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THOMAS COUTURE. LA SOIF DE L OR

Cet avantage, que Couture tirait des circonstances, contribua, pour une large part, à son succès. Ceux qui étaient dans l’attente perpétuelle d’une formule nouvelle, ceux qui, incapables de comprendre les Romantiques, trouvaient le juste milieu terne et étaient rebutés par les abstractions ingristes, lui donnèrent leurs sympathies. Mais les juges les plus avisés se refusèrent, avec Gautier, dès le premier jour, à lui accorder une complète adhésion ; chacune de ses toiles nouvelles provoqua une impression disparate, une sorte de malaise, un mélange d’admiration et de défiance, et celte position embarrassée, nous la gardons encore aujourd’hui.

Louis Peisse, en i844> tentait, en présence de 1 ' Amour de l'or, une conciliation équitable entre des impressions contraires : « Si l’on veut voir », écrivait-il, « une œuvre d’art véritable, non du premier ordre, ni même peut-être du second, mais d’une grande distinction relative, il faut s’arrêter devant ce frais morceau de couleur qu’il a plu à M. Couture d’appeler Y Amour de l’or. » Après avoir remarqué que Couture accordait beaucoup à la fantaisie et au caprice, et noté, dans sa toile, « une grande transparence de tons et une distribution harmonieuse de la lumière », Peisse continuait ainsi : « Sa couleur n’a ni beaucoup de richesse ni beaucoup de ressort, mais elle a un jeu et un mouvement qui amusent et attachent l’œil. Ce n’est pas un coloris de style ; celui-ci est d’une étoffe plus mince, plus légère et bien moins résistant. Il est un peu à la superficie. Il y a dans l’exécution de M. Couture plus de pratique qu’on ne le croirait d’abord, et pas mai de petits secrets d’atelier h »

i. Salon de 1844 [Revue des Deux Mondes , i5 avril 1844, P- 36 1) . — Pr. Haussard, dans le National, 3i mars 1 844 j qualifie l'œuvre de « brillant similor... plus blanc que lumineux, plus blafard et monotone que solide et vigoureux... œuvre brillante et peu saine. » Gautier, dans La Presse, le 28 mars 1844, se montra, comme auparavant, très favorable à Couture « jeune peintre de beaucoup d’espérances » ... « Sa peinture », écrivait-il, « est grasse, large, d’une pâte et d’un ragoût bien rares. »

Le sujet choisi par Couture, allégorie satanique à la fois et réaliste, romantique et humanitaire, était exposé d’une façon saisissante et simpliste, dramatique et voluptueuse. Les figures avaient un caractère très frappant mais presque caricatural. La couleur, la forme étaient moins étudiées que soulignées pour attirer le regard. Somme toute, malgré de graves réserves, YAmour de l'or, conservé aujourd’hui au Musée de Toulouse, est un de ces morceaux qui frappent tout d’abord et qui se laissent malaisément oublier.

L'Orgie romaine parut1 * et Y Artiste s’écria, le 14 février 1847 : <( Nous avons enfin notre Paul Véronèse. »

Théophile Gautier se plaça au premier rang des panégyristes : « Sans contestation possible », affirmait-il, « Y Orgie romaine est le morceau le plus remarquable du Salon de 1847, depuis longtemps la critique n'avait eu à signaler un début si significatif. » Puis, après avoir décrit, avec une ampleur magnifique, une œuvre qui prêtait si bien à ses dons d’évocateur, Gautier insistait sur la « localité générale grise, mais d’un beau gris argenté, perlé qui boit la lumière et la garde, d'un gris do Paul Véronèse » et célébrait dans

le tableau de Couture le « mélange de vérité et de recherche de style 3 ».

D’autres enthousiasmes se manifestèrent moins complets ', et, comme contre-partie, Y Orgie romaine subit de violents éreintements. Gustave Planche déclare que ce n’était pas une orgie « mais un lazaret », que la couleur en était d’une monotonie désespérante. A ses yeux Couture relevait « de Natoire et de Restout comme un disciple fidèle et dévoué...

1. Le nom s Les Romains de la Décadence # ne fut substitué que plus tard à la dénomination primitive. — Une esquisse peinte fort habile, datée de i843, et conservée à la Collection Wallace à Londres, offre une première idée de la composition.

a. Salon de 1847. H. Peintres d‘ histoire. M. Thomas Couture, p. 8-20.

3. Par exemple Arthur Guillot. dans la Revue indépendante, 10 avril 1 847p. 38i.

il est avéré », proclamait-il, « pour tous les yeux exercés qu’il n’a rien régénéré et qu’il nous reporte aux plus mauvais jours de la peinture française... Le sentiment de la beauté antique, M. Couture ne semble même pas l’avoir entrevue... Sentaient se réduit jusqu’ici à une habileté toute matérielle 1 ».

Paul Mantz, à son tour, après avoir rangé Couture parmi « ces peintres égarés dans la manière et la convention théâtrale qui ont eu le talent de faire du fracas et non du style, de la déclamation et non du sentiment », se livrait à une

critique méthodique de Y Orgie romaine, dont il condamnait « l’ordonnance sans luxe, ni splendeur, ni joie, la couleur, le dessin pauvre, incertain, entortillé2».

La crainte de voir Couture exercer une influence néfaste sur la jeunesse expliquait l’outrance de telles altaques. Nous savons que cette action demeura très restreinte. Par la suite, Couture provoqua, par son infatuation, par le mépris grossier dont il couvrait ses plus illustres contemporains, une antipathie telle que, souvent, les jugements portés sur ses œuvres en furent faussés3.

Nous pouvons nous dégager aujourd’hui de toutes ces préoccupations et, si le génie de Couture se trouva épuisé après l’effort qu’il venait d’accomplir, YOrgie romaine n’en demeure pas moins une page exceptionnelle dans la peinture française. Une machine certes : le sujet admirablement choisi pour répondre à la fois au goût pour l’Antiquité, au besoin de déclamation sociale 4 et même aux instincts voluptueux qui travaillaient la société de ce temps; la composi-

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