Salon de 1846 [La Presse, 3i mars
à un public qui s’intéressait uniquement à leurs sujets. Ceux qui les exécutaient n’étaient pas tous dépourvus d’habileté et quelques-uns pouvaient faire figure parmi les peintres du juste milieu. Ils visaient à une sorte de fini apparent, de propreté et, quelquefois, il leur arrivait de côtoyer la peinture véritable. Mais leur succès était dû à une sorte de flair psychologique, à un sentiment de ce qui pouvait plaire. Des compositions très claires, des arrangements frappants, l’accentuation de la mimique, le grossissement de l’observation, le choix des accessoires, quelque chose de souligné ou de caricatural étaient les meilleurs éléments de la popularité de Beaume, Biard, Colin, Coll ignon, Duval Lecamus, Destouches, Grenier, Pingret et de leurs séides. L’école de Lyon portait ici son goût du travail et du blaireautage.
Sentimentales, pour la plupart, parfois comiques, plus rarement d’observation simple, ces œuvres peuvent nous intéresser parce qu'elles nous font connaître les vaudevilles et les mélodrames auxquels se complaisaient alors les esprits simples. On en retrouve quelques-unes dans des musées de province1; elles ont été souvent lithographiées par Y Artiste. Ce sont des scènes de la vie élégante ou bourgeoise. La lecture seule des livrets est, par elle-même, fort édifiante : Le mari au bal , La lettre de recommandation , des
i . Par exemple : Beaume, Enfants jouant à la main chaude (Salon de t833), au musée d'Aviguon : Colin, Station de gitanes près du pont du Gard (Salon de 1 835) . et plusieurs autres œuvres au musée de Nîmes ; Destouches L'attente du bal masqué Salon de i83i) et Le départ pour la ville (Salon de i83 p, au musée de Nantes ; F. Duval, Paysanne faisant des crêpes (Salon de x 83 1 ) au même musée ; Franquelin, la femme du pécheur, au musée de Grenoble : Génod. La fête du bisaïeul (Salon de 183g), au musée de Lyon; Grenier. Petits paysans surpris par les loups (Salon de 1 838), au musée de Nantes, Une vivandière en campagne. Pêcheuse normande et son enfant. Episode de la campagne de France au musée du Mans ; Pingret, Le duel ou le curé conciliateur au musée de Reims; Vigneron, L.' Orpheline (Salon de i83a) et le Retour du bal, avis aux mères (même Salon) [une mère trouve à son retour, son enfant étouffé involontairement par sa nourrice endormie!] au Musée de Troyes.
VERS LE RÉALISME
récits villageois ou champêtres : Le maître cl’école , L’école buissonnière. Le départ pour le marché , Les moissonneurs surpris par l'orage , Les petits paysans surpris par un loup, la vie des côtes : Famille de pêcheurs , La pêcheuse de crevettes.
Le rôle esthétique de toutes ces toiles a été nul ou fâcheux. Elles ont donné à des spectateurs novices l’illusion qu’ils prenaient un plaisir d’art et leur ont parfois servi de termes de comparaison pour juger et condamner la peinture véritable. C’est pourquoi Champfleury, dont les tendances ne sauraient être suspectées, reprochait à M. Prudhomme ses prédilections pour les petits tableaux de genre1. D’autre part, cette production mesquine a contribué à maintenir le discrédit sur la traduction de la vie contemporaine, domaine où il paraissait si facile de se dispenser du souci d’art.
Il est arrivé que des peintres de grand talent aient traité l’anecdote, mais ils l’ont fait par simple délassement ou par l’attrait d’un succès facile. Ils y ont apporté quelque chose de leurs qualités, mais ils n’ont pas introduit d’éléments nouveaux et leur concours passager n’a rien offert de décisif.
Sans choisir des dimensions plus considérables, ni des sujets différents, quelques peintres ont introduit, dans leur travail, un souci de vérité minutieuse et objective par quoi ils ont collaboré à l’évolution réaliste. Ils ont nourri leurs instincts de véracité dans le commerce des Hollandais qui, à aucun moment, n’avaient cessé d’avoir des admirateurs. Les leçons qu’ils leur ont empruntées ne sont pas, sans doute, les meilleures qu’ils auraient pu en recevoir. Ils se sont inspirés, parfois, trop directement de procédés techniques dont l’ingénuité savoureuse ne convenait plus au xixesiècle , ils se sont insuffisamment pénétrés du sentiment qui avait animé leurs modèles. Mais quelques-uns sont par-
i. Monsieur Prudhomme au Salon, dans le Corsaire Satan du 34 mars 184L
venus à se dégager progressivement d’une manière puérile et étroite, et ont aussi enrichi peu à peu leur compréhension.
Parmi les Lyonnais, A. Trimolet a connu quelque chose de cette application implacable qui avait autrefois caractérisé Martin Drolling. Cals, exemple remarquable d’un artiste qui a évolué toute sa vie selon l’esprit de son siècle, est à peine moins timide que les Lyonnais dans la période que nous étudions. L'influence hollandaise, mêlée à quelques enseignements de Granet, est très sensible dans la formation de Bonvin, ce brave et consciencieux artiste dont le sentiment a toujours été très supérieur aux réalisations.
Ce sont aussi les maîtres hollandais qui ont dégagé Philippe Rousseau des pratiques romantiques auxquelles il s’était adonné tout d’abord. De ses premières prédilections, il lui est demeuré, d’ailleurs, une richesse de facture sensible sous la contrainte qu’il s’impose. Le rat de ville cl le rat des champs a été salué, en iSjâ, comme un petit chefd’œuvre. Le souvenir amenuisé de Deeamps s'y montre encore, mais aussi un parti pris nouveau de sobriété*.
Ce réalisme arehaïsant, nous le retrouvons chez Meissonier. 11 se complique chez lui d'un autre instinct: le besoin d’exactitude historique. Le goût de la vérité, nous l’avons rappelé \ succédait alors chez les peintres, dans l’expression du passé, aux séductions du pittoresque. Il s'exerce sur Ingres quand il compose la Stratonice , et sur Gérôme lorsqu’on 1 844 > a Naples, il étudie les armes des gladiateurs. 11 s est exaspéré chez Meissonier.
L’admiration des Hollandais, un esprit de curiosité scien*
i. Le marché au.r poissons à la National Gallery de Londres, placé non loin d'un tableau de sujet semblable par Isabey montre, à la fois, 1 origine romantique et la tendance nouvelle à une vision plus précise et plus étroite, a. Chapitre n, p. 82.