‹ Du romantisme au réalismeChapitre 172 sur 268 · Chapitre vin · texte numérisé non relu

Chapitre vin

Agar dans le

désert, ancienne collection Galimard, Silène ancienne col-

11 allait désormais chanter, sans contrainte, ses poèmes intimes, émouvants et bienfaisants.

Le souci des ordonnances limpides, la prédilection pour les paysages propices à la méditation et à l’apaisement, le goût pour les fabriques, pour les personnages empruntés à l’épopée ou à la fable, le choix des colorations atténuées, toutes les tendances qu’il a développées auprès des néoclassiques, Corot ne les répudiera jamais. Mais, parti des principes rigoureux d’une pratique volontaire, il a transformé toute formule par l’Amour. Il est, avec Prudhon, avec André Chénier, qu’il apprit à connaître par hasard en 1 845, un grand peintre classique, par le sentiment.

VU. — Pour éloignées que soient les deux esthétiques que nous venons d’examiner, elles se rencontrent, néanmoins, en un point essentiel. Néo-classiques ou romantiques, elles ont ce caractère commun de ne pas considérer la nature en elle-même, comme une fin, mais de l'asservir à exprimer une idée ou un sentiment.

Poète ou styliste, le peintre projette sur la nature sa personnalité : il s'étudie en elle. Rythme ou élégie, il célèbre surtout ce qu’il lui prête. Pour que le paysage accomplisse sa destinée, il faut que l'artiste dépouille son orgueil, qu’un sentiment nouveau l’anime, sentement d’amour véritable, d’humilité, qui substitue à la poésie subjective, la poésie des choses elles-mêmes.

Cette évolution logique se prépare sous la monarchie de Juillet. Elle participe au mouvement général qui, à travers tout l'art de ce temps, ouvre les voies au Réalisme et nous devrions en réserver l'examen pour le chapitre où nous mettrons en lumière ce phénomène essentiel, si le souci d’un plan rigoureux ne pliait pas ici devant la crainte de

lection J. Dollfus, Démocrite et les Abdcritains au Musée de Nantes. Le Verger au Musée de Semur, Site d'Italie au Musée d’Avignon.

LE PAYSAGE 287

morceler l’histoire du paysage. Le lecteur nous excusera d’anticiper sur le chapitre ix et d’en escompter, par avance, les conclusions.

Tout d’abord, la conception même de la nature se modifie. Elle cesse d’être le privilège de quelques esprits exceptionnels, consolation pour les cœurs ulcérés, délectation pour des âmes éloignées des soucis vulgaires. Elle devient accessible et familière, se rapproche de l’homme, se fait agreste.

La littérature, avant les peintres, prélude à cette évolution.

J Aux déclamations du Lac et d 'Olympio, succèdent les impressions de Joseph Delorme (1829) dont «les seules distractions étaient quelques promenades à la nuit tombante : sur un boulevard extérieur ». Théophile Gautier, dans ses poèmes écrits autour de i83o, chante les jardins, les sentiers, des spectacles rustiques ou villageois. Bientôt George Sand décrit, avec amour, les plaines, les bocages, la nature médiocre de son Berry1, et Balzac chante la Touraine2. Aux approches de 1848, les Bœufs de Pierre Dupont, d’autres chansons de souffle pareil, montrent combien ce sentiment s’est popularisé.

La passion des voyages, passion que vient seconder le développement des chemins de fer, se répand. Et le voyage ne sera plus seulement la quête de l’inconnu, du grandiose ou de l’étranger: c’est un souci de délassement, de repos, d’amour naïf de la nature, qui guidera vers Dieppe le bourgeois du Marais.

Ainsi s’affirme cette idée que le pittoresque ne réside pas dans les décors rares que la nature ne réalise que par exception : tout paysage, si indifférent qu’il puisse paraître aux yeux mal exercés, porte en lui son intérêt, et Delacroix,

Page 1