R. Schneider, Quatremère de Quincy, pp. 127 et
s’étaient écoulés sans qu’aucun ouvrage vint préparer le public à une conception, neuve par tant de côtés, de l’antiquité hellénique.
Cette incertitude, ces variations contribuent, peut-être, aujourd’hui, à nous ramener à Ingres. Nous lui savons gré, malgré sa roideur afl’ectée, d’avoir été humain ; nous recherchons surtout, dans son art, ce qu'il recèle de sensible et, à vrai dire, île romantique. Son dessin nerveux et elliptique ne nous subjugue plus par sa sûreté impeccable mais il nous séduit parce que l'artiste a substitué à la recherche du rythme parfait, celle du contour vivant. De là notre prédilection pour les portraits au crayon où se masque moins l’impression de la vie.
Parmi les œuvres peintes, le charme qu'exerce Y Odalisque à l'esclave vient de tout ce qu’elle présente d’exceptionnel et de rare : l’intelligence subtile du monde oriental, l’étude pénétrante des miniatures persanes, le sens voluptueux de la forme féminine, l’évocation des jardins silencieux et d’une atmosphère de torpeur languide. L’exécution même nous parait, par sa minutie raffinée, en accord avec l'inspiration.
Ce n est pas pour de tels mérites qu Ingres fut admiré par ses contemporains. Les œuvres, dont nous analysons les différences en les comparant entre elles après les avoir isolées du milieu sur lequel elles tranchaient, donnèrent d'abord, grâce à ce contraste permanent, une impression d’unité. La sensibilité exquise et contenue ravit quelques fervents disciples mais elle échappa à la foule. Le public s'attacha aux pages où semblait s’affirmer une orthodoxie. Ainsi s’explique le succès de la Stratonice. Sujet antique, composition sereine et une, pureté du dessin, atténuation de la couleur, précision portée aux moindres accessoires, inspiration épurée et spiritualiste, firent disparaître aux yeux des admirateurs le caractère mesquin et
LA PEINTURE ABSTRAITE 187
froid de la composition, l’exécution monotone, la couleur inharmonique et crayeuse.
Ingres, d’ailleurs, agit beaucoup moins par ses œuvres que par son ascendant personnel comme homme et comme professeur.
Il exerçait sur tous ceux qui l’approchaient un extraordinaire prestige. Ses collègues de l’Institut, les peintres les plus célèbres n’osaient lui tenir tête en face. On le savait très irascible, on le savait intraitable et, ce qui assurait son autorité, on le savait homme à résister même au gouvernement, incapable d’une concession ou d’une lâcheté, dédaigneux de la fortune1, prêt à affronter la misère qu’il avait si longtemps supportée 2.
Il parlait avec une telle assurance de ses principes et de « la cause sacrée des arts 3 », il aimait tanlà se draper dans les plis de son drapeau, que tous autour de lui, enviaient sa conviction. Parmi tant d’enfants du siècle, à l’esprit livré au désarroi, lui seul paraissait immuable, parmi tant de sceptiques cherchant vainement une foi, parmi tant d’âmes passionnées, inquiètes, assoiffées d'un idéal inconnu, lui seul voyait clair, lui seul avait la certitude fondée sur d’inébranlables croyances \
Ses crises de découragement, ses colères maladives, loin d’affaiblir son fanatisme, ne faisaient que l’exaspérer. De là
i. Il donne des renseignements sur sa situation modeste et honorable dans deux lettres à son ami Gilibert, le Ier janvier i83o et le i5 mars i83i (Boyer d'Agen, op. cit., XXXI et XXXIII).
i. Lettre à Gilibert, i5 mars i83i (Boyer d’Agen, op. cit., XXXIII).
3. « Ingres », écrivait Léopold Robert, le 3o novembre i83î, « est à mes yeux le modèle des artistes, celui qui envisage l’art pour l'art et qui dédaigne de devenir fabricant, » et il lui reconnaissait « une force de volonté plus remarquable encore que son talent ». — En i833, l'Artiste (3e série, t. IV, p. 210) propose aux artistes Ingres comme modèle de dignité. — Th. Gautier fait un panégyrique de la conscience artistique d’Ingres, dans la Presse, i5 mars 1837.
