‹ Du rôle historique de Bertrand de Born (1175-1200)Chapitre 35 sur 47 · PIÈGES FAUSSEMENT ATTRIBUÉES A BERTRAND DE BORN · texte numérisé non relu

PIÈGES FAUSSEMENT ATTRIBUÉES A BERTRAND DE BORN

res entre la France et T Angleterre : « Bien me plaît quand je vois brisée la trêve des livres sterling et des livres tournois , etc. (1). » D'un autre côté, en sollicitant l'appui du roi d'Aragon, le troubadour lui cite comme exemple le comte de Toulouse : « ... puisque le comte, duc et marquis (2), vient d,e demander un traité. » Je propose donc de placer ce sirvente vers 1198, époque où, d'après Roger de Hoveden (3), fut conclu un traité entre Richard et le comte de Toulouse. La plupart des anciens alliés de Philippe-Auguste Tabandonnaient , et le troubadour invite le roi d'Aragon à se déclarer aussi contre lui.

Un sirvenîes farai.

Diez (4) et Milâ (5) ont suffisamment prouvé que les diverses allusions contenues dans ce sirvente ne permettent pas de le placer avant 1229. Il est donc postérieur à la mort de Bertrand de Born, et doit être restitué à un autre troubadour, vraisemblablement à Bertrand le fils. -

Atornat m'er (6).

Le sirvente Atornat m'er est dirigé contre les Français et Simon de Montfort. Il y est fait allusion à la mort du roi Pierre d'Aragon et au« événements de Beaucaire. On doit donc le placer après 1216, c'est-à-dire après la mort de Bertrand de Born le père.

(1) Deuxième strophe.

(2) Le comte de Toulouse était en même temps duc de Narbonne et marquis de Provence.

(3) Stubbs , t. IV, p. 54.

(4) Lébm , p. 229.

(6)Mahn, Gedichte, II, 8.

Cette étude attentive de toutes les poésies connues de Bertrand de Born , et de tous les documents originaux qui pouvaient nous éclairer sur son rôle , nous a conduit à des résultats précis , mais qui s'écartent sensiblement et des conclusions négatives que Ton aurait pu tirer a priori du silence presque absolu des chroniqueurs , et des idées jusqu'à présent reçues sur l'intervention de notre troubadour dans les affaires de son temps.

Le silence des chroniques contemporaines n'a rien qui puisse nous étonner, si l'on songe que presque tous les historiens de la seconde moitié du douzième siècle, habitant soit le nord de la France, soit l'Angleterre , devaient être imparfaitement informés des événements d'Aquitaine et des ressorts cachés de la politique méridionale. D'ailleurs Bertrand de Born ne remplissait aucune fonction officielle qui pût le mettre en vue; et le rang peu élevé qu'il occupait dans la hiérarchie féodale n'était pas non plus de nature à attirer sur lui l'attention publique. Lorsque le comte d'Angoulême se soulevait, l'importante nouvelle se répandait aussitôt d'un bout de la France à l'autre, et les chroniqueurs s'empressaient de la consigner dans leurs annales ; mais on ignorait que le petit seigneur Bertrand de Born s'était rendu près du comte pour le décider à la guerre, ou qu'il avait décoché contre son inaction les railleries acérées d'un sirvente. C'est toute cette partie secrète de l'histoire, — partie essentielle , puisqu'elle contient l'explication et la raison des faits, — que les poésies de Bertrand nous permettent de reconstituer. Désormais il est aussi impossible d'écrire l'histoire du douzième siècle en supprimant Bertrand de Born, que de raconter les événements de notre temps en négligeant , par exemple, le rôle de la presse.

Mais il importe, si Ton introduit Bertrand de Born dans l'histoire, de bien préciser la place qui lui convient, et de le dégager avec soin de la légende qu'on lui a faite. Cette légende n'a pas

d'autre origine qu'une connaissance incomplète des faits. C'est la conséquence de cette méthode inductive, qui a souvent donné de si brillants résultats, mais qui, en essayant de deviner l'histoire, s'expose parfois à la dénaturer.

