‹ Du rôle historique de Bertrand de Born (1175-1200)Chapitre 30 sur 47 · POÉSIES DIVERSES · texte numérisé non relu

POÉSIES DIVERSES

Panni les pièces auxquelles nous ne pouvons assigner de dates précises , nous citerons d'abord deux sirventes particulièrement obscurs : Fuilhetas ges^et Ane nos poc.

Le sens général de Fuilhetas ges (1) est peu clair. Le dernier mot de la pièce , qui est Damiata^ et qui paraît être le nom de la ville d'Egypte Damiette , pourrait faire croire que la pièce n'est pas de Bertrand de Born. Car Damiette dut, au moyen âge, sa célébrité aux croisades, et la première croisade qui s'en empara fut celle de Jean de Brienne (1217-1221). Or Bertrand de Born était mort à cette époque.

Cependant cette pièce est adressée au même personnage (Fuilhetas) qu'un autre sirvente de Bertrand de Born. En outre, il y est question d'une dame Tempra, qui figure dans plusieurs autres pièces de Bertrand de Born (2). Enfin , elle est sous le nom de ce troubadour dans le manuscrit.

Ane nos poc (3). — Bertrand envoie Papiol vers Oc-e-No^ c'està-dire vers Richard. Cette pièce, dont le texte paraît fort corrompu dans les manuscrits, est remplie d'allusions très-obscures, qui ne permettent de rien préciser.

D'autres pièces, beaucoup plus claires, ne se rapportent à

(1) Paris, Bibl. nat, n» 12474. — Rome, Vatican, n» 3205.

(2) Dans "Rassa mes et dans S*abriU et fuelhas.

(3) Mahn, Gedichte, I, p. 128.

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aucun événement déterminé , ou ne renferment aucune allusion qui permette de les dater.

Nous citerons, en première ligne, une des plus belles : Bem plai lo gais temps.

Le sirvente Bem plai lo gais temps est un magnifique chant de guerre. C'est assurément Tune des plus belles productions de la poésie provençale. Il est très-connu, et on en trouvera des traductions à peu près exactes un peu partout , notamment dans le Tahkau de la littérature au moyen âge de M. Villemain, Je ne m'arrêterai donc pas à le commenter. Mais j'ai à défendre Bertrand de Bom contre ceux qui voudraient lui enlever cette pièce pour l'attribuer à un autre troubadour.

Le grand argument en faveur de Bertrand de Bom est Venvoi : le sirvente est adressé à Oui-et^Non, Or , on sait que Bertrand de Born désignait ainsi Richard. En second lieu , c'est le jongleur Papiol qui est chargé de l'envoi , et on sait aussi que Papiol est le nom du jongleur de Bertrand de Born.

n est vrai que, d'une part, deux manuscrits contiennent seuls cet envoi, et que d'autre part, si l'on prend tous les manuscrits de la pièce , on trouve qu'ils sont loin d'être d'accord sur le nom du troubadour. Pour apprécier la valeur relative de leur témoignage sur ce point, il est indispensable de recourir à un classement. Or, après une comparaison minutieuse de tous les manuscrits de ce sirvente, je suis arrivé à la classification suivante (1) :

y d P» t) B , Barberine G P«

NP> b A^ F» V H

(1) D'après les conventions généralement adoptées pour les classifications de manuscrits, x désigne l'original inconnu, les petites lettres et les lettres grecques représentent les manuscrits perdus, et les grandes lettres les manuscrits existants. Pour la signification des grandes lettres que nous employons ici, voir notre Appendice.

La classification faite, on constate que tous les manuscrits venant d'y attribuent la pièce à G. de San-Gregori ; tous ceux venant ded k Bertrand de Born ; tous ceux venant de g, sauf H, à Blacasset; ceux venant dep, à G. Augier ; et ceux venant de f. à L. Cigala.

Nous pouvons donc écrire cette généalogie d^attributions :

k q (Blacasset) f (L. Cigala), p. (G. Augier)

y (G. de S. Gregori), d (Bertrand de Born).

La question se trouve ainsi simplifiée ; il est cependant difficile de faire encore un choix entre ces diverses attributions. Mais remarquons que nous avons eu à signaler une exception importante : le manuscrit H, qui a pour origine le manuscrit g, c'est-àdire un manuscrit qui attribuait évidemment la pièce à Blacasset, a remplacé le nom de Blacasset par celui de Bertrand de Born. En outre, le manuscrit V, qui appartient à la même sous-famille, tout en conservant Tattribution à Blacasset, contient, comme le manuscrit H (ce sont les deux seuls), l'envoi à Oui-et^Non (1). Or, si Ton se rapporte à la généalogie complète que nous avons donnée en premier lieu, on verra que les manuscrits V et H émanent d'un original commun h. Il me paraît donc évident : lo que le manuscrit h attribuait la pièce à Blacasset ; 2» que le manuscrit h contenait Tenvoi à Oui-et-Non. Cet envoi étant en contradiction avec l'attribution , le manuscrit H a rectifié l'attribution.

Il serait intéressant de savoir comment il se fait que le groupe h contienne seul l'envoi, qui manque à tous les autres groupes. Nous l'ignorons; mais il est certain , d'une part , que le scribe du manuscrit h n'a pu l'inventer; d'autre part, qu'il ne l'a pas tiré d'une autre pièce de Bertrand de Born qui serait aujourd'hui perdue ; car le sens , le rhythme et les rimes de cet envoi s'appliquent exactement à la pièce Bem play lo gais temps. Il est donc très-probable que le manuscrit primitif et original x contenait l'envoi , bien qu'il soit impossible de dire pourquoi la plupart des manuscrits l'ont supprimé.

(1) J'ai constaté le fait sur le manuscrit Y, à Venise.

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