nous ne connaissons pas la date précise du mariage de Guicharde , nous savons , du moins , que cette date doit Être placée après 1183, car GeolFroy du Vigeois, qui écrivait sa chronique en 1 1 83 , ne parle pas de Guicharde dans sa généalogie des vicomtes de Comborn. D'autre part , ces pièces sont antérieures au mois d'août 1 186 , car celle que nous devrons placer la dernière par ordre de date est envoyée à Oui-et~Non et à Ilassa (Geoffroy). Or, nous savons que Geoffroy mourut eu 1186.

Maënz de Montignac , d'après la razo de Domna pois , était fllle

[t] Nuus CD ajoutcrona une sixième : Cet qui camja, qui n'a pas de ra%o, mail qai se rapporte, comme noua le verrons, h la même sventiire. (î) Voir notre cbapitre II,

du vicomte de Turenne ; elle avait deux sœurs : Marie de Ventadour (1) et Elis de Montfort. La première fut chantée par Gaucelm Faidit (2), la seconde par Raymond Jordan (3). Maënz avait épousé un Talleyrand (4) , frère du comte de Périgord.

La pièce Rassa tan est un chant de triomphe. Les autres nous font assister aux diverses péripéties d*une brouille; la dernière est le traité de paix.

Dans Rassa tan (5) , Bertrand de Born décrit et exalte les cha^ mes de sa maîtresse ; il se félicite d'avoir été préféré au comte de Bretagne , au comte de Poitiers , au comte de Toulouse , au roi d'Aragon, et c'est à l'un de ses rivaux évincés , à GeoflFroy, qu'il adresse son chant d'amour : a Rassa , » lui dit-il , « elle est dédaigneuse pour les puissants. Ce n'est ni le Poitou , ni Toulouse, ni la Bretagne , ni Sarragosso qui peuvent la tenter. Mais elle aime avant tout la valeur : les preux pauvres lui plaisent , et elle m'a pris pour son conseiller. » Il fait son éloge en termes très-vifs. D vante sa chevelure blonde aux reflets de rubis , sa blanche peau , a blanche comme la fleur d'épine , » sa gorge ferme , etc.

Mais voici qu'arrive en Limousin la nouvelle vicomtesse de Comborn , Guicharde , sœur de Guichard , soigneur de Beaujeu (6). D'après VArt de vérifier les dates (7) , elle était fille de Guichard IV, sire de Beaujolais et seigneur de Montpensier.

Bertrand de Born avait entendu dire tant de bien d'elle avant son arrivée en Limousin (8) , qu'il composa pour elle un chant de bienvenue , Ai Lemozis , où il s'adresse au Limousin , « franche terre courtoise. » L'arrivée de Guicharde est un grand honneur pour ce pays ; ceux qui sont preux ou prétendent l'être auront à le montrer, s'ils veulent plaire à Guicharde; car ce qui nourrit l'amour comme l'eau le poisson , c'est la bravoure , la valeur , la libéralité.

Maënz , jalouse , vit dans Guicharde une rivale , et donna

(1) Geoflfroy du Vigeois (tabbe , II, p. 291, Histor. de France, t. XII, p. 424), parle de Marie de Turenne , femme d'Eble de Yentadour. Elle était sœur de Raymond de Turenne, et par conséquent fille de Boson IL

(2) Voir la biographie de Gaucelm Faidit, Raynouard, Choix, Y, p. 159.

(3) Kaynouard, Choix, V, p. 377.

(4) Guillaume Talleyrand, frère d'Hélie Y, et fils de Boson III.

(5) Raynouard, Lexique, I, 339.

(6) Baxo de Eu m'escondisc,

(7) Article de Guichard lY, sire de Beaujolais. Les indications de la raxo et de l'ilft de vérifief leê dutei peuvent se concilier ; car Guichard lY eut aussi un fils qui porta le môme nom, et qui fut seigneur de Montpensier.

(8) Bajro de Eu m'escondisc.

