cité dans Delaborde, Ingres, p. loi
2. Saint Symphorien à la cathédrale d’Autun; — la Stratonice à Chantilly; — - La Vierge du tzar Nicolas à Saint-Pétersbourg ; — l' Odalisque à l'esclave (1839), Collection Gustave de Rothschild; — Bertin l aîné et Cherubini au Louvre; — Le duc d'Orléans à Versailles; — Molé à Mme la duchesse de Noailles; — Madame d' Haussonville au comte d’Haussonville; — Madame Reiset au comte de Ségur-Lamoignon.
LA PEINTURE ABSTRAITE
Le Saint Symphorien, qu’Ingres avait annoncé dès 1827 et qu’il n’acheva qu’en 1 834, ne doit pas être considéré comme une œuvre d’art pur, visant, sans autre préoccupation, à la perfection. C’est le travail d’un professeur. Ingres a voulu y mettre toute sa science ; il a tenu à montrer, par ce « maître tableau », tout ce qui devait être compris dans une peinture et aussi les limites dans lesquelles l’artiste devait se renfermer.
Les Romantiques prétendaient se dispenser de l’équilibre des lignes, de la science du nu; ils attiraient l’œil par des couleurs vives et imprégnaient leurs œuvres d’une vie turbulente. Ingres prend le contre-pied de ces doctrines, et le Saint Symphorien devient ainsi, sous son pinceau, un véritable compendium, le tableau que personne ne doit cherchera recommencer, que le peintre ne refera pas lui-même mais où devront, à l'infini, se puiser des enseignements.
La composition est établie avec un soin minutieux. Si elle paraît trop dense c’est qu’Ingres a tenu à remplir la toile et qu’il a voulu éviter le reproche de pauvreté que l’on faisait à l’Ecole académique. Car, s’il lutte contre les novateurs, il attaque aussi les retardataires : il est anti-romantique mais il se prétend aussi anti-davidien. Sa démonstration doit prouver qu’il faut se méfier des improvisations et, tout ensemble, rompre avec les poncifs. Donc la composition remplit le cadre à le déborder et les groupes, observés sur la réalité, cherchent à se prévaloir de deux mérites fort éloignés l’un de l’autre, sinon opposés, la pondération et le naturel.
Chaque personnage est dessiné d’après la réalité — ceci contre David ; avec une minutieuse exactitude — ceci contre les Romantiques. Les attitudes visent au naturel ; si elles semblent laborieuses, c’est que le maître s’est ingénié à les varier, à affronter les difficultés; il a introduit d’audacieux raccourcis, défi à ceux qui prendraient la palette sans posséder la science du dessin.
Les personnages sont drapés dans des tuniques et leurs vêlements sont minutieusement étudiés. Au chiffonnage brillant, facile et inconsistant, des novateurs, Ingres oppose la notation rationnelle d'un costume qui se modèle sur le corps qu’il revêt et dont les plis sont logiquement déterminés.
Les proportions et les visages des personnages sont empruntés aux données de l’expérience. Ingres s’interdit de les corriger selon un canon convenu, à l’imitation des statues grecques ou par une préoccupation d’idéal ; mais, ceci posé contre l'Ecole, il maintient le devoir de choisir, parmi les types que la nature offre, les plus harmonieux et d’éliminer de l'art touLes les difformités et toutes les laideurs. Position à la fois très délicate et très simple : le poncif de l’Ecole est ruiné dans l’opinion ; les traits de l’Antinous et de l’Apollon du Belvédère sont discrédités ; il ne coûte pas beaucoup de les condamner. L’exemple des vases peints, des marbres d’Elgin, des dessins de Raphaël, montre que, pour retrouver l’idéal préconisé par Quatremère de Quincy et Victor Cousin, il faut prendre point de départ dans la nature : donc nulle ligure n’entrera dans l’œuvre qui ne soit empruntée à la réalité et qui ne provoque une impression de beauté. Celte beauté, Saint Symphorien l’enseigne encore, réside dans l’harmonie des lignes.
Certes, il y a dans le sujet de cette œuvre-manifeste, un élément dramatique. De grandes passions s’y déploient : amour maternel, soif du martyre, compassion, haine, curiosité; mais leur expression est mesurée. Comme dans l’art classique, le drame ne rompt pas la tenue générale de la toile ; Ingres prétend concilier l iutensité avec la sobriété. A l’étudier, on doit apprendre que le mouvement le plus hardi ne va pas jusqu’à disloquer les jointures ou à hypertrophier les muscles.
L’œuvre, enfin, n'accorde qu'un rôle secondaire à la cou-
LA. PEINTURE ABSTRAITE
I leur. Sans la négliger, en sachant éviter les procédés vulgaires, les effets de relief faciles, on la maintient volontairement dans une gamme neutre, voisine du gris, line faut pas que l’illusion grossière de la vie puisse se produire, il ne faut pas que les traces d’un travail matériel arrêtent l’œil, il ne faut pas que, dans la sérénité des lignes, viennent s’interposer des notes bruyantes. Le tableau ne doit pas éveiller une impression de joie physique ; il ne doit pas être l’objet d’un frivole amusement. Destiné à provoquer des méditations recueillies et à nourrir l’esprit, il vise à la perfection et dédaigne les agréments sensuels qui engourdissent et paralysent l’amour austère du parfait.
Telle nous apparaît l’interprétation historique de Saint Symphorien. L’émotion et les luttes qu’il provoqua témoignent que les contemporains y virent quelque chose d’exceptionnel et qu’ils le considérèrent bien comme une déclaration de principes.
