‹ Du romantisme au réalismeChapitre 207 sur 268 · Colomba (1840), Carmen (i · texte numérisé non relu

Colomba (1840), Carmen (i

3. L’ éducation sentimentale (version de 1 845) , passim et surtout XXVII, p. 255-399 ( OE uvres de jeunesse inédites, 1910, t. III).

Ainsi s’affirmait, dans la littérature, l'orientation scientifique que les progrès incessants des sciences, le développement de la popularité de l’histoire imposaient chaque jour davantage à l’esprit moderne. Le public demandait aux écrivains de l’instruire sur toutes choses et tout d’abord sur la vie contemporaine même : le succès des enquêtes mi-badines mi-documentées, Physiologies innombrables, Français peints par eux-mêmes, Musée pour rire , Nouveau tableau de Paris , etc., étaient des signes de l'acheminement certain vers le réalisme.

IV. — La peinture subit de semblables suggestions. Tout près d’elle, des dessinateurs cpii sont parfois, en même temps, des peintres, rendent à l'illustration du livre un lustre perdu depuis la Révolution. S'ils collaborent à des ouvrages romantiques, ils sont aussi fréquemment incités, par les textes qu'ils commentent, à l’observation directe et précise. Ils se plient rapidement à cet idéal nouveau. Aux images tumultueuses, improvisées et légèrement inconsistantes, par lesquelles Célestin Nanteuil ou Johannot célébraient Venezia-la-Bella ou An tony, s'opposent des pages ingénieuses, patientes, où les types saisis sur le vif ne conservent plus rien des déformations naguère à la mode, où le goût du bric-à-brac se transforme en richesse d'accessoires justes, où le pittoresque même se subordonne à la vérité. Les vignettes célèbres de Meissonier sont le plus parfait exemple de cet art renouvelé; autour d’elles, avec un mérite parfois à peine moindre, les dessins de Daubigny, de Raffet. de Trimolet, de Gigoux, gravés sur bois ou sur acier, fournissent, sur le temps où ils parurent, des témoignages circonstanciés et loyaux. Ils montrent dans ce domaine, modeste par ses dimensions et ses prétentions, que l’art de voir et d’exprimer est, dès ce moment, véritablement constitué.

VERS LE REALISME

La lithographie concourt aussi à l'illustration du livre, mais son rôle est plus vaste. Sous ses formes multiples, qu’elle relève de l’art pur, qu’elle vise à la satire politique ou à la critique des mœurs, elle a joué le rôle le plus efficace dans la genèse du réalisme. Pour le montrer, il nous suffira de rappeler ici quelques faits très connus.

La lithographie se prête aux longues méditations, mais ses conditions techniques favorisent le travail rapide et, comme elle a été, avant tout, un instrument de vulgarisation, cette rapidité y est devenue coutumière. L’improvisation a eu des écueils évidents : des artistes médiocres comme Grévedon ont obtenu, sans effort, des séductions superficielles; d’autres, qui valaient mieux, ont été entraînés par leur virtuosité et sont tombés, ainsi que Devéria ou Célestin Nanteuil, dans la banalité et le chic. Mais cette faculté de fixer immédiatement la sensation toute vive, a, chez quelques natures d’élite, rendu plus aigu le sens de l’observation, encouragé la notation directe du geste caractéristique, de la silhouette typique. La lithographie a sauvegardé la spontanéité que l’eau-forte, l’huile, tout autre procédé, auraient paralysée : elle a exaspéré le sens de l’instantané.

Elle a, en même temps, singulièrement favorisé l’évolution du dessin. Elle l’a rendu plus souple, elle a encouragé la recherche d’une traduction sommaire, elliptique, synthétique. Les griffonnages grêles d’Henri Monnier, les indications amples, grandiloquentes, un peu lâches de Charlet, la précision nerveuse de Raffet, la vivacité spirituelle d’Eugène Lami, la verve désinvolte de Gavarni, sont les aspects multiples d’un même travail de libération. Leur apport le cède à celui de Daumier. Chaud, coloré, puissant, riche de signification, le dessin de Daumier a cette force unique qui confère l’autorité. De tels efforts n’ont pas seulement servi à l’initiation du public, ils ont été connus et médités par les peintres dont plusieurs, d’ailleurs, furent à leurs heures, des

lithographes. On ne saurait en exagérer l’importance.

