‹ Du romantisme au réalismeChapitre 135 sur 268 · Nous y reviendrons au chapitre ix · texte numérisé non relu

Nous y reviendrons au chapitre ix

LE JUSTE MILIEU 225

tantôt l’ampleur et la dignité, tantôt l’agrément et l’apparat.

Le Pastoret de Delaroche est l’exemple le plus remarquable d’une effigie à la fois solennelle et familière. Il s’agit d’un personnage qui a exercé les fonctions les plus éminentes et qui s’est fait peindre en costume officiel ; mais l’artiste n’a pas visé à un éclat facile, il a subordonné le jeu des étoffes, allié, dans l’attitude comme dans la physionomie, la dignité et la simplicité. Traité avec un soin et un bonheur particulier ce morceau est, sans doute, le chef-d’œuvre de Delaroche. Dans le portrait de Guizot, sur une donnée plus simple, Delaroche a essayé de caractériser le doctrinaire et il y est parvenu par une sécheresse un peu étroite et pauvre.

Quelques portraits bourgeois peints par Court et que l’on voit à Rouen1 peuvent donner idée de la sobriété affectée, de l’apprêt, qui plaisaient à des clients persuadés de l’importance de leur rôle social, guindés dans leur rôle politique, dans leurs fonctions ou dans leur industrie, chefs de famille pénétrés de leur devoir.

Pour le portrait féminin, le peintre à la mode dans la bourgeoisie fut Claude Dubufe « le Raphaël de la rue des Lombards ». L’agrément fade, la fausse élégance, les intentions sentimentales qui lui furent constamment reprochés et qui assurèrent sa vogue, nous semblent aujourd’hui singulièrement timides. L’éclat tapageur des portraits élégants de notre temps fait apparaître, chez Dubufe2, des qualités relatives de véracité et de simplicité. Le portrait de George Sand (1839) par Charpentier a une tenue sobre et grande allure.

Le portraitiste des élégances princières, le favori de la Cour, fut Winterhalter. 11 s’était rendu populaire, en 1837,

1. Voir aussi, de Court, le portrait de Paul de Koch (Salon de i83g) au Musée Carnavalet.

2. Voir de Dubufe, au Petit-Palais, le portrait de la duchesse de Valençay.

par son Décaméron , composition habile exécutée, avec brio, sur un thème voluptueux. On lui attribuait l’art d’unir la séduction, l’éclat, à l’ampleur, la majesté d’une image officielle. Aujourd’hui que la suite de ses portraits a été rassemblée dans la galerie consacrée, à Versailles, au règne de Louis-Philippe, on est étonné de sa fortune. Rien de plus pauvre, de plus froid, de plus médiocre que cette peinture. C’est un à peu près perpétuel. Enveloppée d’un dessin mou et inconsistant, la couleur est froide, criarde, vulgaire. Les ors, les tentures, les étoffes, les guirlandes de roses, par quoi Winterhalter cherche agrément et richesse, sont peints en trompe-l’œil. Du roi même il donne, malgré le luxe de la présentation, l’image la plus plate. La série des princes royaux, par sa monotonie, décèle une véritable indigence. Les portraits féminins choquent moins sans plaire davantage. Des arrangements qu'ont repris les photographes, sont de vagues, d’informes réminiscences des portraits anglais. Il a fallu des yeux bien novices pour succomber à de si grossières tentations.

Un portrait de séduction féminine plus valable est celui que Belloc fit, en i83i, d’après sa femme et que l'on voit au Louvre. Ici l’on est en présence de l’ouvrage d’un artiste qui, sans s’affranchir d’un métier strict, a pourtant regardé les Anglais et les Romantiques et a travaillé cou amore, mérite bien rare dans le juste milieu.

VIII. — La conception picturale, que nous venons de suivre depuis ses formes les plus ambitieuses jusqu’à ses moins estimables déviations, existait avant i83o; elle s’était formée au moment de la décomposition du davidisme et se serait développée sous n’importe quel régime politique car elle répondait à des instincts naturels. Elle aurait, néanmoins, pris certainement un moindre essor sous un gouvernement absolu sous lequel la direction des beaux-arts aurait appar-

