PHILIPPE- AUGUSTE ET HENRI II
graod orme, entre Heuri II et Philip]ie-Auguste. Mais elles no purent aboutir, et Philippe-Auguste, furieux, se vengea sur l'orme, qu'il fit abattre (1).
Cependaut l'hiver approchait, et las comtes de Flandres et de Blois, d'autres encore, refusaient de se battre contre des chrétiens avant la croisade. On s'entendit enfin, sinon pour la paix, du moins pour une trêve. L'entente se fit près de Bonmoulins le 14 des calendes de décembre (18 novembre) (2). Raoul de Dicet raconte longuement les négociations de Bonmoulins. Philippe- Auguste proposa à Henri H la restitution de ce iiu'ils avaient pris l'un et l'autre depuis qu'ils s'étaient croisés. Henri II eût préféré une paix déflnive , mais Richard s'y opposa formellement , parce qu'il lui aurait fallu reudre Gahors et tout le comté, qui lui appartenaient en propre et lui rapportaient beaucoup, en échange de Châteauroux , d'Issoudun et de Graçay , qui relevaient simplement de lui. Richard , passant k un autre sujet, réclama de son père sa fiancée , sœur du roi de France , et l'assm-ance immédiate de l'héritage {«ternel, Henri II refusa , parce qu'il ne voulait pas paraître y avoir été contraint. Aloi-s Richard, à la vue de tous, fit hommage au roi de France puur toutes les possessions de son père qui se rattachaient au royaume de France. Ainsi finit le colloque. La trêve était prorogée jusqu'à la Saint-Hilaire (14 janvier} .
L'année suivante (1189) Richard se trouva l'allié de Philippe- Auguste contre son père. Après plusieurs mois d'hostilités, Senri II mourut à Ghinon, le (i juillet.
Richard reprit pour son compte les négociations qui avaient été eatamées par son père , et signa avec Philippe-Auguste un traité de paix, le 22 juillet (3). Philippe-Auguste rendait à Richard (4) Tours, Le Mans et Châteauroux. De son côté Richard cédait à iUppe-Auguste tout le fief de Graçay, celui d'Issoudun, et tout §gu'il possédait en Auvergne. Philippe-Auguste ayant demandé I restitution de Gisors et autres places , Richard les racheta loyennaut 4000 marcs d'argent, ajoutés aux 2000 dont son père
lJI) Voir B. de Petcrborough (Stubbs, II . 47] , Guillaume le Breton (flûlor. liVimee. t. XVH, p. 69)p) B. de Peterborough (Stubbs, 11, 50). Raoul de Dicet eat d'accord avec B. de «rboroQgh pour cette date, puisqu'il indique le jour de l'octave de la Saintui est bien le 18 novembre. R. de Hoveden place, par erreur, la conu moia d'août (U des calendes de septembre) (Stubbs, II, p. 3â4}. } Vuir Rogei- de Hoveden [Stubbs, lU, 3).
Q Voir Rigurd iltùiar. de Fratue, t. X.VU, p. 29).
était convenu comme indemnité des dépenses faites autour de Ghâteauroux.
C*est cette paix que déplore Bertrand de Born dans le sirvente Volontiers fera (i). Les dernières strophes font en efiFet allusion à la cession de Gisors consentie par Philippe-Auguste. Il est impossible de placer ce sirvente après la croisade; car, dans les guerres qui suivirent la croisade , Gisors demeura constamment au pouvoir de Philippe- Auguste.
La valeur et Thonneur sont morts, s'écrie Bertrand de Born. Il y ajdes royaumes mais plus de rois; des comtés, mais plus de comtes ; il y a de puissants châteaux, mais on n*y trouve plus de châtelains.
Regisme son, mas reis no[n] i es , E contât, mas non coms ni bar ; Las marchas son, mas nols marques, Eill rie castell, eill bell estar , Mas li castellan no[n] i so.
On peut voir encore de belles personnes, et de beaux vêtements, et des gens bien peignés , mais où sont les preux des chansons de gestes, Ogier le Danois, Baudouin? Richard est un lion, a mais le roi Philippe me paraît un agneau , de se laisser ainsi déshériter, »
El reis Felips agnel me par ; Qu'aissis laissa desiritar.
(1) Paris, Bibl. nat., n»* 854 et 12473.
CHAPITaE XI.
BBflTJlA>D DE BOBN ET LA FILLE DE HENRI II.