Augustin Thierry a voulu faire de Bertrand de Born un génie politique de la plus haute valeur. D'après lui, l'habile et courageux troubadour visait à faire de l'Aquitaine un Etat indépendant, et ce but élevé pourrait seul expliquer les contradictions incessantes de sa conduite : « Cet homme extraordinaire semble avoir eu la conviction profonde que sa patrie, voisine des Etats des rois de France et d'Angleterre, et placée, selon l'expression du temps, comme l'enclume entre deux marteaux, ne pouvait échapper aux coups qui la menaçaient perpétuellement d'une part ou de l'autre, que par le trouble et la guerre entre ses ennemis. Telle en effet paraît avoir été la pensée qui présida, durant toute la vie de Bertrand, à ses actions, et à sa conduite... Par le même motif Bertrand de Born mit en usage tout ce qu'il avait d'art pour faire éclore et envenimer la querelle entre le roi d'Angleterre et ses fils (1). » Nous croyons qu'on a beaucoup exagéré les contradictions de Bertrand de Born , pour se donner le plaisir et l'honneur de les expliquer. Somme toute, rien n'est plus simple que son attitude, si l'on tient compte des préoccupations d'intérêt personnel et immédiat qui animaient tous les hommes de son époque, en dehors des questions religieuses. Cette grande idée qu'on lui prête, s'il l'avait eue réellement, aurait sans aucun doute laissé trace dans ses sirventes. Or, on peut les lire d'un bout à l'autre sans y trouver la moindre allusion à un rêve d'indépendance pour l'Aquitaine. On me dira que ses projets eussent été déjoués, s'il les eût fait connaître. Mais, sans révéler le plan de sa politique, il pouvait au moins, dans ses poésies si ardentes et pleines d'une inspiration si spontanée, exprimer, à côté de sa passion pour les combats, qui y paraît seule, le vif amour qu'on lui prête pour l'Aquitaine sa patrie. Or, l'Aquitaine n'y est même pas une seule fois nommée, et cela par la bonne raison que l'idée de patrie, même restreinte aux limites de l'Aquitaine, n'existait pas encore.

Il faut donc se résoudre à ne plus voir dans Bertrand de Born un précurseur de Jeanne d'Arc (2). Rien n'est plus logique que sa conduite, si on n'y cherche pas des visées de politique raffinée.

(1) A. Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre, livre X.

(2) Comme l'auteur du Tyrtée du moyen âge^ p. 280.

Sa grande passion pour les combats lui fait toujours saluer avec enthousiasme les déclarations de guerre , d*où qu'elles viennent ; mais il faut beaucoup de bonne volonté pour y voir le désir prémédité de faire sortir l'indépendance de l'Aquitaine de la lutte de ses maîtres. On est allé dans cette voie jusqu'à lui attribuer la pensée de renouveler la race des anciens ducs d'Aquitaine (1).

Le véritable caractère de Bertrand de Born est indiqué d'une manière bien plus exacte par le court résumé biographique qui précède ses œuvres dans un grand nombre de manuscrits , et qu'il ne faut pas confondre avec la grande biographie constituée par l'ensemble des razos (2) .

Le résumé biographique dont nous parlons se présente à nous sous deux formes , qui diffèrent assez entre elles pour qu'il soit utile de les donner l'une et l'autre. Raynouard en a fait un mélange (3); nous rétablissons chacune d'elles d'après les manuscrits.

Voici d'abord celle qui se trouve dans le plus grand nombre de manuscrits :

€ Bertrand de Born (4) fut un châtelain de Tévêché de Périgueux , seigiieur d'un château qui avait nom Hautefort, et il eut tout le temps la guerre avec tous ses voisins , avec le comte de Périgueux, et avec le vicomte de Limoges, et avec son frère Cons» tantin, et avec Richard tant qu'il fut comte de Poitiers. Il fut bon chevalier, et bon guerrier, et bon galant , et bon troubadour, et entendu , et bien parlant , et il sut traiter le bien et le mal , et il était seigneur (maître), toutes les fois qu'il le voulait , du roi Henri d'Angleterre et de son flls , mais tout le temps il voulait qu'ils eussent guerre ensemble , le père et le fQs et les frères l'un

(1) • Peut-être voulait-il renouveler la race des anciens ducs d'Aquitaine. » (Article de la NouveUs biographie générale.)

(2) Ce résumé , qui se trouve dans beaucoup de manuscrits ne contenant pas la grande biographie , en est la préface dans ceux qui la contiennent.