LE JUSTE MILIEU

tenu soit à un petit nombre d’hommes professant des doctrines certaines soit à une aristocratie habituée aux joies esthétiques. La monarchie de Juillet favorisa le juste milieu. La foule qui envahit les Salons annuels et qui, par ses enthousiasmes et ses suffrages, consacra des renommées, était mal préparée à un rôle si considérable. Elle n’avait ni éducation artistique, ni sentiment inné des choses d’art. Incapable de s’intéresser à la facture, effarouchée par tout parti pris, séduite par ce qui paraissait achevé avec soin, par la propreté de la touche, par le trompe-l’œil, elle ne prit d’intérêt véritable qu’aux sujets des images qu’on lui proposait : « Il y a une heure », écrivait Alphonse Karr1, « où les tableaux exposés au Musée changent tout à coup d’aspect, une heure où l’habileté du pinceau, la finesse de la touche, la science de l’anatomie, de la perspective disparaissent comme par enchantement. Le public nombreux, le public qui vient de onze heures à midi, ne fait aucun cas de ces qualités qu’il ne voit pas; il ne s’inquiète que du sujet ; s’il voit une bataille, il veut savoir laquelle ; si les Français sont vainqueurs, le tableau lui semble déjà une fois meilleur. » Les tendances qu’Alpbonse Karr attribue ici au public populaire étaient certainement partagées par la plus grande partie de la bourgeoisie, même de la bourgeoisie censitaire et Alphonse Karr, à son tour, dont le goût était détestable, n’en était pas exempt. C’est le même public qui applaudissait l’opéra-comique d’Auber ou d’Halévy et oubliait, aux mélodies faciles et banales du Domino noir ou des Mousquetaires de la Reine, le goût et le sens de la musique même ; c’est ce public qui, au théâtre, applaudissait la comédie de Scribe et se délectait dans la représentation mesquine de mesquines passions; c’est ce public enfin, qui effrayé à la fois par les souvenirs de l’ancien régime et par la perspective de

. Les Guêpes , avril 1840, p. 67.

la démocratie, soutenait l’équilibre précaire de la monarchie citoyenne

La bourgeoisie applaudit au juste milieu1 2; elle mit à son service sa puissance d’achat. Ceux qui n’étaient pas assez riches pour acquérir les œuvres mêmes voulurent du moins en avoir une reproduction L'Artiste, à qui l’on est en droit, cependant, de supposer une clientèle d’élite, se croyait obligé de lithographier non seulement Delaroche ou Vernet, mais Biard, Beaume, Pingret ou Duval Le Camus.

Ces prédilections semblaient sanctionnées par l’élite officiel des artistes. L’Institut, incapable de soutenir pures les théories davidiennes, avait, contre les excès des révolutionnaires accepté le concours du juste milieu. Auprès d’Horace Vernel qui, depuis 1826, était membre de l’académie des Beaux-Arts, Paul Delaroche était venu siéger en 1 832. Louis-Philippe, enfin, qui, nous le savons, voyait surtout, dans les arts, un mode d’éducation national, soutint, lui aussi, par ses commandes, surtout pour Versailles, la peinture anecdotique.

Le juste milieu trouva donc sous la monarchie de Juillet les conditions les plus favorables à son épanouissement.

Une partie de la critique s'inclina devant ce succès. Alfred de Musset érigea en dogme le respect des décisions populaires. Visitant le Salon de i83i, il supposait qu’il avait rencontré une jeune paysanne, il l’avait suivie pour voir ce

1. a La marque d une infériorité intellectuelle caractérisée est d’exciter d immédia tes et unanimes sym pathies », disait Leconte de Lisle. « Que de noms à l'appui ! Béranger, Scribe, Delavigne, Paul Delaroche, Horace Vernet et tant d'autres » ( Derniers poèmes, p. 246).

2. a Le bourgeois, dans les arts, c’est ce qui n’a aucun caractère propre; c'est ce qui n'est ni peuple, ni grand seigneur, c’est ce qui n est ni pittoresque ni de haut style ; c'est cette espèce de peinture que font les gens qui n ont que de l’esprit et du goût, où I on flotte entre ce qu on appelle les extrêmes, et où I on fait du prosaïque qui n est pas du pittoresque, et du noble qui n'est pas de l'élevé... Le sentiment n’est pas bourgeois parce qu il fait faire quelquefois de grosses fautes et que le bourgeois', encore un coup, c’est l’absence de grosses fautes » [Le National, Salon de 1 833, 22 mars 1 833) .

LE JUSTE MILIEU

qu’elle admirerait, et, comme elle s’arrêtait longuement devant Y Inondation de Schnetz, ravi de ce choix : « Plongez votre âme dans un marais de systèmes », s’écriait-il, « raillez, exaltez, disputez et intriguez, tout tombera un beau matin devant le faible, l’ignorant regard d’une jeune fille '. » « Il faut », disait-il d’un ton dogmatique en 1 836, « il faut que la forme soit accessible à tous. L’exécution d’une œuvre d’art est une lutte contre la réalité : c’est le chemin par où l’artiste conduit les hommes jusqu’au sanctuaire de la pensée. Plus ce chemin est vaste, simple, ouvert, frayé, plus il est beau. » Il disait encore : « Je crois qu’une œuvre d’art quelle qu’elle soit, doit répondre à deux conditions : la première de plaire à la foule, la seconde de plaire aux connaisseurs... ne travailler que pour la foule c’est faire un métier : ne travailler que pour les connaisseurs, c’est faire de la science. L’art n’est ni science ni métier1 2. »

Cette admiration pour le juste milieu, que Musset érigeait en doctrine, quelques journalistes l’exprimaient en toute sincérité ; d’autres flattaient, en l’affectant, le sentiment de leurs lecteurs3. Tous ceux qu’alarmaient les audaces, se rallièrent au juste milieu4; ils soulignaient par leurs éloges aux peintres du bon sens, les diatribes qu’ils dirigeaient contre les Romantiques ou les maîtres abstraits et n’étaient

Page 1