C'est à une époque indéterminée, mais pendant lea gtierrea que oous venons de raconter , iju'il nous faut placer deux des poésies amoureuses de Bertrand de Born,
Ces deux pièces sont comjHjscos en l'honneur d'une dame que le Irouhadour appelle Hélène. L'autour dos razos nous apprend (pe cette dame n'était autre que la fille de Henri II, femme du duc de Saie, qui fut mère del'empereiii-Othon. Tous les chroniqueurs , appellent cette fille de Heuri II Mathilde et non Hélène ; mais I on sait qu'il était d'usage de donner à sa dame un uom de con- Tentlon,
A quelle époque Bertrand de Born connut-il Mathilde ? EUe avait été mariée dès 1 168 à Henri duc de Sase ; les deux pièces de Bertrand de Born ne peuvent être antérieures à ce mariage; car dans l'une d'elles il quaUfte Mathilde de Saxonne , et dans l'aulre il se réjouit qu'elle l'ait fait asseoir près d'elle sur un tapis imjiiTial. Ces deux pièces sont donc postérieures à 1168 (1). D'un autre côté , nous ne trouvons dans les chroniques aucune mention qui nous permette de croire que Mathilde soit venue dans les Etats de son père entre son mariage et l'année 1182. C'est seulement dans les derniers mois de 1182 qu'elle accompagna en Normandie son mari condamné à l'exil ; B. de Peterborough nous raconte même qu'étant enceinte, elle resta près de son père à Argenlon, tandis que le duc de Saxe se rendait en pèlerinage à saint Jacques (2). Or, dans Cazuts sui , Bertrand de Boni déclare qu'il 3 été sauvé par elle d'un eunui mortel à Argenton.
(') L'Bùioire liuéralre de la France {T. XVJI, p. 434) dit à tort qve Bertrand "' Born avait counisi: la «sur de Bichard . cette mime Hélène, qdi but depoib
<■'} Slubbs. I, !
On peut donc admettre avec une suffisante probabilité que c'est à Argenton, à la cour de Henri II, et vers la fin de 1182, que Bertrand de Born connut Mathilde. Il est vrai que c'est précisément la date de la pièce D'un sirventes nom cal où le jeune roi est fort maltraité pour avoir obéi à son père en se réconciliant avec son frère. Ce fait ne me semble pas rendre impossible l'hypothèse d'un séjour de Bertrand de Born à la cour de Henri II vers cette époque, ou peut-être un peu avant.
Mathilde étant morte en 1189 (1) , c'est donc entre 1182 et 1189 que doivent être placées les deux pièces de Bertrand de Born composées en son honneur. Nous savons d'ailleurs que Henri de Saxe et Mathilde étaient en Angleterre en 1185 (2). Ils durent se rendre en Saxe quelques temps après. Mais en 1189, Henri partait de nouveau pour l'exil : c'est l'année de la mort de MathÛde.
D'après la razo , Bertrand de Born composa le sirvente Ges de dwnar dans la circonstance suivante : Il se trouvait en expédition, en C(3rapagnie du comte Richard, par un temps d'hiver; et un certain dimanche , il était bien midi passé qu'ils n'avaient encore rien mangé ni bu. C'est alors que Bertrand composa Ges de disnar, évoquant le souvenir de sa dame pour se consoler de sa misère.
a II ne serait pas trop malin pour dîner, si l'on avait un bon hôtel, avec des vivres et du vin et un grand feu de hêtre. » Après cette courte plainte , il passe à l'éloge de sa dame. Il voudrait qu'elle lui fût aussi bienveillante que Test Richard. Les damés qu'il a louées jadis peuvent chercher ailleurs qui les chante. Il s'arrachera de son pays et se fera Angevin pour l'amour d'Hélène. Il vante ses dents de cristal , ses formes délicates, la courtoisie de son accueil. Nulle femme ne saurait l'égaler ; ce serait un honneur pour la couronne romaine de reposer sur son front.
Dans Cazuts sui^ Bertrand de Born renie Maën2, déclarant qu*il y a moins de différence entre l'ot et lé sable qu'entre Hélène et les trois sœurs de Turenne (3) :
Mas ilh es sobr'ellas mais Que non es aurs sobr'arena.
Il mourra si elle ne consent à l'étrenner d'un doux baiser.
(1) Voir B. de Peterborough (Stubbs, II, p. 72).
(2) Ibid., I, p. 333.
(3) Raynouard imprime à tort Tolena au lieu de Torena.
BERTRAND DE BORN'eT LA FILLE DE HENRI II. 81
Mais il craint qu'elle ne soit jamais à lui ; car elle peut choisir parmi les plus valeureux châtelains et les plus puissants barons. La strophe d*envoi nous apprend que Bertrand de Born était alors en Normandie.