(3) Choix des poésies, t. V, p. 76.

(4) m Bertrans de Born si fo us castellans del evesqat de Peregors , seigner d'un castel qui avia nom Autafort. Totz temps ac guerra com totz los' sens vesis , cum lo comte de Peregor , e cum le vescomte de Lemoges , e cum son fraire Costantin , e cum Richart tant qant fo coms de Piteus. Bos cavaliers fo e bos guirriers e bos dompneiaire , e bos trobaire, e savis e ben parlanz, et saup ben tractar mais e bes. Seigner era totas vez qant se volia del rei Henric et del fin de lui. Mas totz temps volia qeill aguessen guerra ensems, lo paire el fiUz , eil fraire Tuus e l'autre , e totz temps qe lo rets de Fransa e lo reis Henrics d'Angelterra aguessen guerra ensems. Ë sill agron paz ni trega , ades se penet cum SOS sirventes de desfar la paz c de mostrar cum chascus era deshonratz en la patz. Ë si n'ac de granz bens et de granz mais. ■ ( Manuscrit Chigi , fol. 62 V».)

avec Tautre , et tout le temps il voulait que le roi de France et le roi d'Angleterre eussent guerre ensemble. Et s'ils avaient paix ou trêve, aussitôt il s'efforçait, avec ses sirventes , de défaire la paix , et de montrer comment chacun était déshonoré par la paix. Et il en retira de grands biens et de grands maux. i>

La seconde forme est conservée seulement par deux manuscrits de Paris : les n~ 1749 et 22543 de la Bibliothèque nationale. On y trouve des renseignements qui ne sont nulle part ailleurs : par exemple la force du château d'Hautefort , et la comparaison fiaite par le roi d'Aragon entre les sirventes de Bertrand de Born et les chansons de Guiraud de Borneil.' En voici la traduction :

€ Bertrand de Born (t) fut du Limousin, vicomte d'Hautefort, qui avait près de mille hommes ; il avait des frères et pensait les déshériter si le roi d'Angleterre n'eût été là. Il fut très-bon troubadour (2) de sirventes et ne fit jamais que deux chansons , et le roi d'Aragon donna pour femmes les chansons de Guiraud de Borneil à ses sirventes ; et celui qui chantait pour lui avait nom Papiol. Et c'était (Bertrand -de Born) un homme agréable et courtois, et il appelait Rossa le comte de Bi*etagne , et le roi d'Angleterre Ouir^i'-Non (3) et le jeune roi son fils Marinier, Et il avait un tel usage qu'il faisait sans cesse se mêler la guerre entre les baix>ns , et il fit se brouiller le père et le fils d'Angleterre , jusqu'au jour où le jeune roi fut tué d'un carreau dans un château de Bertrand de Born (4). Et Bertrand de Born se vantait , disant qu'il pensait

(1) « Bertran de Born si fo de Lemozi , vescoms d'Autafort , quei avia prop de mil homes. Et avia fraires e cuiavals dezeretar, si no fos lo reis d'Anclaterra. Molt fo bon trobador de sirventes , et anc no fes chansos fors doas ; el reis d'Ârago donet par moiller las chansos d'en Guiraut de Bomeill a sos sirventes. Et aquel que cantava per el avia nom Pepiol. Et era azaatz hooi e cortes» et clamava Rassa lo comte de Bretanha, e lo rei d'Anclaterra Oc e No , el rei Jove son fiU Marinier. Et avia aital uzatge c'ades fazia mesdar guerra en* trels baros , e fes mesclar lo pair 'el fiU d'Anclaterra tant entrol Jov« rei fo mortz d'un cairel en un castel de fiertran de Born. £ Bertran de Born sis vanava qu'elcuiava tan valer que ja no cuiava que totz sos sens l'agues mestier. E pueis lo reis io près , et quant l'ac près , el li die : « Bertran , auraus encara meatter totz vostre sens. » Et el respos qu'el avia tôt son sen perd ut quan lo rei Joves morit. Adoox si ploret lo reis de son fiU, e perdonet 11 el vestit, eill det terras et honors. E visquet longuamen el setgle , e pueis rendet se a l'orde de Sistel. » (Ms. de Paris, n» 1749.;

