Amiel, Journal
puissance, te nourrissant de ta propre invention que la vue de la nature vivante ne venait point renouveler h »
Cet éloignement de la réalité, ce perpétuel retour sur soimême, enferment le Romantisme dans des limites étroites, en paralysent la fécondité et tendent, en certain cas, à donner au paysage quelque chose de chimérique.
IV. — Malgré ces dangers, il ne reste pas moins à l’influence romantique, la gloire durable d’avoir insufflé une âme au paysage ; il a aussi celle, qui est, peut-être, en art aussi essentielle, d’avoir créé une technique nouvelle.
En ce point, sauf peut-être pour Paul Huet, les peintres d’histoire précédèrent les paysagistes et leur ouvrirent la voie.
Rubens, sur ce domaine aussi, eut une influence décisive. Plus que tout autre, il montra l’inanité du beau feuillé. Bonington, par ses toiles et plus encore par ses aquarelles, prépara le succès de Constable. Au Salon de 1824, la Charrette à foin traversant un gué , le Canal en Angleterre, la Vue près de Londres, suscitèrent l'enthousiasme. Œuvres admirables de pure facture, à l’aspect fatigué, rugueux, inquiet, où les esprits novateurs virent la réalisation de ce qu’ils cherchaient.
Sous ces suggestions et par les tendances de leurs tempéraments, les paysagistes se trouvèrent, dès avant i83o, en possession d’éléments techniques libérés. Ils renonçaient à tout effort de stylisation, subordonnaient le jeu des lignes, se désintéressaient de cette architecture factice dont on avait tant abusé. C’est par le pinceau, par la couleur qu'ils s’exprimèrent.
Leur objet fut double : ils s’efforcèrent à traduire les harmonies naturelles ; ils voulurent que leur œuvre prit ellemême, dans le cadre, un caractère harmonieux.
1. Thoré à Rousseau 1844 (dans L'Artiste, 16 juin 1844, P- 102).
LE PAYSAGE
Pour dire la nature, ils ne crurent pas possible de tenter des reproductions littérales et, d’ailleurs, il ne s’agissait pas seulement de noter ce qui se voit, mais le chant des oiseaux, le silence, la fraîcheur des sources et leurs émotions à euxmêmes ; ils substituèrent donc à l’effort puéril d’une réduction mécanique, le système des équivalences. Entreprise hasardeuse et infiniment féconde. Les Hollandais leur donnèrent quelques indications, mais insuffisantes et lointaines, car l’écart était grand entre la mentalité sereine et simple du xvne siècle et leur sensibilité complexe et tourmentée. Ils prirent, auprès des Anglais, des leçons plus directes et l’on put les accuser d’abord, d’importer l’art britannique en France. Ce n’était là qu’un point de départ: sur ces données, sur les exemples des peintres d’histoire, les paysagistes se livrèrent à une élaboration personnelle. Decamps porta au paysage, son alchimie subtile. Rousseau se livra, comme lui, à de savantes cuisines. « Son atelier », nous dit Sensier1^ était vaste et sévère, c’était plutôt un laboratoire de penseur que le retrait d’un peintre de notre temps. On y respirait un renfermé de vieilles toiles, de vieux papiers, de palettes desséchées, de couleurs en évaporation, d’huiles grasses, de vernis, d’essences, de matières organiques innommées qui communiquait à ce refuge de l’esprit une espèce de terreur bienfaisante. Je me croyais comme chez un Faust de Dieu. » Tant de recherches ont eu des conséquences chimiques funestes : la célèbre Allée des Châtaigniers ( 1 838) 2 est, depuis longtemps, profondément altérée. Les notes surchargées, les touches menues et pressées de