La critique ne manqua pas d’attaquer ce dessin qui prétendait, avec tant de tranquille assurance, à la perfection. Des discussions, dignes des beaux jours de David, éclatèrent au sujet des lignes des jambes du martyr 1 ou des bras de sa mère2. Querelles ridicules pour tout autre ouvrage, mais entièrement justifiées ici et dont l’inextricable confusion soulignait la vanité des efforts d’Ingres. Pourquoi attacher, en effet, un si haut prix à la science des formes si tant de soins ne mettaient pas à l’abri des critiques.
On poussa plus loin l’irrévérence : on prétendit que les
1. « La jambe gauche semble courte et peu explicable par le mouvement démarché, etc. » (Salon de x 834, Journal des artistes , 8 mars 1 834» P- i5o). — Voir encore F. P. (F. Pillet) (Le Moniteur , 7 et 10 mars 1 834) — Jal. L'école de Peinture 1800-1834, in Nouveau Tableau de Paris, 1 834 , t- III, pp. 263-274. — Laviron, Le Salon de i834, pp. 62 et 2i5.
2. On racontait dans les ateliers, qu’à une critique d’Ary Scheffer, Ingres avait répondu par cette boutade : « Les bras d’une mère qui bénit son fils marchant à la mort ne sont jamais trop longs. » Hustin, Jules Dupré (L'Art,
octobre 188g).
groupes s’enchevêtraient d’une façon inintelligible1, que le tableau manquait d’air, que la perspective en était toute de convention, que les distances et leur influence sur les tons n’avaient pas été observées. En somme, Ingres s’était posé en pédant professeur, la critique le traita comme un écolier.
Les élèves mômes d’Ingres qui avaient escompté, par avance, « la réalisation de cet enseignement sublime qui avait fait de M. Ingres un maître si extraordinaire 2 », furent surpris et désappointés3. Ingres fut cependant défendu4 et d’ailleurs, peu à peu, avec le recul, l'illusion favorable se produisit qui porte à attribuer à une œuvre d’art les qualités qu’on y a manifestement recherchées. Pour l’étalage de sa science et de ses scrupules, Ingres fut estimé impeccable.
Les théories dont Saint Symphorien était l’illustration devinrent la base du catéchisme ingresque : souci de la vérité et de la beauté. — science de la composition, — respect du dessin, — subordination de la couleur. Chaque œuvre nouvelle du maître en rappelait les termes; parfois cependant, il variait dans leur application.
Immuable sur l'importance de la ligne, sur l'importance essentielle du calme et de la symétrie, il oscillait, dans l'usage de la couleur, entre deux systèmes qu’il formulait tour à tour : tantôt il se bornait à réclamer que la couleur fût juste et exaltait l’art vénitien; tantôt il proscrivait absolument les effets de la palette et déclarait que le gris seul était « historique ». Saint Symphorien et Berlin aillé d’une part, le portrait de Madame d' Haussonville de l’autre, ont été
i. a Une confusion de muscles boursouflés et tendus se heurtant pêle-mêle et présentant une véritable énigme aux yeux du spectateur qui veut chercher à les classer par personnages » (A. Decamps, Le Musée , 1 834 , P- 61)-
a. Lettre de Lacuria à H. Flandrin, Ier mars i834, in Louis Flandrin, Hippolyte Flandrin, p. 5i.
3. Lettres d’Hippolyte Flandrin du 22 mars et de juin 1 834 , in Louis Flandrin, op. cit., pp. 5a et 53.
4- Surtout par Charles Lenormant dans le Temps du 3 et du 11 mars i834. — Voir aussi Ph. Busoni dans l'Artiste, i834, p. 67.
INGRES. ODALISQUE A L ESCLAVE (i 8/| 2
(Collection Gustave de Rothschild.)
LA PEINTURE ABSTRAITE
peints avec des préoccupations différentes et ce sont d’autres dispositions encore qui présidèrent à Cherubini ou à la Stratonice. Un examen attentif montre combien, sur ce point, fut flottante et mal assurée la doctrine ingresque. Il était homme de son temps, il avait beau se roidir, se guinder, il était, comme les autres, sujet à l’hésitation et aux retours. A certains moments, il était entraîné par le désir d’exceller dans toutes les parties de son art : il déployait un sens aigu, acide, antipathique et neuf, de la couleur : ainsi dans les portraits de Mole ou de Madame d'Haussonville qui révoltent et séduisent par la hardiesse de leurs dissonances. Il rencontrait, dans Y Odalisque à l'esclave , une harmonie riche et délicate. A d’autres heures, au contraire, il était dominé par l’esprit sectaire, atténuait toutes les notes, comme dans le portrait du duc d’ Orléans, se refusait à rien affirmer, comme dans la Stratonice.
Remarquons encore que le modelé du Cherubini n’a pas du tout le caractère de celui de Bertin aîné, que le premier se rapproche des tendances davidiennes à faire saillir et tourner les formes, tandis que le second est peint, pour ainsi dire, « à plat ».
Puis des manifestations épisodiques, imprévues ou mal préparées ou sans lendemain. Après une suite de portraits où la réalité est serrée de près, où la sobriété touche parfois i à la sécheresse, la muse de Cherubini vient tenter l’union hasardeuse de la vérité directe et de l’allégorie.
Les scrupules archéologiques que manifeste la Stratonice étaient en germe dès Romulus vainqueur d'Acron ( 1 8 1 1 ) ou dès Pastoret (1821) ; Y Apothéose d'Homère montrait aussi Ingres préparé par Quatremère de Quincy à adhérer aux doctrines de Ilittorff sur la polychromie des monuments antiques 1 ; pourtant quand Stratonice fut terminée, treize ans