(2) 11 faudrait pouvoir dire « bon trouveur. «

(3) C'était Richard Cœur de Lion , frère du jeune roi , et non pas Henri II , son père , que Bertrand de Born appelait Oui-et-Non, ( Voir la raso de la pièce Al dout nou,)

(4) Ce détail est inexact. Le jeune roi mourut de maladie à Martel.

tant valoir qu'il ne croyait jamais avoir besoin de tout son sens. I!4 puis le roi le prit ^ et quand il Peut pris , i) lui dit : Bertrand , c'est maintenant que vous avez besoin de tout votre s^:^9. St il répoaidit qu'il avait perdu tout son sens quand le jeune roi était mort. Alors le roi se mit à pleurer en pensant à Boo âla, 6t il pardonna à Bertrand , lui rendit soq château et lui donna terres et honneurs. Et il vécut languement dans le monde, et puis il se retira dans l'Ordre de Cîteaux. d

On voit que^ dans ces deux biographies, écrites fort peu de temps s^près Bertrand de Born, il est uniquement question des instincts bdliqueuz de notre auteur, et que pas un mot ne fait allusion aux plans de sa prétendue politique.

Cependant l'amour des combats n'était pas seulement chez Bertrand de Born une passion , c'était aussi un intérêt , et c'est là qu'on trouvera la véritable raison de son attitude' si belli^ queuse. Il ne s'en cache pas d'ailleurs, et il n'avait point à s'en cacher. Comme tous les petits seigneurs du moyen âge, il vivait de la guerre. La paiz a le grand tort , à ses yeus , de rendre les barooas avares. Au contraire , lorsque la trêve est rompue, on les voit répandre l'or et l'argent pour entraîner les chevaliers à leur suite. Cette idée est constamment exprimée dans les sirventes de Bertrand. «^ Une cour sans dons n'est qu'un parc de barons, » etc. H semble même qu'on l'ait accusé d'être aux ge^es de Richard ; car il s'en défend, mais à peine, et sans nier ses préférences pour les barons généreux.

Faut-il chercher dans les relations personnelles de Bertrand de Born avec la famille royale d'Angleterre un autre mobile de sa conduite? Nous ne le croyons pas. Ces relations ont été fort exagérées, et font encore partie de sa légende. On a fait de lui un camarade d'enfance des jeunes princes d'Angleterre. Rien n'est moins sûr. Cette amitié, en effet, n'est attestée par aucun document antérieur à l'intervention de Bertrand dans les affaires politiques, et elle n'a très-probablement d'autre origine que cette intervention même. On m'objectera les noms familiers que le troubadour, dès le début, donne aux jeunes princes. Mais quoi? N'arrive-t-il pas chaque jour que des princes ou des hommes politiques sont désignés, par des gens qui ne les ont jamais vus, sous des noms plus ou moins respectueux? Du reste ces noms de Rassa^ de Oui-et-Non^ de Marinier^ qui étaient peut-être des sobriquets populaires, n'offrent pour nous aucun sens assuré. On a vu dans Oui^et'Non un reproche adressé à Richard Cœur de Lion , ainsi accusé d'être indécis et inconstant, de dire tantôt oui et

tantôt non (1). Mais tel n*était point le caractère de Richard : c'est Philippe- Auguste que Bertrand , à tort ou à raison , accuse sans cesse d'hésitation. Ce surnom n'a donc pas la valeur qu'on lui prête, et les autres sont encore plus obscurs. On ne peut tirer d'eux aucune conclusion.

L'amour de Bertrand pour la fille de Henri II a contribué aussi beaucoup à répandre l'idée d'anciennes relations entre le troubadour et les princes d'Angleterre. On a cru que Bertrand de Born avait connu Mathilde avant son mariage, à la cour de son père. Mais nous avons montré que, selon toute vraisemblance, Bertrand ne vit Mathilde que beaucoup plus tard. Cet argument tombe donc de lui-même.

On peut d'ailleurs admettre sans difficulté — et on le doit jusqu'à preuve du contraire — que les rapports de Bertrand de Born avec Henri le Jeune eurent une origine politique, et ne sont antérieurs que de quelques années à la mort du jeune prince. Quant aux sentiments d'affection qui se développèrent si rapidement entre eux, et qui sont attestés par plusieurs poésies fort touchantes de Bertrand de Born, il est facile de s'en rendre compte : en effet, l'activité prodigieuse de Bertrand, son esprit dlntrigue, son grand talent de poète faisaient de lui un allié puissant, que le jeune roi avait dû ne pas négliger. Et comment ne pas reconnaître qu'il y avait entre ces deux caractères , également généreux , francs , ouverts, chevaleresques, une ressemblance frappante et une sympathie forcée? Il est donc absolument inutile de recourir, pour expliquer cette amitié si naturelle, à des relations d'enfance que rien ne prouve.