BERTRANli liE BORN ET MAENZ DB rfONTIGtNAC. 65

. à Bertrand de Born (1). Celui-ci proteste en vain de sa fldéïns la pièce Eu m'escondisc , une dés plus originales de notre adour. De perfides envieux ont excité contre lui âa damé, si hie et si loyale. Eh bien ! s'il est coupable , s*il est vrai qu'il ne une autre , qu'il ait failli , fût-ce en pensée , il consent à 9 son épervier , à le voir emporter et plumer par les fàuéôns •s , à chevaucher, Técu au cou , par la tempête , à lie s'asau jeu que pour y perdre , à être vu fuyant le premier dans mbats.

rès les protestations d'innocence vinrent les ingénieuses flat- , dans la pièce Domna pois , le sirvente de la D'ame choisie le l'appellent les razos (2) ; le troubadour feint de ôib' éonsoler perte de sa maîtresse en se composant une dame idéale aveé aalités prises à toutes les belles femmes de l'époque : '• — Puisne peut trouver une dame qui égale en beauté , en eâprit , ieté, celle qu'il a perdue, il ira partout demandant à chacune ualité pour faire une dame choisie : à Sembelis , il préndira tcheur de son teint et son doux regard amoureux ; à la vicomde Chalais (3) , sa gorge et ses fines mains ; à Agnès de Rolouart , ses beaux cheveux , plus beaux que ceux qui fitent lommée d'Yseult, la dame de Tristan... — Il continue aiiisi une verve sans cesse renouvelée , et qui justifie l'opinion dfe sur les poésies amoureuses de Bertrand de Born (4). is vient la période de l'irritation et du dépit, où, par la pièce ÂÎ camja (5) , il rompt avec Maënz pour se consacrer à Gui-» le. C'est ainsi du moins que je crois pouvoir interpréter cette , qui ne nous est expliquée par aucune razo. « Limousin , vous doit plaire , que soit venue vers vous Mieux-que-Bien» » >que-Bien est un de ces noms de convention que les troubaj donnaient à leurs dames : c'est évidemment de Guicharde B troubadour veut parler. Dans la première strophe , il se i d'avoir « changé le bon pour le meilleur ; » il accuse une 1 qu'il aimait de l'avoir trahi. Il a failli en mourir de deuil en est guéri cependant, et elle ne saurait trouver mauvais revienne à l'espérance. — Ces paroles s'appliquent fort bien

laxo de Eu m'eteondite,

Ud.

/'est la dame Tibors de Montausier que nous allons voir bientôt intervenir

Bertrand de Born et Maënz.

>befi. p. 180 : • ... sind sie mit den schârferen Farben der Originalit&t

hnet. »

irchiv, de Herrig, 35. 103.

à Maënz , et à raveiiture quo nous racontons d'après les rcL, jsos. Toute la pièce est remplie de Téloge de Mieux^que-Bien. Ma^-is ï y a beaucoup moins d'originalité que dans les pièces précédei^izites

Guicharde paraît n'avoir pas répondu aux avances de !^Bei trand de Born. Toujours est-il que Bertrand alla offrir ses sei

vices et son amour à Tibors de Montausier (1), femme cél -èbi

par sa beauté et son esprit. Tibors lui répondit : « Bertrand, ^ss^otr démarche m'honore et me réjouit; mais, d'autre part , elle m^^ dé plaît. C'est un honneur pour moi que vous soyez venu me von et me prier de vous prendre pour chevalier. Mais vous n'ave.^ agi ainsi que parce que madame Maënz vous a donné congé , et <i'e8t ce qui me déplaît fort. Si vous n'êtes pas coupable kl'êgdjrdde Maënz , elle arrivera bien à savoir la vérité , et vous rentrerez en grâce auprès d'elle. Si vous êtes coupable , aucune autre dame ne doit vous accueillir ni vous recevoir. Mais je vais m'employer à rétablir la concorde entre vous et elle, et je ferai tant que j'y réus* sirai. » Bertrand de Born la remercia de ces bonnes paroles; iJpromit de ne jamais aimer qu'elle à défaut de Maënz , et Tibors , de son côté, promit de le recevoir pour son chevalier, si elle échouait dans sa tentative de conciliation.

Mais elle réussit. Dans la pièce S'abrils e fuelhas , Bertrand de Born la remercie de son heureuse intervention et de sou gracieux accueil.

(l) Le troubadour Jordan de Bomeil adressa plusieurs chansons à l^ibora dâ Montausier. Voir Raynouard, Choix, V, p. 239.

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