‹ Du romantisme au réalismeChapitre 215 sur 268 · Salon de 1 836 {Le National , 4 mars · texte numérisé non relu

Salon de 1 836 {Le National , 4 mars

perdre de son originalité. Et d’ailleurs, si les hommes comme toi vivaient dans la vie commune, que n’apporteraient-ils pas à leurs semblables? Peut-être n’as-tu compris et pratiqué que la moitié du devoir qui est le perfectionnement et l’élévation de ta propre nature. Dieu nous a aussi imposé le devoir de contribuer directement au perfectionnement des autres créatures par une sainte communion de nos sentiments et de nos pensées1 * 3. »

D’accord pour formuler de magnifiques espérances, les écrivains se trouvent, naturellement, beaucoup plus embarrassés quand il s’agit de tracer aux artistes un programme précis d’action. Ici nous rencontrons des obscurités, et, sinon des incohérences, au moins de très apparentes contradictions.

Peu de divergences sur la nature de l'idéal à poursuivre. Un très petit nombre croit à une restauration possible du catholicisme par l’art1; Esquiros propose la diffusion d’une religion laïque ’. Presque tous les écrivains poursuivent un idéal laïque et démocratique.

Mais comment travailler à cet idéal? Si l’on admet que l’art doit enseigner la vertu, on peut être conduit à préconiser les compositions symboliques et à les préférer même à la traduction simple de la réalité. L’art social se retourne, en ce cas, contre le réalisme «Nous voulons », dit Eugène Pelletan, « que l’art ne se serve de la vie extérieure que pour atteindre, avec elle et par elle, le monde invisible de l’âme ; autrement ce serait faire descendre l’art, création de l’idéal, de sa haute et transcendantale vérité à une vérité gros-

1. L'Artiste, 16 juin 1844, p. îoa. Thoré republia la lettre en tête de son Salon de 1 844 -

a. De Saint-Cbéron. De la direction actuelle des Beaux-Arts et de leur avenir (L'Artiste. i835, t. X. p. 269) et De notre école, son caractère et ses tendances ( L'Artiste , 1837, t. XIII. p. 211).

3. Du sentiment religieux dans les arts (L Artiste, 1844 (4e série), t. II. p. 54).

VERS LE REALISME

sière1. » Et Prosper Haussard propose, avec plus de netteté encore, de « préférer l’artiste penseur au naturaliste, le sentiment à l’imitation, l’âme à la main2 ». Proposition dangereuse, mais dont les auteurs sont capables, à l’occasion, de se déjuger.

L’opinion la plus répandue est, au contraire, que l’art devra s’inspirer directement de l'actualité. Mais, ici encore, les points de vue sont multiples. Quelques-uns sont, avant tout, préoccupés de prédication. La peinture est pour eux un moyen d’action et ils préconisent l’actualité parce qu’elle rend l’action plus efficace. « L’actualité et la tendance sociale », écrit Laviron, esprit original et enthousiaste, «sont les choses dont nous nous inquiétons le plus, ensuite vient la vérité de la représentation et l’habileté plus ou moins grande de l’exécution matérielle. Nous demandons avant toute chose l’actualité parce que nous voulons qu’il agisse sur la société et qu’il la pousse au progrès ; nous lui demandons de la vérité parce qu’il faut qu’il soit vivant pour être compris3 4. » Dans le même sens, les auteurs d’un Examen du Salon de 1839 déclarent que « tous ces tableaux des croyances et des luttes passées doivent faire place aux représentations des efforts et des espérances des temps modernes ». Ils préconisent les sujets qu’offre la politique extérieure, Pologne, Italie, Espagne et ceux de la vie du pays : « Le peuple expire dans les greniers, au fond des mines, dans des ateliers infects \ »

D’autres envisagent, avant tout, les questions esthétiques. « Nous applaudissons vivement », écrit Al. Decamps, « à cette tendance de quelques jeunes gens à exprimer, sous les

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