Au Musée de Caen
4- Bacchante (Salon de 1 836) au Musée de Rouen ; l.éda (Salon de 1841)
■ au Musée du Louvre .
de Vinci ( 1 83 5) fut un grand succès et fait encore bonne figure au Musée de Besançon, ne pouvait être qu’un satellite ; encore ne sut-il pas se défendre contre sa propre facilité. Sa Cléopâtre (1837) ne manquait pas de puissance et certaines parties en sont vigoureuses, mais l’ensemble n’est pas sorti et marque un travail hâtif. Des toiles vides et édulcorées comme Clovis ( 1 844) , rendaient difficile la tâche des défenseurs du Romantisme. Il reste à Gigoux d’avoir été le merveilleux illustrateur de Gil Blas1.
La vitalité du Romantisme est-elle donc épuisée ? Pour affirmer sa puissance, il suffit qu’il ait attiré à lui un seul esprit de premier ordre. L’action qu’il a exercée sur Théodore Chassériau est un signe décisif.
On connaît l’évolution de Théodore Chassériau. Notre dessein n’est pas de le raconter à nouveau mais de l’analyser pour en dégager le sens intime. Enfant prodige, il est entré dans l’atelier d’Ingres à un âge où il lui était difficile de réagir contre un enseignement impérieux. Mais il n’a pas été seulement un écolier docile, un bon élève qui s’assimile la lettre des formules. Il a pénétré la pensée de son maître et a appris, de lui, la distinction et la sévérité du dessin, le souci du type individuel poussé jusqu’à la singularité, la recherche de l’accent conduite jusqu’à l’âpreté, éléments d’un art incisif qui répondaient à ses secrets instincts. Sa nature fine, aristocratique, éprise de beauté rare, a éprouvé une joie intime à s’exprimer en un style très précieux, très tendu.
Il n’a donc pas d’antipathie de nature contre les leçons que le hasard lui a imposées. Il ne leur doit pas seulement des succès précoces, lui qui s’est fait remarquer, au Salon de 1 836, à l’âge de moins de dix-sept ans, par un Caïn mau-
1. Antoine et Cléopâtre et le Baptême de Clovis au Musée de Bordeaux Yoir encore Y Horoscope (i834) au Musée de Besançon. Gil Blas public en i835.
dit1. Il y trouve des moyens d’expression qui pourront, par la suite, lui paraître incomplets mais qu’il ne cherchera jamais à répudier.
Jamais il ne s'efforcera de déguiser ses origines et, quand il aura rompu avec Ingres, toutes les fois qu’il pourra déployer sa pensée dans la langue qu’il a apprise d’abord, il se retrouvera purement ingriste. Pour le portrait, en particulier, la tension du dessin, l’étude serrée de la physionomie, le mépris de toute convention esthétique ou mondaine, le rendu implacable du costume et du décor, tout ce que Ingres enseignait ou pratiquait, lui sont des moyens adéquats pour saisir l’âme même de ses modèles. Aussi Chassériau portraitiste ne cesse, à aucun moment, de se réclamer d’Ingres.
Le portrait de Lacordaire, qu’il peignit à Rome en 1840, s’il est admirable d’accent, un chef-d’œuvre personnel par son intelligence et par sa puissance, n’emprunte, dans la simplicité de sa composition, l’acuité de son dessin, la sobriété du pinceau, aucun élément hétérodoxe. Trois ans plus tard, quand il signe le portrait des Deux Sœurs ( 1 843) 2, cette page
d’une poésie pénétrante, sauvage et chaste, n’évoque-t-elle pas le souvenir des images de Madame Devauçay ou de Madame de Senones?
En d’autres œuvres, la tradition d’Ingres a cessé de dominer, mais nulle part elle n’est totalement absente. Elle ne subsiste pas comme une empreinte indélébile, subie à regret. Chassériau ne cherche pas à la dissimuler ou à la
1. A. Dccamps. hostile à toute peinture religieuse, en parle en ces termes dans Le National du iormai j836 : « La Bible n’a pas inspiré plus heureusement M. Chassériau que l’on dit fort jeune et dont les débuts sont pourtant très remarquables. La figure du Caïn maudit est une belle élude grassement peinte et finement modelée. » — Roger de Beauvoir (Salon de 1 8 3 6 , Revue de Paris, i83G, p. 11G), signale celte «œuvre d’un débutant plein d’avenir ».
a. Lacordaire au Musée du Louvre ; les Deux Sœurs dans la collection Arthur Chassériau.
répudier, non plus qu’il ne renonce à ces airs de tête dont son maître lui a communiqué l'affection, figures ovales aux yeux presque bridés, dont le type se retrouve dans Esther (1841) Desdémone (1844), comme dans Vénus anadyomène (1839).
Mais, et c’est là le fait essentiel, au moment où cet enfant de génie arrivait à la vie, il s’aperçut que la technique dont on l’avait armé, technique qu’il aimait, était impuissante à exprimer seule ce qu’il sentait en lui, et surtout il s’aperçut que la pensée de son maître était hostile à ses propres inclinations.
En 1839, a côté <le Vénus anadyomène toute imprégnée de l’enseignement d’Ingres, il exposait la Suzanne au bain 1 dont l’expression parut à Laurent Jan 2 « moins triste que ne l’étaient d’ordinaire les productions des Ingristes ».
Il y avait, dans cette toile d’une sobriété voulue, une passion qui débordait et des harmonies qui résonnaient étranges et profondes. Par quoi Chassériau avait-il été inspiré? L’intelligence précoce de la beauté du corps féminin le dirigeait sans doute, et le désir de perpétuer la splendeur d’un être aimé. Mais la morbidezza des tons, le mystère de ce bois, l’air languide et mélancolique de Suzanne, le parfum exotique de l’œuvre, traduisaient aussi des tendances personnelles intimes, la vibration des plus secrètes fibres du cœur.
Est-ce le souvenir confus du soleil des tropiques, le regret de splendeurs entrevues, l'impression d’un perpétuel crépuscule, qui donnaient à ce jeune homme, né dans les Antilles espagnoles, cet amour du silence et ce culte de la tristesse, que Leconte de Lisle a aussi connus?
C’était, à coup sur, une âme sensuelle, complexe, ardente qui se révélait dans la Suzanne au bain ; en prenant cons-
1 . Esther dans la collection Arthur Chassériau ; Suzanne au bain au Musée du Louvre.