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Lettre du 7 mars 1 84 3 sur le Salon in Lulèce

VERS LE REALISME

Cette impression ne s’est pas effacée et, depuis lors, les écrivains qui ont jeté sur cette période un regard rétrospectif, l’ont souvent envisagée comme une époque d’attente, de torpeur ou de stagnation l.

Le public se trouva le plus souvent, en présence d'œuvres dont les auteurs ne s’étaient préoccupés ni de ses idées, ni de ses passions et qui ne participaient à la vie générale du moment que dans la mesure où il avait été impossible à l’artiste de s’en abstraire. Ces luttes interminables d’une portée, en apparence, très restreinte, l’éloignement réciproque des artistes et du public contribuèrent à créer et à maintenir l’état de fatigue ou de malaise dont le souvenir ne s’est pas effacé.

II. — Nous convient-il, à présent, d’accepter, sans réserve, l’opinion des contemporains? Ces années riches en œuvres n’ont-elles rien préparé pour l’avenir? Instruits par la vie ultérieure de l’art, il nous est possible d’interpréter des faits qui ont passé d’abord inaperçus ou auxquels on n’attribua, sur le moment, qu’une importance médiocre. Il s’est, d’ailleurs, trouvé quelques esprits clairvoyants qui, parmi l’incertitude générale, ont entrevu pour l’art des orientations nouvelles et ont essayé de faire prévaloir leurs idées.

Ces années de stagnation — ou de torpeur apparente — qui furent d’ailleurs marquées par l’épanouissement du paysage et la rénovation de la peinture monumentale, virent s’accomplir un vaste travail d’élaboration dont devait surgir la nouvelle conception d’un art moins préoccupé d’exprimer la personnalité de l’artiste, moins lyrique, moins subjectif, moins libre, plus soucieux, au contraire, de traduire avec

1. « Espèce de torpeur artistique ». Armand Dayot. Un siècle d'art, p. 78, — « Stagnation d’attente ». Jules Breton, Nos peintres du siècle, p. 114. — « Un moment où les peintres se montraient pleins de doute et d’effarement. » Eug. Monlrosier, Les artistes modernes, II, p. 3o.

exactitude le spectacle de l’univers, de partager les pensées et les émotions contemporaines, art plus objectif, plus humain, ou, si l’on veut, art réaliste.

Ce n’est pas, en effet, par le triomphe d’une des doctrines entre lesquelles les artistes s’étaient partagés que le progrès esthétique devait s’accomplir. Par une loi générale, l’esprit humain lorsqu’il s’est longtemps fatigué à la solution d’un vaste problème, l’abandonne et se renouvelle en s’attaquant à une question inédite ou depuis longtemps délaissée. Enfants, philosophes, savants et artistes se ressemblent en ce point : ils ont besoin de varier les prétextes de leur activité. 11 avait semblé que l’avenir de la peinture fût lié à la prédominance de la ligne sur la couleur ou de la beauté sur le caractère. Ces questions, sans être résolues, allaient passer au second plan et c’est un autre problème, également éternel, celui des rapports légitimes entre l’art et la société, qui allait susciter les enthousiasmes et les colères.

Comment se prépara, sous la monarchie de Juillet, la doctrine de l’art réaliste ; c’est ce que nous allons, à présent, tenter d’élucider. Il est aisé de le démontrer : les conditions politiques et sociales favorisèrent l’évolution vers le réalisme. La littérature en donna l'exemple. Les peintres de tendances les plus diverses furent sollicités par les forces nouvelles ; enfin, tandis que des critiques formulaient, par avance, l’idéal en gestation, quelques peintres d’un pas plus ou moins incertain, s’aventurèrent en des voies encore mal tracées ; les champions d'une formule nouvelle firent leurs premières armes.

III. — La doctrine de l’art pour l’art avait rencontré les conditions les plus favorables sous la Restauration. En un temps où les souvenirs d’un passé tout récent étaient proscrits, où la réalité immédiate était médiocre, les artistes, comme les écrivains, se renfermaient facilement dans leur

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tour d’ivoire. Sans doute, cette abstention ne fut jamais complète : Géricault s’en était dégagé pour peindre le Radeau de la Méduse, Delacroix et Ary Scheffer pour célébrer les malheurs héroïques de la Grèce. Mais, le plus souvent, les bruits du dehors ne venaient pas troubler la méditation des ateliers silencieux.

Le régime nouveau s’ouvre par une révolution populaire. Les artistes sont atteints par la commotion générale. Eugène Lami suit, le crayon à la main, les phases de la lutte, Decamps raille le roi déchu, Delacroix magnifie la victoire de la liberté. Pendant quelques années, des émeutes fréquentes mettent en danger le trône de Louis-Philippe. Puis, quand le régime semble définitivement établi, sous l’apaisement apparent, des mouvements intenses se propagent. Les croyances religieuses, amorties ou éteintes, se réveillent ; elles conquièrent une fraction de la bourgoisie : un parti catholique se constitue, véhément, combatif. En même temps, les conditions de la vie économique se transforment ; des problèmes angoissants se posent et des doctrines surgissent ; saluées d’abord par des railleries, elles se manifestent bientôt redoutables. Par un travail mystérieux, des instincts généreux et naïfs envahissent les âmes : un besoin vague de communion et de fraternité universelle prépare l’humanitarisme de 1848.

Dans cette atmosphère, la crise morbide qui, sous la Restauration,frappait les jeunes gens de neurasthénie se dissipe, le mal du siècle disparaît1. La vie extérieure sollicite l’esprit de toutes parts, elle crée un besoin d’agir, une ambiance fébrile. Elle entraîne vers les tribunes politiques Lamartine et Victor Hugo. Pour méditer et réfléchir en paix, il faut qu’Hébert échappe à Paris « où l’on brûle la vie » et se réfugie à Rome2.

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