CHAPITRE IX
VERS LE RÉALISME
I. Sentiment de malaise sous la monarchie de Juillet. — 11. Evolution réelle. — III. L’évolution dans la littérature. — IV. L’Illustration et la lithographie. — V. Signes d’évolution dans la peinture. — VI. Le rôle de la critique. — VII. Premières lueurs. — VIII. Les précurseurs valables. — IX. Les débuts de Courbet et Millet.
I. — Je me suis efforcé, dans les six chapitres qui précèdent, de montrer à quel point fut complexe et féconde l’activité picturale sous la monarchie de Juillet.
Les contemporains ont été sensibles à cette richesse ; pourtant, nous l’avons vu, ils n’en ont pas conçu une joie sans mélange. Les œuvres, que le temps écoulé enveloppe de sérénité, ont été conçues parmi des souffrances et des incertitudes. Leur diversité qui, à distance, ne saurait nous déroutera été une source de malaise.
D’ailleurs, pour qu’une époque marque dans l’histoire, il ne suffit pas qu’elle ait beaucoup produit ni même qu’elle ait produit de belles choses, il faut aussi qu’elle ait apporté des idées et des directions nouvelles, qu’elle ait tenté un effort inédit, qu’elle ait été exaltée par de grandes luttes, soulevée par d’ardentes espérances. Les années que nous évoquons se sont écoulées sous l’impression de tâtonnements pénibles, de douloureux enfantements, de querelles sans issue.
« Nous sommes dans une période de transition » écrit-on
en 1 833 \ « L’art français est loin de déchoir, la vie l’anime et l’échauffe, mais cette vie incertaine et inquiète le précipite dans bien des erreurs et des tâtonnements... il hésite et ne sait quel parti prendre, répète Auguste Barbier en 1837'.» « L’époque de transition dure encore », proclame Artaud, l’année suivante1 2 3 4; « et l’on ne peut prévoir quand nous en sortirons. » Les Salons se succèdent et les doléances se renouvellent. « Depuis quelques années », écrit Laviron en 1841 \ « la peinture moderne présente un singulier caractère de tâtonnement et d’incertitude. Les artistes les plus éminents ne produisent plus qu’au milieu de l'hésitation et du doute. » « Où va l’art », se demande Louis Peisse 5, « estil en progrès ou en décadence ? peut-on, d’après ce qui se fait, prévoir ce qui se fera ? L’œil le plus pénétrant ne saurait regarder bien loin dans la fortune future de l’art... non seulement la destinée, même prochaine, de l’art dépasse la portée de nos prévisions, mais son étatprésent nous échappe.» « Le Salon de 1847 trahit », aux yeux de Paul Mantz6, « dans son aspect multiple et bizarre, le regrettable état de désunion et d’antagonisme où nos artistes se traînent aujourd’hui. »
Salons intéressants, œuvres de premier ordre, mais talent mal employé, aucune fixité, point de direction, une dispersion fatigante, ou, selon le mot de Henri Heine, « anarchie bigarrée 7 » telle est l’antienne qui, entonnée en 1 83 ^retentit jusqu’en 1848.
1. A. le Go. Salon de i833 (Revue de Paris, mars 1 833, p. 3a.) — Même note chez Gustave Planche, Salon de 1 83 3 ( Revue des Deux M ondes, i5 avril i833, p. 197) et chez Jal, Causeries du Louvre . i833, p. 110.
2. Salon de 1837 ( Revue des Deux Mondes, i5 avril 1837, p. 173).