Les Beaux-Arts, t. III, p
Henri Heine, « a réellement quelque chose de si prosaïque au fond qu’on semble ne pouvoir le placer dans un tableau que par manière de parodie1.» Alphonse Karr abonde sur le même thème et Théophile Gautier lui doit une de ses plus truculentes improvisations: « Toutes les tètes», s’écrie-t-il, « sont de la plus consciencieuse hideur. Ce sont des mufles, des hures et plus souvent des groins, presque jamais une face humaine... Il faut convenir que les peintres de portraits modernes sont les plus malheureux de tous les hommes. Jamais, à aucune époque, le costume n'a été aussi contraire au développement des arts du dessin On ne saurait rien imaginer de plus laid, de plus pauvre, de plus mesquin que les vêtements que nous sommes obligés de porter et que les peintres qui se livrent a eette désagréable occupation de nous présenter en duplicata sont forcés de. copier avec une scrupuleuse exactitude : nous ne sommes pas d'une beauté exorbitante, mais nous pourrions être un peu moins horribles assurément. Imagine/ un peu ( Apollon du Belvédère en personne, avec des sous pieds, un gilet à chAlc, un col de chemise et un rouleau de carton pelucheux sur le chef : quel pantin grotesque cela ferait ' ! >
Est-il nécessaire de souligner ce qu'il y a de spécieux dans ces déclamations ? Le seul portrait de Berlin l'aîné suffirait à en affirmer l’inanité. D ailleurs, en dehors des arguments esthétiques qu'il serait trop facile d’accumuler, il convient de noter que le portrait fait vivre l’artiste : par conséquent, il l’émancipe. Celui qui a vendu quelques portraits peut trouver le loisir et la liberté découvrir des toiles sans souci de l’acheteur, par amour pur de l’art : « Je désire », écrivait Chassériau le 23 novembre 1840. « faire beaucoup de portraits pour me laire connaître d abord, gagner de l'argent ensuite,
1. Henri Heine. Salon de 1 83 1 ( De la France, i833, p. 3i8;.
a. Salon de 1837 (La Presse , i3 et 18 mars 1837).
LES CONDITIONS SOCIALES
afin d’acquérir l’indépendance nécessaire qui me permettra d’accomplir les devoirs d’un peintre d’histoire1. » L’auteur de Lacordaire et des Deux sœurs ne faisait pas, au reste, uniquement des portraits par contrainte.
En résumé la bourgeoisie achète : elle achète surtout des œuvres de chevalet ou des portraits ; les tendances qu’elle favorise sont loin d’être toutes recommandables ; elle encourage la production artistique sans contribuer, au contraire, à élever le niveau de l’art.
Aussi les écrivains d’opposition démocratique escomptent-ils le jour où les artistes pourront élargir leur clientèle et s’adresser au peuple. « Si les Etats despotiques », écrit Charles Blanc en 184a2, « ont été favorables au développement de l’art, c’est uniquement à cause de l’énorme concentration de capitaux dont peut disposer un seul homme dans ces sortes de gouvernements. Or rien n’empêche que la même concentration n’existe dans les démocraties, avec cette différence que le protecteur, alors, c’est tout le monde. Associer les hommes, grouper les richesses, réunir en faisceau tant de ressources dispersées, voilà quelles sont les futures conditions de la prospérité de l’art et de son rayonnement. »
Beau rêve, mais de réalisation lointaine. En attendant, le peuple est incapable de payer; il l’est, peut-être aussi, de comprendre.
VII. — On rassemblerait, sans peine, des anecdotes curieuses ou piquantes sur les artistes qui vécurent sous la monarchie de Juillet. Il est malaisé, au contraire, de dégager, de tant de traits épars, quelques faits synthétiques. Cet effort, nous le poursuivons ici. Il s’entend qu’une grande prudence y est nécessaire et qu’on ne songe pas à ramener