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CHAPITRE IV

LA PEINTURE ABSTRAITE

I. La réaction antiromantique. — II. Ingres et son rôle. — III. Les élèves chrétiens d'Ingres. — IV. Peintres philosophes. — V. Succès de la peinture abstraite. — VI. Protestations.

I. — En étudiant le Romantisme, nous avons mis en lumière la fécondité de son évolution, mais nous avons remarqué aussi qu’il avait rallié un petit nombre d’artistes et qu’il n’avait pas conquis la sympathie publique. Cet isolement apparaîtra davantage si nous examinons, à présent, les doctrines qui lui furent opposées et le succès de la réaction qu’il détermina.

Le Romantisme, nous l'avons noté, heurtait quelquesunes des tendances les plus essentielles de l’esprit français. Ces tendances contrariées s'unirent pour le combattre. Il avait ruiné la tyrannie des règles et défendu la liberté individuelle. Le public, désorienté, protesta bientôt contre l’anarchie et réclama des principes, une direction unique, un bon tyran. Le Romantisme avait opposé le sentiment à la raison. L’esprit français logique, raisonnable, raisonneur, réclama des mérites susceptibles d’être démontrés et contrôlés. On se refusa à admettre qu’une originalité brillante pût se produire par des moyens personnels et l’on exigea, de l’artiste, un dessin correct, c’est-à-dire conforme au langage traditionnel. De même, il ne fut pas permis au peintre d’arrêter son travail au moment où il croyait avoir exprimé toute sa pensée ; on protesta contre les esquisses, les

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pochades ; il parut nécessaire que le tableau fût achevé dans toutes ses parties, que l’exécution en fût nette et propre.

La vie et le mouvement, que le Romantisme avait préconisés, apparurent comme des éléments de trouble et de désordre. L’entrain dans la composition, la fougue de la facture, effrayèrent; on bannit le drame. Le calme, la clarté, la symétrie furent jugés d’un prix essentiel. Les Romantiques s’étaient débarrassés des types conventionnels ; ils avaient substitué à la pureté des lignes l’accentuation des caractères. Ils furent accusés, dès la première heure, de chérir la laideur, et les droits de la beauté formelle, obtenue par le balancement de lignes régulières, furent revendiqués avec une insistance, chaque jour croissante.

Les Romantiques s’adressaient à la sensibilité; ils visaient à la couleur séduisante, étaient curieux de facture savoureuse : en tout cela on affecta de voir du matérialisme. On déclara que la couleur était toujours secondaire et souvent dangereuse. Le peintre devait dissimuler ses moyens et parler à la raison : il fallait que la peinture fût spiritualiste.

Toutes ces forces, il est aisé de le voir, convergeaient, contre le Romantisme, en faveur d’une peinture correcte, froide, soucieuse du dessin et dédaigneuse de la couleur, logique et non pas sensuelle, en un mot, abstraite.

La réaction reçut, enfin, un concours puissant et singulier : on lui attribua une signification morale. Les bourgeois, scandalisés par la tenue débraillée et les excentricités de quelques rapins romantiques, prirent volontiers le dévergondage du pinceau, les débauches d’imagination, le mépris des règles, pour des vices véritables.

C’est dans ces conditions que, dès le lendemain de la révolution de i83o, commence le mouvement de réaction. L’intensité et les progrès nous en sont attestés par une série innombrable de témoignages concordants.

En 1 833 , Gustave Planche proclame la chute du Roman-

tisine « matérialiste » et annonce l’avènement d’une peinture « intelligible » ou « spiritualiste1 ». L’année suivante, F. Pillet2 déplore « qu’un homme de talent comme M. De Lacroix, ne s’aperçoive pas de notre retour lent, mais progressif aux idées d’ordre et de sagesse qui condamnent sa manière de peindre ». Le Go, admirateur de Delacroix, constate que « l’opposition a mis ses imitateurs en déroute3 4».

En 1 83 5 , Victor Schoelcher ’ remarque que « l’impulsion donnée parGérieault et renouvelée par Delacroix va s’amoindrissant » et Charles Lenorinant 5 assure que « la progression du contre-mouvement n’est plus un mystère pour personne. L'École est revenue des tendances excentriques; la tendance au solide, au vrai, se manifeste de toutes parts. »

« 11 y a », dit Al. Barbier6 7 8 en 1 836, « progrès en ce sens qu’il y a retour marqué vers les saines idées de bon goût et de la raison. »

L’auteur du Salon publié, en 1 837, dans le Journal des arts et de la littérature'1 , se félicite du retour « aux études consciencieuses, aux principes immuables du vrai beau...; on méprisait le style élevé, on y revient ; on ne voulait plus du nu, on le recherche, on raillait l'allégorie et on se jette dans le symbolique ».

A ce moment, Lamartine qui, dès 1832, avait dit « adieu pour jamais au gothique® » chante, à la tribune de la Chambre

1. Salon de 1 833 [Revue des Deux Mondes, 2e série, t. I, pp. 1 55 et 180).

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