‹ Du romantisme au réalismeChapitre 19 sur 268 · Journal, 9 février · texte numérisé non relu

Journal, 9 février

signalement conventionnel du romantique. Trop d’exemples, au reste, autour de nous, nous avertissent du peu de rapport qu’il y a, souvent, entre l’allure des artistes et leur art pour que nous attachions grande importance aux épigrammes sur les costumes. Je serais tenté de ne retenir de ces badinages, plus intéressants pour l’histoire des mœurs que pour l’histoire de l’art, que l’observation qui s'applique aux ateliers. he choix des objets dont les peintres s'aident dans leur travail, l’atmosphère dont ils s'entourent traduisent des prédilections intimes et amènent des contrastes pittoresques aisés à résumer dans un dessin.

A défaut de ressemblance extérieure, c’est par leur valeur morale (pie se rapprochent les artistes. Ils ont subordonné leur vie à un idéal. « J’ai tout rêvé », disait Gleyre en i835, « même un nom glorieux ‘. » Tous pourraient faire une semblable confession. Plus encore que la gloire, écho extérieur et qui peut se refuser, ils veulent réaliser l’œuvre qu’ils portent en eux. Médiocres ceux qui recherchent les succès faciles, la considération, les honneurs. Les meilleurs marchent obstinément dans la voie qu’ils ont choisie, sûrs de leur force intime. Cet immense orgueil est celui de Delacroix, d’Ingres, de Rousseau, de Corot, d'autres moins grands3.

Ils ne font pas uniquement des sacrifices de vanité. Leur intransigeance les frappe d’une façon plus effective, les maintient dans la misère ou la médiocrité. Ils n’en sont pas ébranlés : « Nous n’avions jamais le sou », disait Rousseau

t. Charles Clément, GIcyre, p. 109.

2. Une lettre écrite de Rome par Claude Lavergne, le 27 juin 1 836, peul être invoquée comme témoignage typique de volonté tendue et de labeur acharné (Lavergne. Claticiius Lavergne. p. 10).

3. Albert Wolf. Cent chefs-d'œuvre, p. 22 — c L’argent », écrirait Gérôme (Moreau- Vauthier. Gérôme, p. 88), «avait peu déplacé dans notre existence, nous étions des pauvres; mais ça nous était égal, car nous n’avions pas de besoins et la vie ne nous coûtait pas cher. »

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« mais nous ne causions jamais d’argent, car l’argent n’entrait pour ifien dans notre ambition. »

La confession est véridique. En ce temps-là, la grande industrie se développe, une fièvre de lucre s’empare des classes moyennes, le mot d’ordre est de s’enrichir, mais les peintres ne sont pas encore atteints par le mal. Les considérations matérielles ne les touchent pas. S’ils ont de l’argent, ils le dépenseront avec insouciance. Ils achètent des étoffes rares et des bibelots coûteux. Ils ont des plaisirs de princes. En 1 833 , chez Alexandre Dumas, dans des décors auxquels ont travaillé Delacroix 1 2 et Barye, près de Barye déguisé en Tigre du Bengale, de Rossini en Figaro, de Musset en Paillasse, on se montre Delacroix en Dante, Nanteuil en soudard, Camille Roqueplan en officier mexicain, Champmartin en pèlerin de la Mecque-, Quel contraste, si l’on pénétrait dans l’intérieur de ces artistes !

Ils sont capables, par contre, de supporter la misère avec héroïsme. Diaz3, Yvon, Baudry, etc. ont eu les débuts les plus difficiles. Constant Dutilleux inscrit ses dépenses : « Déjeuner, 3 sous de pain, i sou de fromage. Dîner : 1 7 sous. Logis 17 francs par mois, bottes comprises4 5. » Hamon a vécu dans le dénûment le plus triste : « Les mendiants ont des amis », disait-il ; « mais les malheureux qui ne veulent pas être mendiants, n’ont pas d’amis. C’est une secte à part. Etre plus pauvre qu’un mendiant, c’est assez rude. Eh bien ! j’ai été dans la catégorie de ces gens-là \ » Dans l’atelier de Delaroche, où il montrait, avec un sourire de philosophe, ses pieds nus dans ses chaussures trouées, à

1. Le roi Rodrigue de l’ancienne collection Chéramy fut peint par Delacroix pour cette fête.

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