4. « L’habitude de bien parler de mou art, tnes principes sûrs, mes doctrines sévères amèneront naturellement le bien que vous attendez de moi », écrivait Ingres à Gatteaux, en 1 836, au sujet de son inlluence à Rome.
un ascendant irrésistible : sa façon d’affirmer imposait l’adhésion.
Sa tenue correcte, sa redingote, l'austérité et la dignité de sa vie semblaient, enfin, une condamnation vivante du débraillé imputé aux Romantiques.
Cette autorité s’exerça sans ménagement, sur la jeunesse. Les élèves qu’il groupa dans son atelier de 1827 à 1 834, ceux de l’Ecole de Rome, qu’il dirigea de 1 834 à 1840, furent soumis par lui à une discipline d'esprit rigoureuse. Il leur dispensa des oracles. Raymond Balze, Amaury Duval, Delaborde1, nous ont transmis, tous trois, des recueils des prédications ingresques et, sous leurs plumes pieuses, les sentences ont gardé un même caractère : elles sont sèches, d’une concision lapidaire, tranchantes, blessantes souvent et désagréables. A les lire, on est frappé de la stérilité de la pensée qu’elles réflètent; elles ne sortent guère de quelques thèmes favoris. 11 serait cruel de leur opposer la moisson extraordinaire d’idées et de thèses que réunit le Journal de Delacroix. Mais celte étroitesse de conception, cette obstination à frapper toujours la môme médaille, étaient des éléments d’action.
Ingres affirmait, sans fatigue, son amour de la beauté, son admiration pour Raphaël, son culte pour la vérité, son respect pour le dessin. Il prononçait aussi des condamnations violentes et il a, peut-être, plus agi par ce qu’il niait que par ce qu’il avait préconisé.
Avec une fureur passionnée, il excommuniait les prêtres du laid et du faux, Rubens aATant tous, Rubens, le bouc émissaire contre lequel il avait des colères qui prêteraient davantage à rire si elles en avaient moins imposé.
On le voit fermant la bouche à ses élèves, frémissant au seul nom de ceux qui étaient nés, à ses yeux, pour la mort
1. Raymond Balze. Ingres, son école, 1880. Amaury Duval, L'atelier d'Ingres, 1878. Delaborde, Ingres, 1870.
LA PEINTURE ABSTRAITE
de l’art, incapable d’accorder justice à des hérétiques, terrifiant ceux qui lui demandaient des conseils et leur communiquant l’orgueilleuse assurance dont il était pénétré.
Il régnait, autour de lui, une atmosphère par laquelle son atelier différait déjà de tous les autres. Les allures lâchées, les plaisanteries bruyantes étaient proscrites. « Tous les jeunes gens de cette école d’Ingres », notait Delacroix l, « ont quelque chose de pédant; il semble qu’il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s’être rangé du parti de la peinture sérieuse, c’est un des mots du parti. »Le fanatisme des élèves d’Ingres allait plus loin. « Notre combat », écrivait Hippolyte Flandrin 2, « est la lutte du bien et du mal. » Comme au temps de David, l’originalité était devenue une vertu secondaire, l’essentiel était de « justifier la confiance de M. Ingres, défendre sa doctrine et l’honneur de son école3 ».
Les élèves d’Ingres furent des dessinateurs scrupuleux 4, « jansénistes de la forme 5 ». Leur maître leur transmit quelque chose de ce sentiment hardi, exquis et sensuel qu’il avait de la beauté physique. Ils affinèrent leur sens de la forme par l’étude des Primitifs italiens qu’Ingres leur avait appris à aimer et qu’ils admirèrent, presque tous, avec intelligence. Si Sturler s’adonna à des pastiches extérieurs et artificiels6, si parfois, chez Amaury Duval ou chez Mottez, certaines réminiscences apparurent trop directes, s’ils sont