GUERRES ENTRE PHILIPPE-AUGUSTE ET HENRI II
1186, dans la conférence de Gisors, tenue à propos des affaires de
Flandres, le roi d'Angleterre et Philippe-Auguste avaient discuté
cette question et étaient arrivés à un accord amical. D'après Raoul
de Dicet, le but de Philippe- Auguste, en faisant la guerre au roi
d'Angleterre , était d'empêcher celui-ci de poursuivre le comte de
Saint-Gilles.
Quoi qu'il en soit, la guerre éclate vers le milieu de l'année U87.
La première pièce que nous rencontrions est Pois H baron. Ce sîrvente est antérieur à l'avènement de Richard, bien que la razo parle constamment du roi Richard (1) , car il y est question du roi Henri (2). Bertrand de Born se plaint d'une paix conclue entre les deux rois au moment où ils allaient en venir aux mains. Le seul fait historique qui réponde à cette situation est la trêve de deux ans conclue le 23 juin 11 87 entre Henri II et Philippe- Auguste sous les murs de Châteauroux (3). Rigord et B. de Peterborough attribuent cette paix imprévue à l'intervention des évêques et des légats. La razo parle aussi de cette intervention, ce qui confirme notre opinion pour la date du sirvente, rgais elle ajoute une autre cause assez vraisemblable, et sur laquelle nous allons revenir, pour expliquer la quatrième strophe. Toutefois la razo place le fait sous les murs de Niort , et sur les rives de la Sèvre; mais comme les chroniqueurs sont d'accord et indiquent tous Châteauroux , nous croyons pouvoir rectifier la razo sur ce point , et remplacer partout Niort et la Sèvre par Châteauroux et l'Indre. i Voici maintenant , rapidement résumé, le récit de la razo. Les deux armées étaient campées chacune sur une rive du fleuve , et elle restèrent bien ainsi quinze jours. Chaquejour elles s'armaient et s'apprêtaient au combat. Mais les archevêques, les évêques, les abbés et les moines intervenaient et empêchaient la bataille. Un jour que les deux ennemis étaient sur le point d'en venir aux mains, Philippe-Auguste répondit aux hommes de l'Eglise qu'il était bien décidé à ne plus ajourner le combat, à moins que le roi d'Angleterre ne fît droit à ses justes réclamations., Ce dernier s'émut peu de cet ultimatum , car il avait acheté les Champenois et obtenu d'eux la promesse qu'ils ne combattraient pas. Des deux
(1) L'Histoire littéraire de la France (XVII , 436) suit la razo, et place le sirvente après la mort de Henri II. De môme Augustin Thierry {Conquête de VÀngkterre, livre XI).
(2) Strophe 3.
(3) Voir Rigord {Histor. de France , t» XVII, p. 24) et B. de Peterborough, Stubbs, II, p. 6.
côtés on se prépara donc à la lutte; mais, au moment de marchei à Tennemi , Philippe- Auguste s'aperçut que les Champenois h trahissaient et ne le suivaient pas. Alors le roi de France fit appeler les évoques, et les pria de porter au roi d'Angleterre des propositioxis de paix, qui furent acceptées.
Cette trahison des Champenois est d'autant plus vraisemblable gu'elle explique fort bien, et beaucoup mieux que la simple inter vention du clergé, seule alléguée par les chroniqueurs, comment Philippe- Auguste, après une brillante entrée en campagne (1), ei alors que son armée se trouvait pour la première fois en présence de celle de Henri II, put se décider à signer une trêve de deux ans et à renoncer ainsi, pour un laps de temps aussi long, à toutes set prétentions. On peut douter qu'il eût cédé si promptement à l'intervention des évêques, s'il n'avait eu d'autres bonnes raisons d( ne pas insister.
Il y a une objection à la date que je propose pour le sirvente, c'es que dans la troisième strophe Bertrand de Born paraît faire allusion à une prise d'Issoudun par Henri II, tandis qu'au contraire d'après Rigord (2) , c'est Philippe- Auguste qui s'était emparé d( la ville à cette époÇue. Mais ne peut-on pas voir dans cette allusion une de ces fausses nouvelles qui se répandent si facilemen en temps de guerre, et dont nous avons pu faire, de nos jours, dei expériences si fréquentes ? Les erreurs de ce genre s'expliquen encore bien mieux, on le comprend, au douzième siècle (3).
La paix ne faisait pas le compte de Bertrand de Born , ni de: barons ses amis. Aussi s'en plaint-il vivement : « Puisque cetti paix , qu'ont faite les deux rois , pèse aux barons et les irrite, i ferai une chanson telle que, lorsqu'elle sera apprise , chacun ser; impatient de guerroyer. » Un roi ne doit point rester en paix tan qu'il n'a pas obtenu satisfaction de ses griefs. Mais les Bourgui gnons et les Français no. savent plus ce que c'est que l'honneur Quelle honte pour le roi Philippe d'avoir ainsi traité tout armé Le roi d'Angleterre a semé tant d'argent dans l'armée ennemie que les sacs et les courroies ont enchéri on France. Ce ne son point les Angevins ni les Manceaux, ce sont les livres sterling qu ont déconfit les Champenois.
Les excitations de Bertrand dé Born ne devaient pas produir
(1) Voir Rigopd {HUtor. de France, t. XVII, p. 23).
(2) Md.
(3) Cette strophe , assez obscure , peut d'ailleurs contenir aussi une allusio à l'article de la trêve, qui donnait Issoudun à Philippe-Auguste jusqu'à la n
-'se des hostilités (Voir B. de Peterborough, Stubbs, II, p. 7).
