‹ Du romantisme au réalismeChapitre 208 sur 268 · Chapitre ni, p · texte numérisé non relu

Chapitre ni, p

ment, sous la plume des peintres romantiques ou de leurs défenseurs, on rencontre des affirmations d’un caractère nettement réaliste1.

Alors même qu’il poursuivait ses fins propres, lorsqu’il recherchait le pittoresque, la couleur chaude, l’harmonie rare, le Romantisme frayait les voies au réalisme. L'Orient, le moyen âge excitaient mieux sa verve que les spectacles quotidiens ; la platitude du temps présent était pour lui un sujet quotidien de déclamation ; pourtant, comme il ne se refusait, de parti pris, à aucun prétexte d’inspiration, il trouva, dès le début, dans ce siècle banal, des thèmes colorés. Ces thèmes se multiplièrent : le pittoresque était partout et s’offrait à qui le voulait voir. Decamps remarqua qu’un vieux mur avait des lézardes curieuses, des efflorescences, des végétations et des rouilles splendides, même s'il n’était pas éclairé parle soleil de Smyrne ou de Scutari. 11 s’amusa autant d’un basset ou d'un bouledogue que d’un tigre ou d’un éléphant d’Asie. Les marmots turcs étaient bien séduisants, mais des petits Français en contemplation devant un chenil méritaient aussi d’être peints. Decamps imagina des singes peintres ou experts, et il les plaça dans un décor observé. Sans doute, il ne pénétrait pas la poésie intime ou l’esprit des choses : il cherchait uniquement dans les scènes familières des prétextes à tableaux et demeurait essentiellement romantique. Mais, si la recherche pittoresque dénaturait parfois les rapports réels, il arrivait aussi que le soin de la belle écriture ne portât point de tort à la vérité et dans ce cas l’œuvre côtoyait le réalisme dont elle ne différait que par l'intention 2. De même, lorsque Eugène

1. Jouffroy qui professa son Cours d Esthétique en 1826, au moment des premières affirmations du Romantisme croyait voir en présence 1 école de 1 Idéal (école de David) et « l'école de 1 imitation », école des novateurs. « Le drapeau de cette école », écrivait-il, « est la réalité ; représenter les choses ainsi qu elles paraissent, voilà son principe » (26e leçon, p. 200).

2. Voir Le singe peintre, Les mendiants (t 833) , Le valet de chiens (1842),

VERS LE REALISME

Lami se faisait l’historiographe de la société mondaine, le caractère piquant de la mise en pages, le charme impondérable des gammes roses, n’enlevaient rien à l’exactitude matérielle et morale de son témoignage 1 .

Je ne mets pas en doute que l’action d’Ingres se fut exercée de la façon la plus efficace dans la préparation du réalisme si la haine du Romantisme n’en avait modifié l’orientation. Ingres, au début, s’était séparé de David, non seulement parce que son goût était plus fin et plus pur, mais, surtout, parce que les conventions de l’Ecole répugnaient à son instinct de véracité. Amaury Duval, dans l’étude qu’il a consacrée à son maître, a insisté sur ce point de vue : pour lui, en face de David, Ingres apparut comme un révolutionnaire et un réaliste 2. Pour la période qui précède i83o, ce point de vue me paraît tout à fait justifié 3. Sous la monarchie de Juillet, Ingres, porte-drapeau de la réaction contre le Romantisme, fut amené, naturellement, à insister sur les côtés de sa doctrine par lesquels il différait delà secte ennemie. Il incarna donc le culte de la beauté et de la spiritualité, il attaqua, avec véhémence, le laid patronné par les Romantiques. Il n’en resta pas moins, un amoureux sincère et intraitable de la vérité. II continua la série de ces portraits au crayon auxquels il s’était adonné autant par goût que par nécessité et qui demeurent comme

Bertrand et Raton (1847) dans la collection Thomy Thierry, L' intérieur de cour rustique a Fontainebleau dans la collection Chauchard au Louvre, La chasse (1847) au Musée de Lille.

1. Ainsi dans La voiture de masques (i834), Le contrat de mariage. Le salon de la comtesse Somaïloff (1840) , etc., œuvres reproduites in Lemoisne, Eugène Lami, 1912. — D’une façon analogue, Granet, qui par certains aspects se rapproche des Romantiques, prépare par certaines de ses œuvres des conceptions et des procédés réalistes. Cf. chapitre vi, p. a3g et Roger Marx, Etudes sur l’Ecole française, p. 28.

2. « La seule expression qui lui convienne est l’expression toute récente de réaliste. » Amaury Duval, L’Atelier d'Ingres, p. 280. Voir encore même ouvrage, p. i5 et p. 277.

3. Jel’ai développé dans mon étude sur la Peinture romantique.

des modèles inégalés d’observation aiguë, de décision impeccable dans le choix des indications caractéristiques. 11 enseigna à ses élèves une intransigeante loyauté. La lutte même contre le Romantisme fut conduite au nom de la sincérité : les outrances, les exaspérations de la couleur et des caractères furent condamnées parce que étrangères à la nature. La force réaliste d’un tel enseignement peut se mesurer par l’influence qu'il exerça plus tard, d’une façon même indirecte, sur MM. Degas ou Bracquemond.

Les peintres du juste milieu, qui réagissaient faiblement contre les impressions extérieures, ne furent pas cependant des agents efficaces de l’évolution vers la peinture objective. Leurs préoccupations anecdotiques, littéraires, historiques, sentimentales s’accordaient mal avec le réalisme. Surtout, ils avaient peur de la vérité toute nue : Horace Vernet luimème, malgré le goût du procès-verbal, de la vérité photographique, savait, par une série de compromis, revêtir la vérité de bienséance, et la répugnance pour les notes franches ou accentuées, l’habitude de perpétuels ménagements se développaient sans mesure chez Paul Delaroche. C'est contre la délicatesse d'un public habitué à cette peinture de bonne compagnie que les Réalistes eurent à lutter, bien plus que contre Romantiques ou Ingristes.

Nous avons dit, au début de notre ouvrage *, que l’épanouissement de la bourgeoisie entraîna, sous la monarchie de Juillet, la multiplication des portraits; de là, des protestations violentes, dont nous connaissons l’inanité. Le portrait eut l'influence bienfaisante qu’il a toujours exercée en France, arrachant les esprits systématiques à leur parti pris, encourageant les qualités natives de mesure et de bonne foi. Les artistes véritables, ceux qui ne se dérobèrent pas au dialogue avec le modèle et ne se livrèrent ni au chic, ni à

i. Chapitre i, p. 23.

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