‹ Du romantisme au réalismeChapitre 108 sur 268 · Voir chapitre vm, passim · texte numérisé non relu

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tempérament, et il ne s’y donne pas tout entier. Si l’on examine sa production complexe, à travers tous les sujets où sa vive imagination le porte tour à tour, qu’il évoque les livres bibliques ou la mythologie païenne, qu’il chante l’Orient ou qu’il illustre Shakespeare, il apparaît bien moins préoccupé d’animer des héros ou de faire surgir des personnages que désireux de produire les impressions subtiles et infiniment riches que suggèrent en lui les thèmes élus.

La vie, dont il proclame le culte, c’est celle de son âme. Ame raffinée, sensuelle et étrange ! Il semble que les scènes présentées par Chassériau, offrent, par delà leur signification apparente, quelque sens symbolique et mystérieux. La beauté d’Esther ou de Desdémone se complique d’éléments qui se dérobent à l’analyse et par quoi nous nous sentons à la fois inquiétés et attirés; dans la coloration des choses, comme dans certaines pierres précieuses, comme dans les eaux dormantes, on devine de lointaines et complexes harmonies. Ces tableaux ne jettent pas nos cœurs dans une agitation tragique; ils agissent comme un charme ou comme une incantation; selon le mot d’Ary Renan, il y règne une belle inertie; ils provoquent le rêve qui fascine et qui engourdit.

Si le Romantisme désigne bien des tendances subjectives, sensuelles et lyriques, les aspirations de Chassériau sont toutes romantiques. Est-il besoin de faire remarquer qu’en épousant des conceptions esthétiques analogues à celles de Delacroix, Chassériau ne tend nullement à se confondre avec lui ? Sonorités tragiques ou fanfares lumineuses, l’art de Delacroix nous surexcite et nous aiguillonne, tandis que Chassériau silencieux nous berce et nous enveloppe d’une torpeur.

La révolution profonde que Chassériau subit en 1840, aurait dû, semble-t-il, se compléter logiquement par un effort total de rénovation technique. Nous avons déjà vu

que Ghassériau ne répudia pas le langage qu’il avait appris auprès d’Ingres. Il ne fit pas, non plus, l’effort de créer, par lui-même, les expressions nécessaires pour en élargir les ressources. Il emprunta à ses aînés dans le Romantisme et particulièrement à Delacroix le système de ses harmonies colorées, soit par indolence, soit par habitude de s’appuyer sur une autorité, peut-être aussi parce qu’il était incapable de se forger ses propres armes ou, enfin, parce que sa vive intelligence trouvait réalisées par Delacroix les doctrines qui, désormais, s’imposaient à lui.

Il adopta des méthodes de pinceau, mais il ne le fit ni aveuglément, ni par routine. Des notes précieuses, qui nous ont été conservées, nous prouvent qu’il aimait la couleur comme le faisait Delacroix et qu’il avait la prescience des lois qu’entrevoyait son génial aîné. « Ne pas faire mince », écrivait-il, « ne pas modeler misérablement et sans amour, tout mettre naïvement et pourtant envelopper dans la grandeur des masses générales1. » « Dans la peinture », disait-il encore2, « procéder par grands tons, ne pas oublier que le blanc doit être très sobrement employé pur; pour faire une chose d’une belle couleur, accentuer clairement les tons, les poser frais et par facettes; pas d’équivoques de tons louches et faux; la couleur dans la nature est un mélange de tons entiers adaptés les uns aux autres » ; et ceci, plus nerveux et plus décisif : « ne pas faire de mélanges dans les tons, la nature est peinte comme une mosaïque 3. » Comment s’étonner que des intelligences analogues se soient exprimées par des moyens semblables.

Ainsi, Chassériau, par la combinaison d’éléments empruntés, s’efforça de communiquer un sentiment original. Une

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