‹ Du romantisme au réalismeChapitre 166 sur 268 · Sensier. Rousseau , p · texte numérisé non relu

Sensier. Rousseau , p

2. Au Musée du Louvre. Les principaux travaux de Rousseau, pendant cette période, furent, outre La descente des vaches et L’allée de châtaigniers, des paysages d’Auvergne (i83o), de Normandie ( Maisons du mont Saint- Michel, Vue du coteau des Andclys, Vue prise des côtes de Granville (i83i- 1 833), des vues des environs de Paris, des environs de Fribourg ( 1 833) , Lisière de bois coupé, forêt de Compïègne (Salon de i834), Le marais en

Rousseau, les accords graves et imprécis de Dupré, les diaprures déliquescentes de Paul Huet, les accords violents de Diaz, les fulgurences de Ravier, sont des témoignages des efforts faits pour renouveler le langage de la peinture. Si la notation est parfois trop appuyée, parfois lourde, parfois indécise, c’est qu’il y a innovation et tâtonnement.

Ce qu’ils ne trouvent pas eux-mêmes, sera révélé à leurs successeurs. Leurs pages pénibles ont épargné des labeurs ;i de plus heureux. Ils ont frayé la route aux Impressionnistes. Si haute que soit la valeur des artistes que nous examinons, il convient donc, au point de vue technique, de les regarder comme des précurseurs. Poètes admirables, d’une incomparable envergure, que n’auraient-ils pas réalisé, s’ils avaient été en possession des méthodes dont nous disposons, méthodes qu’ils ont préparées et pressenties !

Deux raisons les ont fait parfois dévier. La conception lyrique, nous l'avons vu, peut introduire, dans le paysage, une rupture d’équilibre, lorsque la personne du peintre déborde sur la nature. L’exécution comporte un écueil semblable. Les harmonies naturelles, à certaines heures, cessent d’être poursuivies pour elles-mêmes ; elles deviennent le prétexte de sonates peintes ou de rêveries. L’image réelle demeure le point de départ, mais l’imagination visuelle, d’accord avec l’instinct poétique, la déforme ou l’exaspère’. Le Matin et Le Soir, de Dupré, manifestent, au plus haut point, ce reploieinent du peintre sur lui-même. L'atmosphère indécise, les empâtements vagues, les animaux, les arbres, les eaux que

Vendée (i838), La mare , Le coucher de. soleil par un temps orageux (vers 18.40'', Le marais dans les Landes (1844). Le Givre ( 1 84 5) .

Voir, au Louvre. Une lisière de forêt (vers 1840), Le marais dans les Landes, L'allée des bonshommes à Vlsle Adam, L'allée des Châtaigniers ; dans la collection Vasnier à Reims Une lisière de bois (1842).

1. Ainsi, chez Decamps. Voir, dans la collection Moreau-Nélaton, La Mare (1844), L'Affût (1847), La Battue.

LE PAYSAGE

l’on devine, n’évoquent la réalité qu’à travers un mirage1.

Que l’inspiration vienne à manquer, que le souffle soit trop court ou que l’artiste se fie trop à ses souvenirs, et l’œuvre, faite de pratique, deviendra inconsistante et creuse. Paul Huet, les jours où il n’est pas en verve, prête souvent à ce reproche. Dès 1887, Le Matin , rêverie pittoresque, sonne le creux et accuse le chic.

Par ailleurs, dans les paysages rêvés par Victor Hugo'2, dans les aquarelles raffinées de Ravier, l’enivrement des lignes, des lumières et des couleurs, entraîne à des créations fantastiques.

L’autre danger dérive d’une tendance essentielle du Romantisme. Le besoin de constituer, entre les quatre baguettes du cadre, un ensemble, harmonieux par luimême, suggère parfois des expédients factices. Une tache rouge qui vibre seule, au bon endroit, parmi les notes sourdes et sombres, produit un effet certain ; c’est un procédé dont il a été quelque peu abusé, et la blouse du voyageur, le fichu de la paysanne, se trouvent au point désiré plus souvent que ne le comporterait une vision sincère. L’écorce argentée du bouleau, qui chante dans le silence de la forêt, est un motif exquis mais Diaz l’a trop souvent répété 3.

Pour donner au tableau des tons plus chauds, par amour des gammes rousses et profondes, les Romantiques ont enténébré la nature. Nul doute que cette préoccupation ait entravé et retardé la conquête des luminosités claires et du plein air véritable.

D’autres griefs pourraient être faits aux Romantiques, sur

x. De nombreux tableaux de Dupré sont conservés au Louvre ou dans les Musées de province, mais presque aucun d’eux n’est daté. Voir Le Passage du pont (1 838) dans la collection Wallace à Londres.

1. Bcrtaux, Victor Hugo artiste ( Gazette des Beaux-Arts, 1903).

3. Même observation pour Diaz que pour Dupré. Voir des Vaches dans la forêt (1846) dans la collection Chauchard au Louvre.

lesquels il ne me paraît pas qu’il y ait lieu d’insister, parce qu’ils sont dus uniquement à l’inexpérience ou à la timidité. Ils ont abusé de certains thèmes : la vanne, le moulin ; ils ont coupé leurs tableaux d’une façon souvent monotone ; ils ont gardé la hantise des panoramas au lieu de concentrer leur observation et leur sensibilité. Rien en tout cela ne semble essentiel.

C’est, au reste, à ses exagérations, à ses défaillances, que le paysage romantique doit, en grande partie, sa physionomie originale. S’il a, parfois, trahi la nature, il a traduit, avec acuité, les tendances intimes de quelques cœurs d’élite dans un moment de crise. L’impression complexe, l’émotion quasi musicale qu’inspirent des pages riches et nerveuses, aucune autre époque ne saurait nous les offrir. Leur charme est grave et maladif.

Mais, ces particularités éliminées, il reste au Romantisme une gloire ineffaçable. Il a ressuscité le paysage, il l’a doté d’une âme ; il lui a aussi apporté la technique la plus riche, la plus féconde. Son action a été capitale.

Y. — Les mêmes préventions, les mêmes résistances, qui privèrent, d’une façon générale, le Romantisme de popularité et s’opposèrent à sa diffusion agirent contre le paysage romantique et elles intervinrent ici avec une particulière violence.

Un tableau d’histoire romantique, si choquant, si antipathique qu’il parût, était accessible par quelques côtés : on y voyait des personnages, hideux peut-être et mal bâtis, occupés, du moins, à quelque action : le sujet de l’œuvre était intelligible. Un paysage, au contraire, étranger à toutes les conventions traditionnelles, n’offrait à des yeux inexperts qu’un assemblage confus de taches, une tapisserie ou une mosaïque.

La collaboration nécessaire du spectateur pour creuser

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