AL1GNV. VUE PRISE A AMAH'I, DANS LE GOLFE DE SALERNE
Salon de i835.
(Collections nationales)
LE PAYSAGE
les perspectives, compléter les indications, dégager les volumes, manqua donc aux Romantiques, comme elle devait, quarante ans plus tard, se refuser aux Impressionnistes. Les mêmes plaisanteries, émises avec le même aveuglement et la même bonne foi, accueillirent les deux écoles. On se gaussa de ces « danses des arbres », de ces « fouillis », de ces « soupes aux herbes ».
Ceux qui comprirent ne furent pas nécessairement conquis. La majorité des tempéraments, rebelles à la couleur, avides de clarté et de logique, ne subirent pas la séduction de ces symphonies passionnées. Le paysage nouveau, de plus, déroutait ceux — et ils étaient légion — chez qui la nature évoquait immédiatement des réminiscences littéraires 1 ou qui ne l’admiraient qu’à travers les souvenirs de collège : il n’avait pas la sérénité souriante de l’Arcadie ni la majesté de la vallée de Tempé : il n’appelait pas de citations classiques. Tant de raisons devaient autoriser un contre-courant.
Or, dans le temps même où se constituait le paysage romantique, d’autres artistes, pénétrés, eux aussi, du sentiment romantique de la nature, mais dominés par des tendances de clarté logique, s’étaient rencontrés dans la campagne romaine et près du Tibre. En 1826, Edouard Bertin, Corot et Aligny tenaient leur quartier général à l’auberge de la Lepre et bientôt ils rapportaient en France une formule rajeunie de paysage classique.
Le paysage néo-classique n’était pas un retour au passé. La calligraphie appliquée, les formules stériles de J. -Y. Ber-
1. Victor Hugo, lui-même, en 1837, dans Les voix intérieures, invoquait Virgile, près de Meudon, devant
Une chaste vallée A des coteaux charmants nonchalamment mêlés,
Retraite favorable à des amants cachés,
Faite de flots dormants et de rameaux penchés,
Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre La grotte et la forêt, frais asiles de l’ombre.
lin et de Valenciennes étaient répudiées. L’artiste cherchait à s’exprimer par des moyens personnels, une facture large, synthétique. La technique de Corot passa, pendant de longues années, pour lourde, opaque, gauche ou hâtive1. On ne revenait pas non plus aux « études maladroitement cousues » qui constituaient, selon le mot de Girodet 2, le paysage impérial. Disciples de Poussin, Corot et ses amis 11e tentaient pas de l’imiter servilement, mais, dans les lieux où Poussin avait médité, ils s’étaient appliqués à ressusciter la sincérité de sa vision.
Le paysage vraiment classique c’était une nature aux lignes amples, aux plans accusés, aux horizons vastes et précis, une nature de structure nette et noble, étudiée par un regard amoureux de clarté, de mesure, de convenance décorative : le paysage italien vu par un œil français.
Si le paysage, ainsi conçu, est une confidence, c’est celle d’une âme sereine, sinon hautaine et sévère. Il n'y faut pas chercher une sympathie douloureuse ou une consolation, mais on y peut puiser un surcroît d’énergie et se livrer, près de lui, à une élévation spirituelle.
L’artiste étudie, avec prédilection, les terrains nus et arides dont l’ossature s’affirme, les rochers aux arêtes vives, aux silhouettes accentuées. Il préfère aux chênes noueux et tourmentés, les peupliers, les pins dont le tronc s’élance d'un jet direct avec la régularité d’une colonne. Sensible, avant tout, au rythme des lignes, il demande, à la couleur, de servir une composition nombreuse, la subordonne et ne redoute pas de paraître froid ou âpre. Sans Systématiser l’usage des fabriques et la présence de per-
1. À. Barbier signale, au Salon de i836, « une campagne de Rome bien lourde, bien grise, bien opaque de M. Corot. » — « L’exécution surtout fait défaut à l’artiste et ses belles pensées restent pour ainsi dire expliquées à demi, d Cbalamel, Album du Salon de 1844. p- 5. Ici encore, Baudelaire a été clairvoyant [Salon de 1845 in Curiosités esthétiques, p. 53-55).