COURBET. LE HAMAC ( I
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blables sentiments à propos du Salon de 1847. H J découvre « une incroyable dépense de talent, d’adresse, d’habileté mécanique, de prestidigitation, une réelle et inquiétante indigence de sentiment réel, d’idées élevées. La peinture me semble devenir un jeu d’adresse, une espèce de gymnastique ; c’est à qui fera le plus de tours de force et d’escamotage devant le public ébahi et trompera les peintres euxmêmes par l’inexplicable complication de ses procédés1. »
Ainsi, dès le lendemain de i83o et jusqu’à la fin de la monarchie de Juillet, les mêmes doléances se répètent. Ajoutons que quelques écrivains ont cru découvrir dans la prédominance de la bourgeoisie riche la cause essentielle de la crise 2. D’accord avec Renan, ils pensent que « l’art, cet aristocrate raffiné, refuse obstinément ses services aux riches ; il lui faut des princes ou des pauvres3 ».
La définition du mal entraîne celle du remède. Pour se régénérer il faut que l’art sorte de son isolement. Rejetant définitivement la doctrine de l’art pour l’art, la peinture doit reprendre conscience de sa mission sociale ; par là elle retrouvera un idéal et une foi. Je pourrais multiplier les citations où cette pensée se trouve répétée, de i83o à 1848. La forme est parfois vigoureuse, parfois emphatique ou naïve ; elle devient volontiers déclamatoire à l’approche de 1848. La conviction est constante : la peinture a un devoir à accomplir; elle peut jouer un rôle efficace dans l’éducation nationale.
« Le but de l’art » affirme Decamps « est de parler au peuple et de l’enseigner en faisant vibrer chez lui la fibre nationale4. » Les artistes, dit Robert, devraient être « les
1. Lettres du 24 mars 1847 {Lettres de jeunesse, p. ao4-2o5).
2. A. Decamps. in Le National, 16 mars i83g. — Dussieux, loc cit.
3. Renan. Saint François d' Assise ( Nouvelles études d’histoire religieuse, p. 337).
4. Alex. Decamps, Salon de 183g {Le National , 16 mars 1 83g) .
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prêtres de la nationalité1 ». Et il définit ainsi leur rôle : «■ L’art est un puissant moyen d’éducation publique... [il] est descendu de la hauteur d’une fonction sociale pour devenir un objet de luxe... c’est aux artistes eux-mêmes qu'il appartient de réagir... se faire les interprètes dévoués de ce qu’il y a de plus élevé et de plus saint dans les sociétés humaines, soit des sentiments nationaux, soit des sentiments religieux, soit des sentiments de famille ; c’est, en deux mots, retremper l’art dans un esprit social et lui rendre sa force civilisatrice. En résumé, il s’agit de traiter l’art comme une chose sérieuse et de le voir par son côté social2. »
Lamennais exhorte les artistes à abandonner l’individualisme qui restreint et fausse l’art. Ils doivent « descendant au fond des entrailles de la société, recueillir en eux-mêmes la vie qui y palpite... Le vieux monde se dissout, les vieilles doctrines s’éteignent ; mais, au milieu d'un travail confus, d’un désordre apparent, on voit poindre des doctrines nouvelles, s’organiser un monde nouveau; la religion de l’avenir projette ses premières lueurs sur le genre humain en attente et sur ses futures destinées : l'artiste doit en être le prophète3 ».
« Les âmes généreuses » déclare Dussieux en 1 838, « admettent une nouvelle ère sociale, ou l'art sera appliqué, comme la science, à l’industrie, à l'amusement sérieux, à
1. Salon de 1842 ( Le National , i5 avril 1842). — « Remplir d abord l'utile et noble mission d'épurer les mœurs, d’encourager leurs concitoyens à la vertu et au patriotisme, par la reproduction des bons exemples ; porter ensuite par la nature de leurs travaux, la vraie civilisation chez les peuples qui n’en jouissent pas encore, et contribuer ainsi puissamment à l’œuvre sainte de la fraternisation de tous les peuples, tel est selon nous, l’avenir réservé aux artistes français, doués de talent et de raison. » Bidaut, De l'avenir des artistes français, in Journal des Arts , 20 janvier i838. — Voir aussi le livre de Desroches, Le peintre précepteur moral, 1846.
2. Salon de 1841 [Le National, 3o avril 1841). — Lire de très belles pages de Victor Schoelcher dans son Salon de 1 83 5 [Revue de Paris, p. 49 et p. I2Ç)-l3o).
3. Esquisse d'une philosophie. 3e vol. 2e partie. Livre VIII. Cf. "V ad finem :
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l’enseignement, à l’amélioration et au bien-être des masses l. » Et Fromentin résume :
L’art humain doit servir d’interprète et d’apôtre2.
Nul doute, d’ailleurs, sur l’efficacité d’un tel apostolat :
« L’art monumental », selon Al. Decamps « rend les nations plus puissantes, plus morales et plus éclairées; l’art familier rend l’homme plus intelligent, plus sage et plus heureux3. » L’empressement de la foule aux Salons ou dans les galeries de Versailles démontre qu’elle ne se dérobe pas, au contraire, à l’influence esthétique.
Quant au bénéfice que les artistes pourraient tirer de leur contact avec le public, Thoré l’a exprimé dans l’admirable lettre qu’il adressait à Théodore Rousseau en 1 844 • « H ne faut pas », s’écriait-il, « que l’amour de la nature, la poésie et l’art, nous isolent absolument des hommes et de la société... Toi, cher Rousseau, tu as pratiqué avec naïveté, un détachement exclusif de tout ce qui n’est pas ton art, tu es demeuré toujours étranger aux passions qui nous agitent et aux intérêts légitimes de la vie commune. Tu as vécu comme les solitaires de la Thébaïde dans une concentration un peu impie.
<( Il est vrai que ta Thébaïde était un paradis cérébral resplendissant de vie et de couleur. Mais tes inquiétudes secrètes et tes agitations, tes souffrances instinctives et quelquefois ton impuissance même dans l’expression de ta poésie ne venaient-elles point de cette séquestration excessive, de ce suicide d’une partie de tes facultés ? En te mêlant un peu plus avec les hommes et avec les femmes, ton talent eût gagné sans doute en pénétration et en magnétisme, sans