L’action de la lithographie est plus évidente encore lorsque l’on envisage les sujets auxquels elle s’est complue. Scènes de la vie journalière, épisodes des campagnes de la Révolution et de l'Empire, attaques politiques, comédie humaine, il n’est rien sans doute que la lithographie ait suscité, mais elle a fourni à tous ces thèmes un admirable support. Elle a suggéré, nous venons de le voir, les méthodes les plus aptes à les traduire. Elle a permis de multiplier sans mesure les dessins et les épreuves de chaque dessin. Certains artistes ont été rompus à une gymnastique journalière. Le public s’est habitué à examiner des images et celles-ci lui sont devenues nécessaires. La répétition, l’obsession même ont imposé des sujets auxquels on n’accordait naguère qu'une attention distraite. Leur intérêt est apparu et, peu à peu, leur véritable grandeur. De tant de pages improvisées, le plus grand nombre n’avait que le mérite convenable à des images sur lesquelles se jettent, en passant, des regards amusés. Dans quelques autres, un œil exercé pouvait deviner une velléité, une intention, qui auraient valu d’être mieux développées. Il en était d’heureuses, bien venues, spirituellement touchées, dignes de retenir l’attention parce qu’elles disaient parfaitement ce qu elles avaient à dire ou même quelles étaient, en leur rang modeste, de véritables joyaux. Enfin, quelques morceaux exceptionnels faisaient oublier, soudain, les dimensions restreintes de la feuille de papier sur laquelle ils étaient tracés. D un coup d’aile, RafTet, Charlet ou Daumier s’étaient élevés vers les régions sublimes. Comment douter, devant une telle envergure, de la puissance inspiratrice de la vie contemporaine? Etait-il une peinture tracée sur la toile ou même sur la muraille qui dépassât l'horreur tragique de la vue Transnonain ? Les contemporains ne l’ignorèrent point; Delacroix proclamait son admiration pour Charlet, et Baudelaire pour Daumier.

VERS LE REALISME

La lithographie annonçait nettement les vérités prochaines.

En 1839, Jules Janin expliquait aux lecteurs de V Artiste 1 l’invention récente du daguerréotype. Les peintres trouvaient, dans la photographie naissante, un auxiliaire capable de leur fournir des documents exacts et parfois un moyen de contrôle. Par ailleurs les images fixées sur la plaque sensible, montraient, malgré leur imperfection, que la réalité pouvait, en l’absence de toute élaboration humaine, offrir un haut intérêt, retenir la curiosité et prendre même un caractère artistique.

N’oublions pas enfin qu’au Louvre, le musée espagnol, ouvert en 1 838, donnait des leçons nouvelles de véhémente sincérité.

V. — Tandis qu’autour de la peinture une atmosphère se constitue favorable à une évolution, dans les ateliers des peintres s’accomplit un travail d’élaboration inconsciente 2.

L’art objectif devait, à bien des égards, se manifester en réaction directe contre l’esprit et les formes du Romantisme. Mais le Romantisme, nous y avons insisté3, avait apporté, avec ses théories propres, des vues qui le dépassaient infiniment et il fournissait ainsi des armes contre lui-même. La liberté qu’il avait revendiquée contre le davidisme autorisait toute révolution nouvelle. La vie qu’il exaltait, il n’en avait rendu que quelques aspects, subordonnant, sans cesse, la vie de l’univers à la vie de l’âme et c’était au nom de la vie qu’on allait poursuivre sa condamnation. Le Romantisme s’était même réclamé de la vérité, il avait prétendu l’instaurer contre des dogmes conventionnels : à tout mo-

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