GUEBB^fl KNTBE PHILIPPE-AUGUSTE ET HENRI II. 73
de résultat immédiat (1). La chronique de Peterborough nous raconte qu'après la trêve de 1187 , Richard et Philippe-Auguste se firent les démonstrations d'amitié les plus vives (2). Henri II re- Ijardeson départ pour l'Angleterre, inquiété par cette affection subite. Rappelé par son père, Richard feint de se rendre à lui, mais il pille le trésor paternel de Ghinon, et part pour le Poitou (3). Cependant son père réussit à le ramener à lui : la réconciliation se fait à Angers (4).
Au moment où Henri II va passer en Angleterre , Philippe- Auguste menace de ravager la Normandie si on ne lui rend Gir sors, ou si Richard n'épouse sa sœur. A cette occasion un colloque des deux rois a lieu entre Trie et Gisors, le jour de sainte Agnès, 12 des calendes de février, c'est-à-dire le 21 janvier (5). IjOS deux rois prennent la croix et conviennent de rester dans le statu guo pour leurs dissentiments.
La victoire de Tibériade ( 1 1 87) venait de faire tomber entre les mains de Saladin la vraie croix et le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan ; le 29 septembre de la même année, Jérusalem elle-même avait succombé. Tous les chroniqueurs sont d'accord pour raconter que Richard se croisa le premier sans consulter son père. C'est à ce moment qu'il faut placer la pièce Nostre senher somonis : € Celui qui est comte et duc et sera roi (6) , » dit Bertrand de Born, a s'est mis en avant, et sa valeur en est doublée. y> La vraie croix est prise, le roi est captif, et le sépulcre a besoin de secours. Mais Richard appelle à lui tous les vaillants et tous les preux. On dit aussi que le roi Philippe est croisé. — Nous avons vu , en effet, que Philippe- Auguste se croisa dans la conférence du 21 janvier. Diez place cette pièce à l'avènement de Richard ; mais cette date est inadmissible, puisque, dans la pièce même, Richard est qualifié de futur roi (7).
(1) Le survente de Bertrand de Born, et particulièrement le vers où il dit que la couronne française « perd la rente et le profit de Gisors » (Raynouard imprime à tort Niort) , ne furent peut-être pas étrangers à un fait dont nous allons parler : les nouvelles réclamations de Philippe-Auguste menaçant de ravager la Normandie si on ne lui rend pas Gisors.
(2) B. de Peterborougti, Stubbs, II, p. 7.
(3) Ihid,, p. 9.
(4) iWd.
(5) Ibid,, p. 29. Rigord place le môme colloque le 13 janvier {Uistor, de France, t. XVII. p. 25).
(6) Richard, qui était comte de Poitiers et duc d'Aquitaine.
(7) Dans une pièce de la môme époque, le .troubadour Aimeri de Bellinoy dit de Richard, à peu près dans les mêmes termes : « Celui à qui Dieu donne Sen3
Cependant plus de deux ans devaient séparer cette prise de croix de la croisade. D*après Giraud le Cambrien et Raoul de Dicet, Henri II, voulant empêcher Richard de partir pour la terre sainte, lui suscita des ennemis en Poitou. Il y eut en effet une insurrection d*Adhémar d'Angoulême, de Geoffroy de Rancone, et do Geoffroy de Lusignan (1). Richard en triompha, et dut descendre ensuite contre le comte de Toulouse, qui avait commis des violences contre des marchands aquitains (2). L'invasion du comté de Toulouse par Richard eut lieu entre la Pentecôte et la Saint-Jean (3). Cependant le comte de Toulouse se plaignit auprès de Philippe-Auguste (4) qui intervint. Cette intervention ayant été infructueuse, Richard recommença à dévaster les terres du comte de Toulouse , qui se plaignit de nouveau à Philippe-Auguste, et celui-ci à Henri II (5). Le roi d'Angleterre répondit qu'il n'en pouvait mais ; Philippe-Auguste entra alors en Berry, et la guerre reprit entre l'Angleterre et la France.
C'est à cette époque que nous plaçons Al dous nou. Il y est question d'un démenti donné par le comte au roi. La razo nous dit qu'il s'agit de Richard et de Philippe- Auguste , et cependant elle place cette pièce après l'avènement de Richard (6). Si Richard eût été roi , Bertrand de Born ne l'eût pas appelé comte. 11 n'y a qu'un moment où Richard , avant d'être roi , ait été' personnelle^ ment en lutte avec Philippe-Auguste : c'est précisément vers le mois de juin 1188, à l'occasion du comte de Toulouse. D'ailleurs l'auteur des razos est d'accord avec nous en ce qu'il place Al dous nou presque aussitôt après Pois H baron. Son erreur, commune pour les deux pièces, consiste à les mettre l'une et l'autre après l'avènement de Richard.
La razo ne parle pas du comte de Toulouse. En revanche elle explique le démenti de la façon suivante : Richard ayant exercé des ravages sur les terres du roi de France , malgré la paix jurée, Philippe-Auguste se plaignit vivement, et obtint de Richard une
et vigueur... qui est comte et sera roi, accourt le premier au secours du sépulcre... » Raynouard, Choix, V. p. 6.
(1) Voir B. de Peterborough, Stubbs, II, p. 34.
(2) ibidem.
(3) Voir Rigord, Histor. de France, t. XVII. p. 27.
(4) Voir Rigord, ihid. , et Benoît de Peterborough , Stubbs, II, p. 35.
(5) Voir B. de Peterborough , ihid,
(6) Augustin Thierry suit la razo (V. Histoire de la conquête de VAngleterre, livre XI).