‹ Du romantisme au réalismeChapitre 105 sur 268 · Théophile Gautier, Albertus · texte numérisé non relu

Théophile Gautier, Albertus

4. Gérard de Nerval, Aurélia , description d’un intérieur, YI.

5. Courajod, Eugène Plot ( Gazette des Beaux-Arts, 1890. 3e période, t. III, p. 3g8).

par là même, pour le Romantisme, un danger plus considérable. Il consista à substituer à une technique savoureuse, un métier de pratique visant un agrément spécieux.

Nous avons vu que le souci des harmonies colorées s’était traduit, chez un groupe de petits maîtres, par une facture très raffinée et très séduisante. Le succès que des œuvres charmantes obtenaient, non seulement auprès des critiques mais aussi auprès des amateurs riches, encouragea des peintres, moins épris de gloire que de succès, à poursuivre la popularité par des idées plus faciles. Il importait, en somme, assez peu au public, que les tons fussent étudiés avec grand soin, que les symphonies fussent subtiles. Une note juste aurait déplu si elle avait été trop grave. Au contraire, des taches disposées avec adresse, même si l’emploi n’en était pas nouveau, même si les rapports n’en étaient pas exacts, avaient de quoi arrêter et satisfaire des yeux qui ne demandaient qu’à être amusés-

Ainsi furent produites des œuvres qui n’étaient que des à-peu-près, de «jolis mensonges 1 ». Faciles et légères, elles offraient souvent le témoignage de grandes qualités, et parfois, il eut fallu peu de choses pour leur donner une valeur sérieuse.

Quelques petits maîtres, et des meilleurs, ne surent pas résister aux succès faciles et produisirent, trop vite, des œuvres pour la vente. Diaz gaspilla ainsi, en partie, son admirable talent, oscillant perpétuellement entre les pages écrites avec amour et les morceaux bâclés, reprenant vingt fois, et plus mal, les effets qui avaient eu tout d’abord du succès, si riche d’ailleurs que, dans ses toiles les plus bâclées, il reste quelque reflet du génie. Roqueplan sacrifia souvent

i. Je trouve ce terme dans un article anonyme sur le Salon de 1842 ( Revue de Paris, 1842, p. 212). — Thoré en i838 ( Salon de 1 838, p. 53) groupe ces artistes, enclins à flatter le goût du jour, sous le nom d'Ecole Kashionable.

la poursuite de la symphonie rare au désir de caresser le regard.

Des artistes se firent un nom dans ce domaine qui est aux confins de l’art véritable. Clément Boulanger sut, avec une grande adresse, un certain sens décoratif, construire des machines superficielles, d’un agrément fluide. La procession cle la gargouille 1 reçut, au Salon de 1837, l'approbation des meilleurs critiques et l’on n’a pas revu sans plaisir, à l’Exposition de 1900, le Baptême de Louis XIII ( 1 834) -

Le peintre le plus caractéristique de ce groupe est Baron. Son nom est aujourd’hui bien oublié et, peut-être, expie-t-il trop durement une vogue excessive. Il avait un talent réel et il sut admirablement trouver les motifs, les harmonies, la dose d’art qui convenaient à ses contemporains. L 'Enfance de Ribera (1841), la Sieste en Espagne (1842), les Condottieri (1843), Giorgione faisant le portrait de Gaston de Foix (1 844)» furent des prétextes à rapprocher des tons séduisants, des formes pittoresques, à présenter la jeunesse, le printemps, l'amour. Ces romances sans prétention mais aussi sans vulgarité, badinages élégants d’un esprit distingué, « marivaudages de coloris1 2 », ne furent dédaignés en leur temps ni par Eugène Pelletan ni par Gautier3.

Il est donc impossible de condamner absolument des travaux trop faciles, il ne faut pas cependant oublier qu’ils détournaient les yeux d’œuvres plus sérieuses et déshabi-

1. Au Musée de Toulouse ; le Baptême de Louis XIII au Palais de Fontainebleau. Voir encore, de Clément Boulanger, la Procession Corpus Domini (Rome i83o) au Musée de Lille; un Episode de V affranchissement des Communes sous Louis-le-Gros (i 835) au Musée de Bourges; La Fontaine de Jouvence (Salon de 1839) au musée de Narbonne; les Vendanges dans le Médoc (Salon de 1840) au Musée de Bordeaux; la Procession des ardents (Salon de 1842) au musée de Nantes.

1. L. Peisse, Salonde 1843 ( Revue des Deux Mondes, i5 avril 1843, p. 278).

3. Voir, de Baron, Soir d’été en Italie (Salon de 1847) et un Printemps en Toscane (Salon de 1848) au Musée de Lille; la mère de Famille au Musée de Marseille.

tuaient à la fois les artistes et le public de l’effort âpre et du soin de la perfection.

VII. — A côté des déviations, les désertions. Parmi les meilleurs combattants de 1827 et même de 1824, s’étaient trouvés des artistes dont les uns étaient entraînés par une fièvre de jeunesse, et ignoraient encore leur tempérament véritable, tandis que d’autres, très impressionnables et sans personnalité définie, s’abandonnaient, sans résistance, à une impulsion véhémente. Artistes, de grand talent parfois, mais non pas de grande énergie, ils seraient, peut-être, demeurés romantiques si le succès les avait soutenus ; ils abandonnèrent vite une cause qui, jamais gagnée, était toujours à défendre. Leur retraite fut d’autant plus remarquée que leur concours avait été brillant.

