‹ Du romantisme au réalismeChapitre 128 sur 268 · Chapilre n, p · texte numérisé non relu

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rent aussi leur technique1. Ils le firent, sans intelligence véritable, sans discernement, sans goût. Ils constituèrent ainsi un style gauche et médiocre. Un dessin sans accent, des types insignifiants, sous prétexte de suavité, ou caricaturaux, dans une intention d’expression outrée, des attitudes forcées ou roides, une affectation de calme dans la composition traduite par des groupements symétriques ou compassés, une couleur réduite à une sorte de lavis froid parla proscription des tons vifs, des effets de lumière et du clair obscur, tels furent les éléments ingrats par lesquels ils essayèrent de traduire la pensée religieuse.

Très éloignés à la fois et très rapprochés d’Ingres, ils avaient une haine égale des effets sensibles, de la passion extérieure et du mouvement ; mais, au lieu de viser à un langage parfait, ils méprisaient le support visible et n’attachaient de prix qu’à l'idée. II i p polyte Flandrin, qui visita Overbeck en 1 833, a marqué très fortement cette divergence de vues : « Overbeck », écrit-il2, « emploie des moyens qui ne sont pas à lui... il se sert tout à fait de l’enveloppe des vieux maîtres. D’ailleurs il ne tient pas à faire de la peinture, il ne tient qu’à rendre ses idées, à les écrire. Je crois qu’il a tort; car, s’il veut se servir de la peinture pour écrire ses idées, plus le moyen sera vrai et correct, mieux elles seront rendues. »

llippolyte Flandrin, appuyé sur la forte culture qu’il avait

x. Chateaubriand, dans les Mémoires d'outre-tombe (édit. Biré. liv. XI, t. V, pp. 3i-3a) a relevé avec finesse, leur erreur : « Cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages qui précèdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont posés carrément et immobiles comme des spbynx, mais de ce que le peintre croyait comme son siècle. C’est sa pensée, non sa peinture, qui est religieuse. '> Lamennais, de son côté, malgré sa sympathie pour une tentative faite dans le dessein de réagir contre le « stérile matérialisme qui menaçait l’art d’une complète extinction », critiquait à fond les Nazaréens et reconnaissait que leur école n’avait « aucun principe de durée » ( Esquisse d'une philosophie, 3e vol., 1840, 2e partie, liv. VIII, ch. v, pp. 271-272).

2. Lettre du 23 avril 1 833, in L. Flandrin, op. cit., p. 78.

LA PEINTURE ABSTRAITE

; reçue d’Ingres, pouvait analyser les faiblesses des Nazaréens et résister à leur influence, d’autres, moins bien armés, ne surent pas se prémunir d’erreurs semblables.

Orsel et Périn, sortis de l’école de Guérin, épousèrent presque absolument les manières de sentir des Allemands. Epris, comme eux, des préraphaélites, animés, comme eux, d’un désir de prédication, ils sacrifièrent à la pensée, toute préoccupation pittoresque. L’Ange gardien 1 (1 834) d’Orsel est, dans un cadre à neuf compartiments, un sermon d’une lecture édifiante et difficile ; l’exécution en est discordante et bâtarde. A vrai dire ces deux artistes n’offrent d’intérêt que dans leurs conceptions monumentales ; nous les retrouverons à leur heure.

Orsel et Périn consacrent leurs pinceaux au catholicisme traditionnel. Ary Scheffer est un idéaliste protestant; Che- I navard, un philosophe rationaliste.

Transfuge du Romantisme1 2, Ary Scheffer ne méprise pas la technique, mais il la modifie pour l’effacer devant l’expression et, surtout, il la met au service d’idées qui sortent du champ de la peinture et semblent appartenir au domaine littéraire. Le Christ consolateur (1837) prêche la charité, l’égalité et défend, non sans éloquence, la thèse anti-esclavagiste. Avec plus de discrétion, Saint Augustin et Sainte Monique (1846) est une élévation religieuse.

Il y a, dans ces toiles, un effort pour rendre la pensée tangible. La dissociation entre la composition peinte et la i réflexion que l’artiste cherche à provoquer est plus sensible dans Marguerite à la fontaine (1839) ou Marguerite à l'église j ( 1 833) ; elle est complète dans les deux Mignon. Mignon regrettant sa patrie et Mignon aspirant au ciel (1839) n’ont de signi-

1. Au Musée de Lyon. Voir, au même Musée, Moïse sauvé des eaux (i83o).

2. Voir chapitre précédent, p. 1 57 , Paolo et Francesca ( 1 835) [Collection Wallace à Londres] peut être considéré, pour la technique, comme une toile de transition.

fication véritable que pour les lecteurs de Wilhelm Meister*.

Le parti adopté par SchefTer pour ses toiles philosophiques n’est pas à l’abri du reproche. Son exécution anémique, blafarde, manque de distinction : le dessin est plus emphatique que synthétique et austère, les formes sont creuses, la couleur atténuée est parfois d’une qualité vulgaire2. Pourtant il n’y a point de dissonances et le praticien n’est pas indifférent. L’erreur réside dans la poursuite d’un idéal que la peinture ne peut pas rendre et auquel elle finit par être sacrifiée.

Chenavard est, comme Orsel, un exécutant médiocre ; ainsi que SchefTer, il veut plier la peinture à des fins étrangères à l’art. Chenavard a fait de longues études en Italie; il a demandé des leçons aux maîtres de tous les âges et de toutes les Ecoles ; il a surtout voué à Michel-Ange un amour passionné et Le martyre de saint Polycarpe favorablement accueilli au Salon de 1 84 1 , comme l'Enfer* de 1846, affirment son admiration. La critique y voit des pastiches de Michel-Ange, du talent et peu de personnalité4. La critique a raison. La science de Chenavard est artificielle; l’artiste ne se soutient que par des réminiscences; dès qu'il revendique un peu de liberté, il tombe dans l'indécis et manque de style.

1. A defaut des originaux, consulter les gravures d’Henriquel Dupont ou le recueil de photographies publié en 1860. — D’Henry SchefTer, frère d’Ary et tenant, comme lui, de la peinture abstraite, voir Charlotte Corday (Salon de 1 83 1) au Musée de Brest, la Bataille de Cassel (Salon de 1837) et l'Entrée de Jeanne d'Arc à Orléans (Salon de 184I) à Versailles.

2. Ary SchefTer aurait manifesté à H. Flandrin le regret de n’avoir pas reçu des leçons d’Ingres. « Vous pouvez, avait-il dit, exprimer à souhait ce que vous sentez; vous savez, vous, et je ne sais pas. Mes tableaux n'arrivent qu’à laisser entrevoir des intentions et n’affirment rien » (Delaborde, H. Flandrin, p. 44)-

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