‹ Du rôle historique de Bertrand de Born (1175-1200)Chapitre 7 sur 47 · ÉTAT DES POSSESSIONS ANGLAISES EN FRANGE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES POSSESSIONS ANGLAISES EN FRANGE

le produit d'une conquête violente , ni Tobjet , — en principe du moins, — d'une possession tyrannique. D'ailleurs, au moment où nous nous plaçons, Henri II Plantagonet commençait, sur le trône d'Angleterre, une dynastie originaire de l'Anjou. Il n'y avait donc, à priori^ aucun motif pour que les provinces françaises, soumises à sa domination, pussent désirer d'y échapper. Il n'y en avait aucun, surtout, pour que l'Aquitaine préférât Ja domination immédiate du roi de France ; car, depuis l'avènement des Capétiens, le midi de la France s'était séparé du nord et vivait d'une vie à part. Les luttes qui éclatèrent, pendant la seconde moitié du douzième siècle , entre les rois d'Angleterre et les seigneurs du midi de la France, ne peuvent donc pas s'expliquer par un sentiment de nationalité. Elles eurent les mêmes causes que les guerres incessantes qui , durant tout le moyen âge , ont mis aux prises les suzerains et les vassaux, c'est-à-dire le besoin naturel d'indépendance personnelle, la passion de guerroyer, particulière au moyen âge, le désir d'échapper à des obligations trop lourdes , celui d'accroître sa puissance et sa fortune, les ressentiments individuels , etc. Toutes ces causes agissaient surtout lorsque le suzerain était faible ou éloigné, ou retenu par d'autres embarras. Nous ne trouvons pas d'autres éléments dans les luttes dont nous allons nous occuper. Sans doute nous verrons souvent Philippe-Auguste s'allier plus ou moins ouvertement avec les seigneurs du Midi contre le roi d'Angleterre ; mais la seule raison de cette alliance était l'existence momentanée d'un ennemi commun. Ce point est parfaitement établi par Augustin Thierry (1).

Mais, après avoir admis que l'unité n'existait pas encore en France et n'avait pu y créer l'idée de patrie , Augustin Thierry compose pour les seigneurs du Midi une patrie spéciale, moins étendue, et les fait combattre pour l'indépendance de l'Aquitaine , sous la haute direction de Bertrand de Born. Le seul texte que l'on puisse citer à l'appui de cette opinion est une suite d'apostrophes prophétiques , adressées à l'Aquitaine , que l'on trouve à la fin d'un manuscrit de Richard de Poitiers (2). Le roi d'Angleterre y est appelé rex Aquilonis, celui de Fra,nce rex Austri ^ et l'Aquitaine est représentée comme près d'être délivrée par le roi du Sud de la tyrannie du roi du Nord : « Exulta Aquitania , jubila Pictavia , quia sceptrum régis Aquilonis recedet a te , etc. » Mais on ne peut rien conclure de ce passage , beaucoup trop général.

(1) Voy. Histoire de la conquête de l'Angleterre, livre X,

(2) HUtor. de France, t. XII. p. 419,

En fait , il n'y a jamais eu que des révoltes partielles ; le mouvement s'est le plus souvent restreint au Périgord, à TAngoumois et au Limousin , et , même dans ces limites , il était loin d'être général. Bertrand de Born lui-même a combattu , pendant la seconde partie de sa vie, ses anciens alliés. Pour nous résumer, on trouve des intérêts individuels qui se sont coalisés, en plus ou moins grand nombre , à diverses reprises ; mais il n'y a jamais eu de plan ni de mouvement commun d'indépendance. Cette idée n'existe pas , on n'en trouve trace dans aucune chronique , et les. faits la contredisent. Dans le soulèvement de 1181 et 1182, qui paraît avoir été le plus étendu de tous , il s'agissait uniquement de substituer le jeune roi Henri à son frèrejlicliard comme duc d'Aquitaine et comte de Poitiers. « Mieux vaut être bien traité par un roi que tyrannisé par un comte (1). »

Ce fut une singulière destinée que celle de Henri II ! Une sorte de fatalité pesait sur cette famille des Plantagenet. On racontait des histoires diaboliques sur leurs origines, et des sentences prophétiques prononcées par de saints personnages contre l'immoralité de plusieurs de leurs ancêtres. La chronique découverte par Jean Brompton (2), nous apprend que Henri II et ses fils attribuaient leurs discordes continuelles à cette fatalité d'origine. « Venant du diable et y retournant , » disait Richard, « comment ne serionsnous pas destinés à nous tourmenter les uns les autres. » Geoffroy répondait à un clerc venu pour le réconcilier avec son père : a Ignores-tu que c'est une nécessité de notre sang , qui nous a été léguée par nos ancêtres, que de ne jamais nous aimer les uns les autres? Tes efforts sont inutiles , tu ne changeras pas la nature. » Le mariage de Henri II avec Eléonore d'Aquitaine était luimême, si on en croit la chronique de Jean Brompton (3) , presque entaché d'inceste. Geoffroy Plantagenet , père de Henri II, avait eu des relations avec Eléonore , alors qu'il était sénéchal du roi de France , et il avait révélé le fait à son fils , qui n'en tint compte.

D'après le portrait qu'en trace Giraud le Cambrien (4) , Henri II était un homme robuste , d'une taille moyenne, à la poitrine carrée, d'un embonpoint marqué : il avait les cheveux roux et la face

(1) Bertrand de Born , sirvente leu chan, 5* strophe :

Mai volon esser be mmat Fer rey que per comte forssat.

(2) Twysden , Anglicarum rerum scriptores, col. 1044 et suiv.

(3) Ihid.

(4) Expugnatio Hihemica , édit. Dimock. t. V, p. 302.

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