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CHAPITRE PREMIER

LES CONDITIONS SOCIALES

I. Les artistes et la Restauration. — II. La crise de i83o. Craintes et espérances. — III. Les débats sur la liste civile. — IY. Le roi et la famille royale. — Y. Ministres, députés. Le musée du Luxembourg. — VI. Le mécénat de la Bourgeoisie. — - VII. La vie d’artiste. — VIII. L’artiste et le bourgeois. — IX. Les Salons. — X. La critique d’art. — XI. Popularité des questions d’art. — XII. Questions commerciales. — XIII. Diffusion en province. — XIV. La France et l’Etranger. — Conclusion.

J’essayerai, dans ce premier chapitre, avant d’examiner les doctrines et les œuvres, de déterminer l’influence que la politique, la société, les conditions générales de la vie, ont pu exercer sur les artistes. Au seuil d’une étude esthétique, je me suis livré à une enquête de sociologie et ce sont les résultats de cette enquête que je vais, d’abord, résumer ici.

I. — Les peintres n’avaient pas eu à se plaindre de la Restauration.

Louis XVIII et Charles X s’étaient piqués de témoigner aux arts une faveur au moins égale à celle dont ceux-ci avaient joui auprès de Napoléon. Les commandes royales, du Ministère de l’Intérieur, de la Préfecture de la Seine, avaient été multipliées. A la suite de chaque Salon, des œuvres nombreuses avaient été achetées par l’Etat et l’on se tromperait fort peu en affirmant que toutes les toiles

importantes qui ont été exposées alors avaient été commandées par le gouvernement ou devinrent sa propriété. De grands travaux de décoration avaient été, d’autre part, entrepris : les plafonds du Louvre, les salles du Conseil d'Etat, la Bourse, la Bibliothèque de Fontainebleau, étaient livrés à l’activité des peintres.

Non contents de cet appui effectif, Louis XYIII et Charles X affectaient les plus grands égards envers les artistes. Ils les décoraient de l'ordre de Saint-Michel ou de la Légion d'honneur ; Gros, Gérard, Guérin étaient anoblis. Le tableau célèbre de Ileim, que l’on voit au Louvre, rappelle l’affabilité avec laquelle Charles X, en personne, distribuait aux peintres des récompenses.

Celte protection n’avait pas été inintelligente. Sans doute les Bourbons commandaient plus volontiers des toiles religieuses ou des tableaux consacrés a la gloire de leur dynastie; mais, si des susceptibilités politiques leur interdisaient de patronner ou même de tolérer l’exaltation publique de la Révolution et de l’Empire, ils s'abstenaient, du moins, d’intervenir dans les querelles artistiques.

La Restauration professait le plus grand libéralisme dans le domaine intellectuel. Le prince, qui s'était refusé à proscrire Ilernani, manifestait la même impartialité devant les formes nouvelles de l’art. Les novateurs avaient développé leurs thèses en toute indépendance et les récompenses mêmes ne leur avaient pas manqué. Horace Vernet, Paul Delaroche avaient été décorés, ils avaient reçu des commandes. Les plus audacieux avaient vendu leurs œuvres au Gouvernement. Delacroix s’était vu acheter Dante et Virgile et les Massacres de Scio ; Devéria, la Naissance de Henri IV, et, si le Radeau de la Méduse de Géricaull n avait pas, tout d’abord, obtenu une faveur semblable, c’est que l’artiste était accusé d’avoir, dans le choix de son sujet, cherché à braver le Gouvernement.

LES CONDITIONS SOCIALES

La Restauration n’avait même pas méconnu le talent de ses adversaires politiques. Louis XVIII, obligé d’exiler le régicide David, négociait avec lui l’achat des Sabines et de Léonidas. On n’avait pas tenu rigueur à Gros, à Gérard, à tant d’autres, d’avoir célébré le tyran corse. Les grandes toiles, où se développait l’époque napoléonienne, restaient roulées dans les magasins ou les ateliers, mais elles n’étaient pas détruites, et leurs auteurs recevaient des commandes nouvelles. On n'avait même pas tenu rigueur à Ilorace Vernet d’avoir, en 1822, organisé une petite manifestation politique, en ouvrant une exposition particulière de ses tableaux à la suite du refus, au Salon, de la Bataille de J emmapes et de la Défense de Clichy . En janvier 1825, il était promu officier de la Légion d’honneur.

A l’exemple du roi et de la famille royale, tous ceux qui comptaient en France se piquaient de goût. Les peintres étaient soutenus par un gouvernement puissant et une aristocratie très riche, capables et désireux d’encourager la production artistique.

II. — - La révolution de Juillet ruina cet ordre de choses favorable. La presse légitimiste ne manqua pas d’exploiter contre la royauté bourgeoise le souvenir de la prospérité artistique de la Restauration et formula des prédictions sinistres sur l’avenir des Beaux-Arts. L’art, expliquait-on, ne peut vivre que sous la protection d’un pouvoir fort, avec le concours de mécènes magnifiques ; qu’allait-il devenir, après la chute du trône légitime? Privé de l’indépendance qu’assurent les hauts appuis, obligé de travailler pour une clientèle aléatoire, à la fortune médiocre, aux goûts mesquins, il se verrait compromis par des préoccupations mercantiles. Les souvenirs de Léon X, de Louis XIV venaient fort à propos appuyer cette thèse et démontrer que, seul, le pouvoir absolu protège les arts.

On retrouverait ces doléances dans la Mode, la Quotidienne, les Prométhéides 1 . Elles furent parfois reprises en dehors du parti légitimiste, par quelques esprits sincères et chagrins1 2. Elles paraissaient se justifier par une crise réelle et dont le retentissement fut assez durable. Jal constatait encore, en 1 833 , que les rit lies n’achetaient point par peur du lendemain3 4 5 et un rapport ofliciel reconnaissait, en i832, que les arts avaient beaucoup souffert de la Révolution

Cependant les artistes avaient, à la suite des Trois Glorieuses, ressenti une exaltation singulière. Ils célébrèrent, avec Delacroix, la Liberté aux Barricades et fondèrent les plus naïves espérances sur le régime qui compromettait temporairement leurs intérêts matériels6. Ils s’imaginaient qu’ils allaient devenir maîtres de leurs destinées ou prendre, du moins, une part active au gouvernement des Beaux-Arts.

En septembre i83o, une assemblée générale des artistes se réunit à Paris, au 9 de la rue Taitbout; plusieurs commissions y furent constituées. La commission des peintres réclama l'unification de la direction des Beaux-Arts, la nomination d’un jury temporaire, nommé et renouvelé par les artistes eux-mêmes, pour le choix des professeurs de l’Ecole des Beaux-Arts, le jugement des concours publics, l’admission au Salon, les récompenses. Ces propositions furent discutées dans plusieurs réunions orageuses ; elles ralliè-

1. La Mode, 2 juillet i83i ; — La Quotidienne , 7 avril i83i. — T... et F. Châtelain, Les Prométhéides, 1 833, p. xxi.

2. Louis Peisse, Salon de 1831 (le National 4 mai 1 83 1 ) ; — Jal, Causeries du Louvre, i833, p. io3 ; — Alexandre Barbier, Salon de 1836, p. 37.

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