LA CROISADE DE
Marseille , l'autre de Gênes , et se retrouvèrent à Messine , où ils arrivèrent à la fin de septembre. Là un dissentiment s'éleva entre eux à propos de la fille du roi de Navarre , que la mère du roi d'Angleterre avait emmenée, et que Richard voulait épouser (1), délaissant ainsi la sœur de Philippe-Auguste , Alix , à laquelle il avait été fiancé dès 1174.
Les de.ux rois s'entendirent aussi peu en Palestine qu'en Sicile, et bientôt Philippe-Auguste, quittant l'expédition, revint en France. On sait ce qui advint à Richard , sa captivité d'un an et demi en Allemagne, et son arrivée en Angleterre au mois de mars
Profitant de l'absence de Richard, Philippe-Auguste s'était emparé de Gisors et d'une partie de la Normandie ; et, au mois de janvier 1194, il avait signé avec Jean sans Terre un traité, — dont le texte même nous est parvenu (2), — qui confirmait et augmentait même ses conquêtes. De plus, les deux contractants s'engageaient à ne pas faire la paix l'un sans l'autre avec Richard. Mais le retour de Richard allait changer la face dos choses. La razo de Bem platz car (3) nous dit que pendant la croisade Bertrand de Born demeura à guerroyer contre Adhémar, contre le comte de Périgord et contre tous les autres barons des environs. D'où sa grande joie au retour de Richard. « Et sachez, » ajoute le biographe , « que Bertrand avait écrit dans son cœur tous les ravages commis par ces barons en Limousin et sur les terres de Richard. »
Dans le sirvente Bem platz car Bertrand se réjouit du retour de Richard, et désigne à ses coups les barons du Limousin. Ceux-ci se reposaient sur leur triomphe facile, et « plantaient des * buissons, tant ils aiment la verdure et les jardins. » Devenus avares et peu accueillants, il semblait, tant on avait de peine à arriver jusqu'à eux, qu'ils se gardassent contre des assassins. Désormais les choses vont changer. « On pourra rire encore. » Il faudra bien qu'ils accueillent les preux t qu'ils les flattent et leur donnent des harbarlns. Car il ne suffira plus de crier « Paris » pour arrondir ses terres. — Ce vers est une allusion à l'alliance de Philippe- Auguste avec les vassaux insoumis de Richard. — « Je voudrais bien , continue Bertrand de Born , que le roi fût devin , qu'il sût parmi les barons quels sont ses bons et quels sont ses
(1) Il l'épousa, en effet, en mai 1191 (B. de Peterborough, Stubbs, II, p. 166).
(2) Voir Rigord {Histor. de France, t. XVII, p. 39).
(3) Raynouard, Lexique, 1. 1, p. 336.
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faux amis, qu'il connût la maladie qui fait clocher le LiitiOusin. » C'est une tumeur qui ronge ce pays, et il faudi*ait y passer deux isétons avant qu'elle fût trop durcie. « Bien me plaît que trêve ni paix ne demeure entre les barons. » A la fin du strvente, Bertrand accuse l'empereur^Henri VI de faire un commerce indigne, qu'eût désavoué son père Frédéric, et d'avoir pris des pèlerins avec leurs bourdons pour conquérir la Fouille et la Romagne.
Cette pièce est postérieure au retour de Richard a puisqu'il est revenu d'Allemagne » (strophe 5) , et antérieure à son passage éû France : « je voudrais bien qu'il passât ici au milieu de nous j^ (strophe 4). Richard aborda en Angleterre le 17 mars 1194. Cette môme année les menaces de Bertrand de Born devaient être en partie réalisées ; car Richard combattit et dépouilla le comte d'Angoulême Adhémar (1). Quant au Gui dont il est question dans cette pièce , ce doit être le frère de Guillaume IX , comte d'Auvergne , ou celui d'Amauri VII , vicomte de Thouars , tous deux ennemis de Richard et faits prisonniers par lui , l'un en 1195, l'autre en 1196.
La pièce Ar ven la coindeta sazos (2) est à peu près de la même époque qaeBem platz car frcva; car Bertrand y salue le printemps, qui va permettre à Richard de quitter l'Angleterre. Or, nous avons vu que Richard était déjà de retour à l'époque de Bem platz car. S'il. aborda en Angleterre le 17 mars, il débarqua en Normandie le 12 mai. C'est donc entre ces deux dates que se placent les deux sirventes. On peut môme préciser davantage, en tenant compte du temps qu'il avait fallu pour que la nouvelle du retour de Richard en Angleterre fût parvenue en Limousin.
a Voici venir la charmante saison où aborderont nos vaisseauZi où va paraître le roi gaillard et preux , le roi Richard , tel que jamais il ne fut encore. » On le verra donc répandre l'or et l'argent, manœuvrer les pierriers , efifondrer les murs , abaisser les tours , enchaîner l'ennemi. Et le» barons deviendront humbles et « honteux comme un loup pris au piège. » lie lion a la noble coutume de ne pas faire de mal à un ennemi vaincu, mais d'être « orgueilleux contre l'orgueil. »
Ben sap Tusatges qu'ai leos.
Qu'a ren vencuda non es maus»
Mas contr'orgoill es orgoillos.
(1) Voir plus bas, k propos du sirvente S*eu fos aissii
(2) Voir Rajrnouard» Lexique, I, p. 338.