CHAPITRE IX
SinvKNTEa POLITIQUES DE 1183 A 1187.
Deuï sirveiites politiques de Bertrand de Born appartiennent à a période qui s'étend depuis la grande révolte de 1 183, jusqu'aux premières hostilités entre Henri II et Philippe-Auguste.
La sirvente Quan la novella est de cette époque, bien que l'autîur des razos le place beaucoup plus tard, après la croisade. Il y a une strophe où Bertrand de Boni s'adresse à Rassa, c'est-à-dire âGeoffroy, qui mourut au mois d'août 1186. Plnsieurs manuscrits ont omis cette strophe : l'auteur des razos avait probablet sous les yeus un manuscrit qui ne la contenait pas. feûmnie, dans le reste de la pièce , il est question de guerre entre ■tesharons d'Aquitaine et Richard, et que Bertrand de Born est pinanifestement du parti de Richard, l'auteur des razos a naturelment songé, pour dater le sirvente , à l'époque où Richard, jrenant de captivité, eut à combattre, sur la dénonciation de ' Bertrand de Born , les barons ses vassaux qui s'étaient révoltés pendant son absence. Toutefois , même à défaut de la strophe dont nous venons de parler, il était assez difEcile d'admettre que Bertrand de Bom , après l'avènement de Richard au trône , l'appelât seigneur de Bordeaux, comme il le fait dans cette pièce.
Il est donc certain que lo sirvente Quan la novella doit être placé avant le mois d'aoïit 1 186. D'autre part il ne peut être antérieur à la prise d'Hautefort, c'est-à-dire au mois de juillet 1 183, puisque Bertrand s'y montre favorable à Richard. Si nous revenons maintenant à la strophe importante qui nous a servi à fixer l'une de ces dates extrêmes , nous verrons que Bertrand de Born reproche k Geoffroy de s'être peu occupé de ses anciens alliés d'Aquitaine, après avoir tiré profit de leur alliance, et il ajoute que si ceux-ci jouissent on ce moment de la paix , Us le doivent au
preiix comte Raymond (1). Or, en 1186 , le comte Raymond c Toulouse fit à Richard une guerre active, à laquelle ces vers noi semblent exactement s'appliquer , car c'était une diversion très favorable aux barons d'Aquitaine. Quant à Geoffroy, voici qixell avait été son attitude depuis la mort de Henri le Jeune : aprl ime réconciliation temporaire , il avait repris contre Richard ] guerre interrompue. Mais cette lutte nouvelle, après une nouvel] réconciliation , bientôt encore brisée , s'était terminée enfin , ej 1185, par une soumission complète de Richard aux ordres de m père. Les diverses allusions des vers que nous avons résumés se trouvent donc résolues, si nous plaçons le sirvente en 1186. Greoffroy a fait la paix avec son frère, laissant les barons d'Aguitaine à la merci des vengeances de Richard ; mais le comte de Toulouse , en résistant à Richard et en l'appelant ainsi dans 1© Midi, offrait aux barons un nouveau répit. La première strophe nous permet de préciser encore la date de cette pièce en la plaçant au printemps de 1186. D'autres strophes font allusion aux dispositions belliqueuses des barons d'Aquitaine à l'égard de Richard, et contiennent l'annonce d'une nouvelle guerre de Richard contre ses vassaux insoumis , guerre qui , d'ailleurs , n'éclata pas ; nous n'en trouvons aucune trace dans les chroniques. Le sirvente peut se résumer ainsi :
Quand la nouvelle fleur paraît dans la verdure, et que les buissons deviennent blancs, verts et vermeils, Bertrand de Born recouvre son chant comme font les autres oiseaux. Il aime la plus charmante femme qui soit au monde, mais il n'ose pas le lui dire. Il ne peut donc pas faire un chant d'amour, mais il fera un sirvente « frais et nouveau. » Parlant de Richard, il rappelle tous les murs qu'il a faits et défaits en Limousin , tous les châ« teaux qu'il a ruinés , tout l'argent qu'il a enlevé , donné et répandu, tous les coups qu'il a portés et reçus , toutes les privations qu'il a souffertes. Le sirvente Bst adressé à Raymond Gauceran, seigneur de Pinos.
Dans Greu m'es deisendre^ Bertrand de Born se plaint de n'avoit vu depuis plus d'un an ni assaut, ni combat. Il accuse de lâchetôi les seigneurs du Poitou, qui sont pleins d'audace à l'entrée de l'hiver, mais qui perdent leur courage au printemps quanc
(l) Les iermes de cette strophe pourraient faire croire à des sentiments hostiles de Bertrand de Born à l'égard de Richard. Mais le ton général de la pièc= ne permet pas de s'arrêter à cette impression.
8IRVENTES POLITIQUES DE 1183 A 1187.
vient le moment d'agir. Il engage Richard à ne pas les ménager, à se faire émouleur pour les aiguiser. Le troubadour annonce une action prochaine des Français , qui se montrent menaçants , mais qui attendront bien le printemps, car l'hiver est dur, plumux et froid. Cette pièce a donc été composée dans le courant Tun hiver, probablement de 1186 à 1187, puisque c'est en 1187 [ue doit éclater la guerre annoncée. Il est difficile d'adopter une LUtre date; car le sirvente est postérieur à 1183, puisque Berrand de Born s'y montre favorable à Richard ; d*un autre côté 1 est antérieur à la mort de Henri II , puisque Richard est ippelé , comme dans le sirvente précédent , le seigneur de Bor^ kmx.
En ti'oisième lieu , Bertrand de Born se plaint de n'avoir vu depuis plus d'un an ni combats ni sièges ; or , entre les deux dates extrêmes que nous venojis de fixer, il n'y a que l'année 1186 (pli ait été une année de paix pour le Poitou et le Limousin, pendant que Richard combattait le comte de Toulouse. Les années précédentes avaient été occupées par les luttes entre Richard et ses deux frères, luttes qui s'étaient étendues sur le Poitou.
J'ai fait remarquer que , dans les deux sirventes dont nous venons de parler, Richard est appelé le seigneur de Bordeaux. î)ans tous les sirventes précédents, il est au contraire appelé comte de Poitiers. Or, B. de Peterborough raconte qu'eu 1185 Henri II ordonna à Richard de rendre le Poitou à sa mère Eléonore, et que Richard se soumit (1). Telle est peut-être l'origine de l'appellation nouvelle que nous signalons.
A la fin de Greu m'es deisendre Bertrand de Born annonce que, pour l'amour de sa dame, on le verra prendre part aux tournois de Poitou.
(1) Stubbs, 1. 1. p. 337.