C’est Louis Boulanger, l’ami de Victor Hugo, l’auteur du Mazeppa de 1827, le dessinateur enfiévré du Sabbat et de La Saint-Barthélémy , qui s’assagit et peu à peu s’éteint. Fougueux encore dans le Feu du Ciel (1 83 1) où il accumule, dans une architecture imitée de Martynn, d’invraisemblables grappes humaines, il ne garde plus, dans les Noces de Gamache (1 835), le roi Lear ( 1 836) , que des traces vagues de son ancienne ardeur. Judith (1 835) et Saint Marc ( 1 835) affirment un souci nouveau de correction de dessin, de sobriété de pinceau. Les Bergers de Virgile (1 845) et des allégories fades, Trois amours poétiques (1840), sont au ternie de cette évolution et, par malheur, à la bravoure disparue, ne succède qu’une médiocrité fade, une flasque atonie h Eugène Devéria, acclamé, en 1827, avec la Naissance de Henry IV, semble, pendant plusieurs années, se débattre pour retrouver la verve qui, un jour unique, l’a élevé si haut. Il y

1 . Les bergers de Virgile au Musée de Dijon ; Trois amours poétiques au Musée de Toulouse. Voir encore, de Louis Boulanger, le Meurtre du duc d Orléans (Salon de 1 833) au Musée de Troyes.

a encore de très belles qualités dans le Puget présentant le groupe de Milon de Crotone à Louis XIV ( 1 833) , et même dans la Marsaille (1837), et ces œuvres auraient été mieux accueillies si on ne les avait pas accablées sous le souvenir du début triomphal. L’esquisse du Serinent de Louis-Philippe ( 1 83 1) est, par la liberté de la mise en scène, la chaleur du coloris, l’adresse avec laquelle les costumes officiels, les habits noirs, les tentures ont été exploités, un tableau charmant et très caractéristique. Mais Devéria s’évanouit dans le brouillard, dans le gris, dès sa Jeanne d' Arc ( 1 83 1 ) 1 , et se perd dans l’imitation vaine de l’Italie dans ses décorations d’Avignon.

Sigalon, « ce peintre éminent novateur » qui partageait, selon Y. Schoelcher, avec Delacroix « l’honneur d’avoir donné le mouvement à la réforme2 », découragé depuis l’échec de son Athalie (1827), désorienté, après avoir imité la grandiloquence bolonaise dans sa Vision de saint Jérôme , consume ses dernières forces à copier le Jugement dernier de Michel-Ange.

Ghampmartin, sur lequel avaient été fondées, à ses débuts, de magnifiques espérances, et que l’on avait, un instant, égalé à Delacroix 3 4, après le succès de Saint Jean prédicateur et de ses premiers portraits, sombre dans une décadence précoce*.

1. La Marsaille ; le Serment de Louis-Philippe aux Galeries de Versailles, Jeanne d' Arc au Musée d’Angers ; voir encore, de Devéria, une Famille Bretonne en prière (Salon de i838) au Musée d’Avignon.

a. L'Artiste , 1 83 1 , p. 212.

3. « Après cela soyez donc grands artistes ! Usez votre âme ! Appelezvous Delacroix ou Champmartin » (l'Artiste, 1 83 1 , t. II, p. 28).

4. « Nous aimons mieux ne rien dire de M. Champmartin, qui a fait deux femmes coiffées de serre-tête en taffetas gommé et déplorablement saupoudré de vermillon. — O jours du Massacre des Janissaires, de Saint Jean prédicateur qu’ètes-vous devenus ! il est profondément douloureux de voir un homme de talent se négliger à ce point » (Théophile Gautier, La Presse, 18 mars 1837). Voir Romulus et Rémus (Salon de 1842) au Palais de Compïègne ; Sainte Geneviève à l’église Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux ; Saint Etienne à Notre-Dame-de-Lorette.

Camille Roqueplan, versatile, abandonne la manière où il a rencontré tant de succès et courtise la faveur populaire avec son Lion amoureux 1 ( 1 836) . Il retrouve d’ailleurs sa 'verve dans Van Dyck à Londres ( 1 838) .

Ary Scheffer, depuis le début de sa carrière, oscillait entre les couleurs intenses et le gris. Il se décide pour la peinture abstraite et y trouve l’usage le meilleur de ses facultés. Toujours capable d’ailleurs de retour, il peint dans son ancienne manière le célèbre Larmoyeur (i 834) , Eberhardt de Wurtemberg qui pleure sur le corps de son fils, et le Roi de Thulé 2 (i839).

En même temps, les dessinateurs romantiques, Achille Devéria ou Célestin Nanteuil, renoncent au raffinement ou aux outrances de leurs premières estampes pour gaspiller leur talent en des pages lâchées, agréables et fades ou pour tenter la lutte avec la réalité.

VIII. — Compromis par de maladroits amis, affaibli par des défections considérables, le Romantisme rallie-t-il à sa cause des recrues nouvelles?

Les recrues sont peu nombreuses et elles n’enrichissent pas le trésor où elles puisent.

Un peintre secondaire, comme Debon, auteur favorablement accueilli d’une Bataille d'IIastings1 2 3 (i845), s’inspire, sans y rien ajouter, des formules romantiques. Riesener applique, avec agrément et chaleur, des formules qu’il ne renouvelle pas *. Jean Gigoux, peintre de race, dont le Léonard

1. Dans la Collection Wallace à Londres ; esquisse au Petit-Palais.

2. Le Larmoyeur figure sur les catalogues du Louvre qui ne l’expose pas. Voir deux autres compositions sur Eberhardt de Wurtemberg (i853) au

! Musée Boymans à Rotterdam. Sur Ary Scheffer, peintre abstrait, se reporter au chapitre iv, p. ig5.

Page 1