Il nous reste à résumer brièvement les grands traits de la vie de Bertrand de Born, telle qu'elle résulte de cette étude. Nous le trouvons tout d'abord, vers 1175, en lutte avec son frère Constantin pour la possession dû château d'Hautefort. Constantin ayant réclamé et obtenu l'appui de Richard, comte de Poitiers, et du vicomte de Limoges , Bertrand en conçut une vive irritation contre Richard, et n'eut pas de repos qu'il ne se fût vengé en lui suscitant des ennemis. L'occasion était favorable ; car les barons d'Aquitaine, qui avaient été abandonnés par Richard, après l'avoir soutenu dans sa lutte contre son père, en 1173, ne demandaient qu'à marcher contre lui. Bertrand de Born sut tirer parti de ces dispositions hostiles, et bientôt, grâce à lui, une ligue importante se constituait et la guerre éclatait. Mais Richard, après avoir pris

(1) YiUemain.

les ordres de 'son père, frappa des coups rapides et vigoureux, et put ainsi triompher en quelques mois de ses ennemis , qu'il envoya en Angleterre demander la paix à Henri II. Bertrand, abandonné de ses alliés, se résigna à faire, lui aussi, sa paix avec son frère, et rentra à Hautefort aux mêmes conditionà que précédemment. Puis il se consola de son inaction personnelle en chaûtant la guerre que le comte de Toulouse faisait alors h la vicomtesse de Narl)onne.

Toutefois , cette politique et cette poésie d'intervention ne de- Taiènt pas le détourner longtemps de ses projets de vengeance ; car il n'était pas homme à se laisser abattre par un premier échec. H conçut alors l'idée de renverser Richard et de le remplacer, à la tête de l'Aquitaine et du Poitou , par Henri le Jeune. Richard, par sa conduite violente à l'égard de ses vassaux, par son attitude arrogante à l'égard de son frère, fournissait des armes contre luimôme. Bertrand en profita , et il réussit , vers 1181 , à organiser contre son ennemi une ligue beaucoup plus considérable que celle de 1176. Le comte d'Angoulême , celui de Périgord , les vicomtes de Limoges , de Comborn , de Ventadour , beaucoup d'autres encore , en faisaient partie , e.t se réunirent à Limoges pour donner à leur alliance la sanction solennelle d'un serment sur les livres saints. En même temps, Bertrand de Born chassait de nouveau son frère d'Hautefort , afin d'occuper seul cette place importante et de pouvoir en disposer à son gré pendant la guerre. Il ne s'agissait plus que de décider Henri le Jeune à prendre la direction des alliés. A cet effet, Bertrand de Born se rendit à Argenton, où le roi d'Angleterre tenait alors sa cour. C'est là qu'il paraît avoir vu pour la première fois la duchesse de Saxe, fille de Henri II , qui lui fit le plus gracieux accueil. Mais le jeune roi hésitait, et des concessions habiles de son père l'amenèrent même à une transaction, qui lui valut le plus violent sir vente qu'ennemi de Bertrand se soit jamais attiré. Tout semblait donc compromis, lorsqu'un incident , sur lequel il est inutile de revenir , ralluma la querelle entre Richard et Henri le Jeune. Celui-ci partit aussitôt pour le Midi , et la guerre fraternelle commença , sanglante et implacable , sous les yeux de Henri II , réduit à l'impuissance. On sait la part qu'y prit Bertrand de Born et comment elle fut brusquement interrompue par la mort imprévue du jeune roi. Désormais la défaite des barons d'Aquitaine était inévitable , et Bertrand de Born, après s'être vaillamment défendu dans Hautefort, dut se rendre à discrétion.

