Salon de 1845 [La Réforme, 16 mars
à une physionomie unique des tempéraments et des existences différents. Des portraits tranchés surgissent, au premier appel, dans nos mémoires. C’est Delacroix, issu d’un milieu officiel, fils d’un préfet, frère d’un général, d’instinct et d’éducation raffinés, de manières aristocratiques, de relations distinguées ; Corot, simple et bonhomme, vivant, modestement mais sans souci, de la pension que lui fait son père; Ingres menant la vie d’un bourgeois, rangée et serrée ; Horace Vernet entouré de bruit et de tapage, Paul Delaroche, gourmé dans sa redingote.
Par quels point se rapprochent des individualités si distinctes? Est-ce pour débuter dans la vied une façon bruyante, insouciante, désordonnée ? Tant de charges écrites ou peintes pourraient donner à le penser. Je les connais et je m’y amuse mais j’ai peine à croire que les jeunes peintres aient répondu en général au modèle que nous proposent Daumier, Gavarni , Louis lluart, Félix Pvatou Henri Mürger Le type du rapin a réussi : il est devenu popuh re et, dès lors, on l'a repris à satiété, mais je n’mai point retrouvé les caractères dans les biographies des maîtres Ceux-ci ont eu, comme tous les jeunes gens, leurs heures de tapage et de folie, ils ont revêtu parfois des tenues extravagantes; mais, loin d’être des paresseux, ils ont été, tous, des travailleurs acharnés. Par cette ardeur au travail, ils se ressemblent dès le seuil de la viei. * 3.
i. Louis lluart. I.e rapin (/> Musée pour rire, i8.{î' — Félix Pyat. Les artistes [le Nouveau tableau de Paris, 1 834 - *■ ,v — Henri Mürger. Scènes de la vie de Bohême publiées dans le Corsaire Satan à partir de 1843).
a. Remarquons en passant que le mot rapin a commencé à celle époque seulement il prendre son sens actuel. Il désignait d abord avec plus de précision 1 élève factotum d'un peintre, celui qui raclait les palettes, ébauchait les fonds et faisait an besoin une commission, un peu auxiliaire, un peu domestique, un peu ami. En ce sens Jamar était le rapin de Géricaull, Andrieu de Delacroix .
3. Chateaubriand, au livre IV des Mémoires d' Outre-tombe (livre écrit en i83g revu en 1846'. fait une description brillante des dehors tapageurs des
LES CONDITIONS SOCIALES
Les rapins, au reste, n’étaient pas tous turbulents ou débraillés. La plupart des ateliers d’élèves étaient tumultueux. Paul Delaroehe encourageait les plaisanteries traditionnelles, parfois un peu grosses ou brutales1. Ingres ne les tolérait pas. Ses disciples prenaient l’allure solennelle du grand homme qui daignait les instruire ; ils étaient persuadés de la gravité de leur mission et cette morgue impatientait Delacroix 2.
Les caricaturistes ont opposé l’allure des peintres classiques à celle des romantiques. Le classique a les cheveux coupés court, le menton rasé, il est vêtu avec simplicité : tout en lui évite d’attirer l’attention. Son atelier est austère, orné de quelques estampes anciennes et de plâtres antiques. Du romantique qu’ils n’aiment pas, car ils sont presque toujours intolérants ou rétrogrades, les humoristes donnent deux types différents : tantôt le romantique est débraillé ; sous un large feutre mou aux vastes bords il abrite une chevelure hirsute, une barbe négligée, ses vêtements sont extravagants et peu soignés; tantôt, il affecte l’élégance d’un fashionable ; ses cheveux frisés se relèvent sur son front, sa barbe pointue lui donne un air séduisant et fatal ; les grands revers de sa redingote, sa taille mince font honneur à son tailleur. Bohême ou dandy, il s’applique à arrêter le regard. Son atelier, encombré d’objets disparates, empruntés surtout au Moyen Age et à l’Orient, est un bric-à-brac.
Tout cela est amusant, mais superficiel ou simpliste. Il y a certainement eu des modes dans les ateliers, mais ces travers n’ont affecté que les très jeunes artistes. Ni le portrait de Decamps, ni même celui de Delacroix ne répondent au
artistes, pour exalter ensuite leur endurance à la misère, leur esprit de dévouement et d’abnégation. (Ed. Biré, t. I, pp. 483-484.)
1. Voir deux lettres de Clément Faller datées de 1842 (Girodie. Faller, p. 12). — Paul Baudry a raconté dans ses lettres la réception qui lui fut faite à batelier Drolling en 1844. (Ephrussi. Paul Baudry, pp. ia-i3.)