Cette date de la prise d'Hautefort , — 6 juillet 1183 , — divise

104 DU BOLE HISTOniQUE DB BERTRAND DE BORN. ^^

eu deui parties bien tUstiiicles la vie de Bertrand de Bom : âans la première, il était l'eniienii mortel de Richard ; dans la seconde , il le soutient avec le même acharnement qu'il avait mis auparavant k le combattre. C'est ainsi qu'il sut reconnaître, après l'avoir implorée, la généroaifié do son vainqueur.

Toutefois, quelques aimées s'écoulèrent avant qu'il prît part à I& lutte pour le compte de sou nouvel ami. Pendant ce t-épit, il trouva dans des succès d'un autre genre une consolation de ses infortunes politiques. La belle Macuz de Mântignac, l'une des trois célèbres sœurs de Tui-enna , l'avait distingué , cooguête d'autant plus glorieuse qu'oUo lui avait été disputée par les seigneurs et les princes les plus puisganls. Cependant une imprudence de Bertrand faillit lui enlever l'amour de sa dame : il avait osé adresser un chaut de bienvenue à la nouvelle vicomtesse de Comboru. Le courroux do Maiiuz résista longtemps aux protestations et aux flatteries du troubadour ; elle céda enfin aux bous offices d'une noble dame qui avait refusé l'amour tardif de Bertrand, mais qui lui avait offert son intervention.

Cette galante aventure n'enleva rien à Bertrand de Born de sa passion pour les combats, ni de sa verve guerrière, qiii allait trouver un nouvel aliment dans la lutte imminente entre le i-oi de France et le roi d'Angleterre. Bertrand ne se contenta pas de chanter cette guerre , il la fit aussi un peu , moins cependant qu'il ne l'eût voulu ; car il se plaint une fois de ne pouvoir , faute d'argent, aller guerroyer aux côtés de Richard. Mais il date de Normandie une autre de ses pièces , et une troisième fut composée pendant une expédition militaire oii il accompagnait Richard. C'est alors qii'il eut l'occasion do voir plusieurs fois la duchesse de Sase, dont il n'avait pas oublié le courtois accueil à Argenton ; et l'inconstant troubadour, joniant lo sonvenii' de Maënz, mit aux pieds de la sœur do Richard son plus ardent amour et ses plus beaux vers. Quant aux sirventes politiques de la même époque, ils sont tous consacrés soit à déplorer les trêves, ^ oit à en célébrer la rupture.

Après la mort de Henri II, l'avènement de Richard et la conclusion de la paix , Bertrand de Boru , ne pouvant plus décider Philippe-Auguste et Richard à reprendi'e la guerre l'un contre l'autre , les excita vivement à aller se battre l'un et l'autre en leiTe sainte couti-e les infidèles; mais il s'abstint de les y suivre. Pendant la captivité du roi d'Angleterre , il assista, impuissant , aux empiétements de Philippe-Auguste ot des barons d'Aquitaine. II put du moins les dénoncer à Richai-d, des qu'il apprit son retour,

et il le fit avec une énergie qui prouverait, à elle seule, qu'il ne songeait guère à rindépendance de TAquitaine.

Vers 1196 , las des combats et de Tamour, il se retira au monastère de Dalon , situé tout près de son château d'Hautefort , et c'est sous l'habit religieux qu'il mourut dans les premières années du treizième siècle.

Ainsi , et pour conclure , Bertrand de Born exerça sur les hommes et les choses de son temps une influence toute personnelle et toute littéraire , qu'il ne dut point à sa puissance territoriale , mais simplement à son talent de poète et à la vivacité merveilleuse de son caractère. Il aimait la guerre par tempérament et par nécessité ; mais s'il en tirait profit , hâtons-nous de dire qu'il n'en faisait point métier. La première partie de sa vie fut dominée par un sentiment de vengeance ; la seconde par un sentiment de reconnaissance : Richard fut l'objet , et le château d'Hautefort l'occasion de l'un et de l'autre.

ClassexueBt général des manusorits de Bertrand de

Born (1).

Huit manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris contiennent des poésies de Bertrand de Born. Ils portent les n®» 854, 856, 1592, 1749, 12473, 12474, 15211 et 22543.

Un plus grand nombre de manuscrits de notre troubadour sont aujourd'hui en Italie.

Ce sont :

A Rome, les manuscrits du Vatican^ n^» 3205 et 5232.

— les manuscrits de la Bibliothèque Barberine, a*»» JLK, 59 et

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